CHAPITRE XII
LE PAMin (suite).
Au lac Karn-Koul. — Les uns se sauvent, les autres sont renvoyés. Nous restons huit. — Une trace. — Trouvaille. — Satti-Koul nourrice. — Les arkars innombrables. — Le vent. — Le Mous-Koul. — Tempête du Kizil-Djek. — L'abandonné. — Le Rang-Koul : Kirghiz, des koutasses. — Paysages. — Pourparlers. — Le mercure gèle. — Nuit polaire. — Température capricieuse. — On veut nous arrêter. — Nous sommes sur territoire chinois. — Nous n'attendons pas la permission de Kacligar. — On nous refuse loute a : de. — Gomment nous nous procurons le nécessaire. — Départ pour l'Ak-Sou.
23 mars.
Au réveil, à six heures, — 26°. Pas de vent. A sept heures, — 24°; à sept heures et demie, — 22°.
Le soleil brille de tout son éclat, il nous réchauffe ; la journée est superbe. La bande qui compte les voleurs d'orge est réunie; Rachmed leur fait les reproches nécessaires et leur annonce que moitié d'entre eux retourneront sur leurs pas, mais sans qu'on leur donne le papier qu'ils doivent apporter à leurs chefs et qui constate que leur conduite n'a pas laissé à désirer. Les autres porteront au Kara-Koul ce qui reste d'orge, ils soulageront d'autant nos chevaux, à qui nous n'allons pas pouvoir distribuer les rations copieuses que nous avions projeté de leur donner du jour où on
les chargerait. Les Kirghiz ne disent mot, sachant qu'ils sont dans leur tort et que toute résistance serait inutile. Rachmed et Menas les surveilleront. Nous descendons dans la vallée avec l'appréhension de gens qui se mettent à l'eau sans connaître la profondeur de la rivière : ils craignent de tomber dans un trou et posent le pied avec précaution.
Nous allons, et à mesure que nous avançons, nous prenons de l'assurance. C'est charmant. A peine quatre-vingts centimètres de neige sur un fond solide, une poussière fine, gelée, pas compacte; on dirait la poussière d'une grande route, en été : du véritable sucre en poudre. C'est charmant, et les figures sont moins sombres, les cavaliers plus droits sur leurs selles, les allures plus gaillardes. Par un défilé, nous arrivons à un petit lac que Sadik appelle Kizil-Koul. Sa surface dégèle, et cela forme un filet d'eau peu salée; nous en buvons une ou deux tasses avec une satisfaction véritable. L'eau est une si bonne chose ! Tout autour de nous ce sont des collines arrondies et blanches; par places, on aperçoit le sable des bas-fonds, et souvent arrivent, bondissants, des troupeaux de moutons sauvages (arkars). Les vieux chefs qui les conduisent nous voient, s'arrêtent sur un sommet, regardent avec défiance, et toute la file a l'œil sur nous. Avec leurs fanons pendants, leurs cornes aux volutes colossales, les mâles se profilent, superbes. Un coup de fusil les met en déroute, et ils grimpent les pentes les plus raidesd'un beau train. C'est une cavalcade qui vaut la peine d'être vue. Quelles jambes ! quels bonds! quelle peur! A chaque détour nous apercevons des bandes de ces magnifiques bêtes; elles broutent dix, quinze, vingt ensemble, piochant du pied la neige qui couvre les racines. Nous sortons de la région de Kizil-Koul; elle est mamelonnée, on ne se croirait pas en pays de montagnes.
Au delà de Kizil-Koul, la neige est de nouveau assez profonde, parfois les bêtes en ont au poitrail. Nous faisons quelques chutes en traversant le davan (passe) par où l'on arrive au bassin du lac Kara-Koul. D'en haut, nous apercevons un coin du miroir du lac, au bout de la vallée que descend la rivière de Gouk-Seï au temps où la neige fond. Nous passons à travers des blocs de roches où quelques lièvres courent, afin de nous rappeler que nous sommes sur le Pamir-Kargoch (Pamir aux lièvres). Peu à peu nous découvrons le Kara-Koul, dont la glace reluit; des montagnes plaquées de neige l'entourent.
Une plaine, large d'un kilomètre ou deux, borde le nord-est du lac. On voit quelque chose s'agiter sur le fond sombre à bandes blanches. Serait-ce un troupeau? Sadik et Satti-Koul prétendent que ce sont des moutons, et que plus loin ils aperçoivent des ouï (tentes de feutre). Ils demandent ù prendre les devants et à s'assurer du fait. Ils mettent leurs chevaux au trot.
La perspective de trouver des tentes nous met de belle humeur, car pas de tentes sans hommes; avec les hommes nous trouverons des troupeaux, du laitage, des bêtes de somme, des aides. Et puis, on voit toujours ses semblables avec plaisir, l'homme étant né sociable. Marchons.
Nous sommes enfin à peu près au niveau du lac, et ce qui de loin nous semblait une plaine assez plate en est une très bossillée et sillonnée par les lits de sable de rivières taries.
Sadik a reconnu tout à l'heure le cours du Kara-Art. Sur le sable, des traces sont apparentes, le sol est piétiné : des troupeaux d'arkars sont passés
Le Kara-Koul vu de la passe.
là dans la journée, voilà de leur fiente; des lièvres ont galopé ici; des oiseaux ont sautillé plus loin ; des rongeurs ont creusé autour des racines, mais aucun pied de mouton n'a marqué une empreinte récente. On voit bien que des yaks, des chevaux, un bétail nombreux a vécu à cette place, mais à l'époque où le sol était humide, l'an dernier, à la fonte des neiges, car les pas sont profonds, gelés, et le kiziak (bouse) décoloré.
Nous sommes sur l'emplacement d'un laïlak (campement d'été) éphémère des Kara-Kirghiz. Pendant huit heures et demie, nous avons marché ; il est six heures et demie du soir, il est temps de camper. Nous cherchons près du lac une anse où nous serons à l'abri du vent. Je vais en avant, en quête d'un bon bivouac, regardant de droite, de gauche. Ah! voici notre affaire. Mais j'aperçois une bande d'arkars qui, eux aussi, m'aperçoivent, et tandis
que je lance mon cheval afin de leur barrer la route, ils détalent du côté de la montagne. Impossible de lutter de vitesse avec ces coureurs-là, et j'ai beau prendre la tangente, je les vois passer à trois cents mètres. Un bon arkar bien gras doit être un manger délicieux. Cela u nous changerait * . Toujours du mouton, de la bouillie! En attendant la bouillie, nous grignotons des galettes de pain qu'on casse avec un marteau. Nos bagages ne sont pas arrivés, ni la batterie de cuisine, et je ne sais quand nous souperons. À la nuit, Sadik et Satti-Koul reviennent sans avoir trouvé de tentes ni de troupeaux. Ils avaient été victimes de l'illusion qui naît souvent d'un violent désir. A neuf heures, les bâts arrivent au bivouac où les appellent nos feux de kiziak (bouse). A onze heures et demie, u ces messieurs sont servis « , la bouillie de millet mêlé de riz est cuite, et nous l'assaillons avec entrain. Nous avons bon appétit, malgré l'altitude, malgré les 3,900 mètres environ où Rachmed vient de poser notre « écuellée » .
24 mars.
A huit heures, — 20°.
Les Kirghiz voleurs d'orge sont absents, ils ont fui à la faveur de l'obscurité, hier. Ils ont dû retourner sur leurs pas avant de franchir le davan qui mène au lac. Il nous manque plusieurs sacs d'orge. Nous supposons qu'ils les auront jetés dans la neige, et nous envoyons Rachmed, deux Kirghiz et les chevaux les moins fatigués recueillir les épaves.
Les Kirghiz de Mollah-Baïas, qui nous ont bien servis, seront renvoyés ce soir avec une bonne récompense et après un bon repas. Nous les employons tout le jour à ramasser de la bouse de bétail et à arracher à coups de pioche des racines qui nous servent à faire du feu. Ils en remplissent des sacs, Satti-Koul nous ayant prévenus que plus loin nous ne trouverions rien pendant plusieurs jours; il appelle ces racines a kiskenne » .
Nous avons un bon campement, et il est moins chaud au soleil, qui n'est pas réverbéré par la neige, enlevée heureusement parle vent. A midi, nous avons 4° de froid à l'ombre et seulement 10 de chaud au soleil.
Nous profitons de cette excellente température pour nous u nettoyer * un peu. Nos chevaux sont à ban; ils ont accaparé les pâtures des arkars qui ont vidé la plaine, et nous n'en voyons pas un seul troupeau cavalcader.
A trois heures, nos hommes reviennent avec quatre sacs d'orge. Tout calcul fait, il nous en reste pour dix journées de marche. Il nous faudra prendre par le Rang-Koul, où nous trouverons sûrement des bêtes de somme, mais sans doute des gêneurs; au lieu d'éviter les lieux habités, nous les chercherons. Il nous faut à tout prix soulager d'abord nos chevaux
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et ne les utiliser qu'à la dernière extrémité. Cela va nous créer des difficultés. Nous nous en tirerons.
C'est sûr. Dans l'après-midi, nous voyons passer des oiseaux, des alouettes, des étourneaux qui volent au fil du vent de sud-ouest. Ils s'abattent, puis repartent. Nous avons la visite d'un petit chardonneret naïf ou affamé qui vient mendier quelques miettes à l'entrée de notre tente. Nous l'accueillons avec une réelle cordialité. Pendant une heure, nous nous égayons de ses mines, de son aplomb, de ses hésitations; il s'approche à portée de la main. Dès qu'il a chassé sa faim, il lance un ou deux «pituit! » d'adieu et s'envole. Bon voyage, petit !
Au-dessus de nos têtes passent, très haut, des oiseaux qui poussent des cris que nous n'avons jamais entendus.
« Qu'est-ce que cela? demandons-nous à Satti-Koul.
— Dournas, fait-il.
— Comment sont faits les dournas?
— Oiseaux. »
Il n'est pas parlant. Sadik nous explique que c'est un oiseau ayant à peu près le plumage du canard et à peu près la tète du cormoran. Il n'habiterait pas la plaine du Ferganah et se plairait dans les pays froids. Durant l'été, les dournas peuplent les étangs du Pamir.
a Est-ce bon à manger?
— Quand ils sont gras. »
Sur ce, le chef des Kirghiz qui restent, et dont nous n'avons qu'à nous louer, nous demande si nous voulons lui donner un kaghaz (papier) : il voudrait partir tout de suite, parce qu'il veut profiter du beau temps. Il craint qu'une bourrasque ne comble le sentier de l'Alaï, que sa bande serait incapable de se frayer à nouveau.
Nous lui remettons le papier qui constate son dévouement, et une courte lettre pour notre hôte et notre ami le général Karalkoff. Nous distribuons des cadeaux à ces braves gens, et Baïch, leur jeune chef, qui était agenouillé comme les autres, se redresse, s'accroupit, et porte la main à la barbe : tous font comme lui, et disent :
ce Àmin! amin! Allah akbar! Allah akbar! » (Dieu est grand!) Des serrements de main à la kirghiz sont échangés, et ils s'en vont. Ils disparaissent vite dans un bas-fond. Cette séparation ne laisse pas d'avoir produit une impression sur notre troupe. Il y a un serrement de cœur, on le voit bien au silence subit : nos hommes songent. Nous ne sommes plus que huit, et il reste bien du chemin, bien des risques. Tant que la compagnie a été nombreuse, nos gens n'ont pas vu nettement la situation, ils ne pou-
voient se recueillir, lis sont seuls maintenant, et la sensation d'isolement, d'abandon à eux-mêmes, au milieu dune nature sinistre, leur ride le front. Rachmed, qui aime fort la société, est Je plus sombre. Je l'observe. Il reste un instant immobile, regardant la dernière lueur du soleil, arrachant les poils de sa barbe, qu'il coupe avec ses dents : c'est chez lui une marque de préoccupation. Puis, le voilà qui se dirige vers le sac à pain; il met une galette entre ses dents de loup, boucle le sac, expédie la galette en quelques bouchées, puis, l'heure étant venue de donner l'orge aux chevaux, il prend les musettes pleines qu'il leur pendra au cou et s'en va en entonnant une chanson dans les notes hautes, vibrantes comme un chant de coq. Il chasse ainsi ses sombres pensées et lance un défi au hasard, aux demains qui menacent de leur inconnu.
Après souper, Rachmed, qui éprouve sans doute un léger besoin de s'étourdir, conte à ses compagnons attentifs l'histoire du « fils du marchand » , au grand ahurissement d'Abdourrasoul, a la grande admiration de Sadik,qui ne peut retenir desuhan! » prolongés, des uhâà! » Il est là, bouche entr'ouverte, l'œil brillant. Menas, qui, selon sa coutume, rit aux éclats quand son ami en conte de trop fortes, finit par s'assoupir. Satti-Koul dort profondément, les jambes croisées, la tête sur la poitrine : il a trop mangé de millet.
25 mars.
A cinq heures du matin, — 28°.
A sept heures et quart, on commence à préparer le départ par — 24° à l'ombre et + 2° au soleil. Pas de vent.
Nous allons camper au sud-est du Kara-Koul, où les chevaux trouveront un peu d'herbe. Nos hommes ont beaucoup de travail pour diviser les iouks et les charger. Il faut faire des ballots selon la force des chevaux, les bien placer en équilibre; on ne réussit pas du premier coup. On ne s'aperçoit des erreurs commises que pendant la marche, et Rachmed seul étant réellement habile, grâce à une longue expérience, à chaque instant un ballot descend, une selle tourne, un coffre se déplace, puis les chevaux s'écartent, ne marchent pas à la file, on doit les ramener dans le bon chemin, et trop souvent on s'arrête pour consolider les bâts. Nous n'avançons qu'avec une extrême lenteur, et les arrêts forcés sont tellement fréquents, que Menas prétend que le diable s'en mêle.
Des oiseaux s'abattent non loin de nous; grâce aux ondulations du sol, je puis leur envoyer un coup de fusil; j'en tue trois. Ce sont des lagopèdes à tête orange, à dos cendré. Ce soir, nous les mangerons rôtis.
Lagopède.
Mais le guidé Satti-Koul, que j'ai rejoint, arrête son cheval, et montrant du doigt une trace sur la neige :
« Jangi » (récent), dit-il.
En effet, le vent n'a pas eu le temps de redresser des brins d'herbe qui pointent à travers la neige. Des pas se dirigent du côté du lac, ils viennent de la montagne. Allons d'abord camper, puis nous tacherons de trouver le propriétaire des bas de cuir dont nous voyons l'empreinte.
Nous longeons nombre de petits étangs qui sont les lagunes gelées du Kara-Koul. Tout près du lac, il
y a des collines d'une sorte de ^^' ^^jÊjBÊ^F^
tourbe que Satti-Koul nomme ^^^^T^^^^^fe* -^ '■"
a pachta-kattin » , et que nous ja ^c r ^ ;~^?^ ^ ~~ ^^^^^7
brûlerons ce soir, dit-il. Des *&&** (r/.^^^^^^^^^^^^^
mamelons luisent comme des v^Cj^^r"^
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lisse d'où s'écoulent sur le sol de minces filets d'eau plus ou moins salée qui déposent sur leurs bords des bavures blanches de sel. Ces ruisselets rampent sur de la glace aux places à l'ombre et meurent dès que le soleil se cache, faute de chaleur : ils se figent, gèlent à vue d'œil, pour ainsi dire.
Nous posons notre bivouac à l'extrémité sud-est du lac, sur le sable, à portée de la tourbe. Nous rendons visite au Kara-Koul et nous constatons qu'il supporterait des milliers de canons et que des millions de patineurs pourraient s'y donner rendez-vous sans craindre la moindre fêlure.
Pépin essaye de faire une aquarelle d'un lagopède, mais cela est impossible ; bien qu'il se serve d'eau chaude, son papier se couvre de glace là ou porte l'ombre de sa main.
Nous mettons nos chevaux à ban, après les avoir entravés, afin qu'ils ne s'écartent pas trop, et nous les surveillons aussi bien que l'horizon : la trace nous préoccupe. Sadik s'en va en reconnaissance.
Cependant Satti-Koul nous conte qu'il a vécu huit ans au Kara-Koul en été, et qu'une de ses sœurs est mariée à un Kirghiz duRang-KouI. Je lui demande ce qu'il pense de la trace que nous avons vue aujourd'hui et ce que cet homme peut bien venir faire ici.
u Je ne sais pas » , répond-il.
Satti-Koul aime à garder le silence.
Au moment où le soleil va disparaître, nous apercevons un cavalier qui
est Sadik, et, à côté de Sadik, quelque chose de grand qui se meut et qui n'a pas la silhouette d'un homme à cheval. Qu'est-ce? Tous nous écarquillons les yeux, et Abdourrasoul, qui les a excellents, dit : C'est un chameau. Effectivement, c'est un chameau qu'il tient par la longe. Mais que tient-il donc en travers de la selle? Ce n'est pas un mouton : personne ne distingue rien.
Sadik se rapproche, nous ne devinons toujours pas. Enfin le voilà. 11 tire une chamelle hlanche qui allonge ses grandes jambes cagneuses en criant, en bavant, et son fils, un chamelet de quatre jours à peine, est sur le cou du cheval. Satti-Koul le reçoit dans ses bras et immédiatement s'institue
Une capture de Sadik.
sa nourrice. Le petit vagit. Satti-Koul rit, nous rions, c'est un fou rire général.
a C'est Dieu qui nous envoie le chameau pour porter nos bagages * , dit Rachmed.
Sadik nous expose les résultats de ses recherches. Il a suivi les pas de l'homme qui l'ont mis sur la trace fraîche des chameaux, et, comme il a pensé que le chameau serait plus facile à attraper que l'homme, attendu que le petit chameau ne serait pas abandonné par sa mère qui irait d'un pas très lent, il a vite trouvé la chamelle. Il l'a ramenée en pensant que son propriétaire viendrait la réclamer et que nous en pourrions peut-être obtenir des services en échange. Il pense qu'on fera bien d'ouvrir l'œil cette nuit.
On mettra les chevaux à la corde et l'on dormira d'une oreille ; car le
propriétaire de la chamelle a dû aller prévenir des amis qui se tiennent aux environs dans une gorge. Il a vu Sadik et s'est caché.
Délicieux, les lagopèdes à la graisse de mouton, rôtis dans la marmite!
La température a de brusques variations.
A sept heures et quart du matin, le thermomètre à l'ombre marquait
— 24% et au 9oleil + 2°. Pas un souffle de vent.
A sept heures quarante, — 22°; au soleil, + 3°,1. A huit heures, — 21°; au soleil, + 12°.
A neuf heures, — 15°; au soleil, + 23°.
Dans l'après-midi, h trois heures, la brise du sud-ouest s'élève, et à l'ombre il y a — 8% et seulement + 8%9 au soleil.
A quatre heures, le thermomètre monte à — 14° à l'ombre; il descend à
— 13* à sept heures et monte à — 10 Q à huit heures quarante. Voilà bien des caprices. Aussi restons-nous emmitouflés, quoi qu'il arrive.
26 mars.
A cinq heures vingt, — 18*.
Cette nuit, à deux heures, on a mis les chevaux à ban afin qu'ils puissent tondre les prés salés. Les hommes ont veillé a tour de rôle jusqu'au jour.
Le nouveau-né, emmailloté de feutre, a passé la nuit à l'abri de sa mère. On l'a découvert, maintenant que le soleil luit; il le prend avec plaisir déjà, ses bosses naissantes en frissonnent de plaisir, il remue déjà son imperceptible queue. Quand il a la tête baissée, les jambes cachées sous son ventre sans poil, il a presque l'air d'un phoque au soleil. La mère a des poses languissantes. Elle regarde son fils, le flaire avec tendresse, puis redresse la tête avec la fierté d'avoir mis au monde un si beau petit être ; elle ferme les yeux. Elle se met sur ses quatre pieds, les écarte, le pis gonflé, et Satti- Koul aide au nouveau-né à se dresser sur ses jambes fléchissantes, il le mène à la nourrice, et le petit tette ; son nez bouillonne de lait, son cordon ombilical flotte, car il traîne le reste du fil qui l'a tiré du néant.
Mais la moitié des chevaux sont chargés. Nous partons avec eux. Nous n'utiliserons pas la chamelle, bien qu'elle nous soit fort utile, et nous ne mangerons pas le « chameau de lait » , comme le proposait Rachmed, qui se régalerait, je crois, de chair humaine. Nous avons tenu conseil à ce sujet, et nous nous sommes rendus à l'avis de Sadik. Selon lui, nous devons éviter de nous susciter des ennemis, à moins d'absolue nécessité. Les Kirghiz considéreraient l'emploi du chameau comme un vol, ils sauraient bien qui l'a commis et tenteraient de se venger. « Sûrement, à notre retour, Abdour-
rasoul et moi, dit Sadik, nous aurions à rendre des comptes. Au reste, la béte n'est pas vigoureuse. » C'était fort bien raisonné.
Nous en avons eu bientôt la preuve, car à peine avions-nous levé le camp, (pie deux Kirghiz à cheval, suivis de chiens, venaient chercher les égarés et reconnaissaient Abdourrasoul.
Nous allons par une steppe rougeâtre et caillouteuse, où la neige est rare. A mesure que nous nous éloignons du Kara-Koul, qui n'est bientôt plus qu'une raie blanche, la plaine se resserre en forme de golfe : nous en sortirons par un détroit qu'on devine dans la montagne. Cette région déserte est tachée de larges plaques de neige sur lesquelles de nombreux troupeaux d'arkars se détachent. Ils fouillent la neige tête baissée, mais l'un deux fait sentinelle. Il nous voit, donne l'alerte, et toutes les têtes se dressent, puis soudain ils se serrent les uns contre les autres et s'enlèvent en bondissant; ils s'arrêtent encore, regardent, et si nous allons sur eux, ils partent après courte réflexion et prennent le large, les longues et lourdes cornes en arrière. Impossible de les approcher, en un clin d'œil ils gagnent la montagne.
En même temps que la plaine du Kara-Koul finit, les plaques de neige disparaissent et les arkars. Le vent d'est souffle avec violence, il se heurte aux montagnes nues qui s'effritent, il déferle et nous glace. Arrivés au mazar d'Ak-Salir, u un saint très vieux » , selon Sadik, que l'on a honoré en entassant sur sa tombe des cornes innombrables d'arkars, nous nous trouvons à la confluence de plusieurs vallées très bien ventilées. Nous ne prenons pas celle de Mous-Koul, nous remontons vers le nord-est, et, contournant une masse aride de pierre, nous arrivons par un assez bon chemin à la nappe de glace du Mous-Koul, qui porte ce nom (lac de glace) parce que jamais il ne dégèle, nous dit Satti-Koul. Le niveau du lac s'est élevé, le sentier d'été disparait maintenant sous la glace, et cela nous oblige à grimper plus haut, au flanc de pentes assez incommodes. Nous campons à l'endroit le plus large de la vallée, au sud de celle d'Ak-lfcutal, au bord du réseau de glace enveloppant des prés où nous envoyons paître nos chevaux. Nous ne parvenons pas à nous abriter du vent, à qui l'on doit l'absence presque complète de neige à cette place. Cependant, les couloirs de Kizil-Djek et d'Ak- Iiaïtal, dont nous voyons l'entrée, sont tout blancs, ainsi que les hauteurs qui les enserrent.
Le Kizil-Djek est limpide, l'Ak-Haïtal, u côté, est orageux; une tempête de neige en descend, grossit, et devient une masse sombre qui menace de nous étouffer. Le vent gêne notre respiration, nous sommes oppressés, on a l'impression que cette boule noire va nous écraser; elle roule comme une
chose solide, avec la lenteur d'un être dont la volonté règle les mouvements. Mais le vent soudainement change, une trombe d'air s'abat du nord-ouest sur nos épaules, comme une douche glaciale, elle déblaye la vallée, et d'une charge furibonde met en déroute la tempête d'Ak-Baïtal. Je ne vois pas ce que nous y gagnons, car nous grelottons tous, et tous se plaignent d'étouffer. Puis, vers six heures du soir, le vent se renverse, et c'est d'est qu'il nous arrive, plus furieux que jamais. Il prend sa revanche sur le vent de nordouest. Mais nous payons ce fracas, ces batailles, cette gloire, ainsi que nos chevaux, qui cherchent les bonnes places dans les bas-fonds de la pâture
RizilDjek.
saupoudrée de sel. Je crois qu'ils aimeraient mieux être ailleurs, et nous aussi.
Nous mangeons à la hâte, et, blottis sous nos peaux de mouton, nous faisant tout petits, nous donnons grâce à sept heures de marche, malgré les hurlements de la tempête. De temps h autre, les étouffements nous éveillent et nous contraignent à nous tenir un instant sur le séant et sur le dos.
27 mars.
A six heures et demie, — 13\
Heureusement, car avec ce vent d'est, plus de froid pourrait nous arrêter.
Nous partons à neuf heures sur l'est. Nous sommes obligés de passer sur
336 AUX INDES PAU TERîlE.
la glace, qui est le plancher d'un couloir où nous sommes dans un joli courant d'air. Nos chevaux, qui marchent avec une grande précaution, s'abattent cependant, et il est très difficile de les recharger, car ils vacillent sur les jambes. Nous allons plus d'une heure sur la glace en nous élevant toujours, jusqu'à des falaises de loess, et nous trouvons à chaque pas de la neige entassée dans les bas-fonds ou accotée aux saillies, et des cornes d'arkar, du sel sur l'herbe, avec le vent toujours fouettant la foce. Nous foulons souvent le sable fin d'un cours d'eau à sec. Puis un chaînon s'enfonce dans la vallée ainsi qu'un promontoire. Nous le dépassons, et la vallée s'élargit, et vers midi la neige recommence. Tout disparaît sous son manteau blanc. De gauche et de droite affluent des vallons, des gorges, et en face nous apercevons la passe bien ensellée de Kizil-Djek. On monte, on monte dans la neige et le vent impitoyable, avec des culbutes comme intermèdes, obligés de tourner le dos à la bourrasque pour reprendre haleine.
À trois heures, nous sommes au sommet de la passe, à 4,800 mètres environ, et le vent, furieux sans doute de notre présomption, a redouble ses efforts et fait si bien » que nous prenant à la gorge, comme dit Rachmed, il nous fait monter l'unie à la bouche. Nous suffoquons littéralement, et c'est dans notre oreille le bruit que feraient des milliers de bayadères frappant leurs tambourins au plus fort de leurs pirouettes. Et ce maudit vent qui nous tient pour morts sans doute, — mais il se trompe! — nous enveloppe dans des tourbillons de neige comme dans un suaire et nous en jette des pelletées à la face ainsi qu'un fossoyeur enterrant les morts à la hâte, le soir d'une bataille. Mais nous gagnerons encore celle-ci. Nous profitons de l'instant où l'Éolc de l'endroit emplit ses outres, pour descendre par des crêtes assez raides à Ouzoun-Djilga, où nous nous arrêtons après huit heures moins dix minutes d'une marche presque funèbre par moments. Nos chevaux ont la tête basse, trop basse; les plus courageux sont les plus malades, parce que, a dit un général, a ce sont toujours les mêmes qui se font tuer » .
La bourrasque continue, et nos inquiétudes ne cessent que lorsque Rachmed et Abdourrasoul apparaissent à travers les flocons blancs, un peu avant la nuit. Nous craignions qu'ils ne passassent à côté de nous sans nous voir. Abdourrasoul a mal à la tête, il a saigné du nez, et cela l'a soulagé. Tous se plaignent de ressentir une vive douleur à la poitrine. Le vieux Sadik se couche sans attendre le souper, la bouillie de millet, qu'il adore et qui ne sera prête que très tard; voilà une demi-heure d'efforts pour arriver à allumer le feu dans un trou taillé à la hache : car, par l'effet de la gelée, le sol et la viande elle-même sont durs comme le bois.
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Nous nous endormons au cbant de la tempête. Les suffocations nous éveillent de temps à autre, nous nous y habituons; au reste, notre état ordinaire est d'avoir la tête lourde. D'un coup d'oeil, par la porte de la tente, j'aperçois un tourbillon dans la nuit noire. C'est une confusion, ce sont des scènes de la fin d'un monde, lorsque les forces cosmiques sont déchaînées. Perdu, isolé au milieu de ce désordre grandiose de la nature, l'homme se dit qu'il a de la chance d'être petit, afin de pouvoir facilement se raser, et qu'il est un insecte qui a la vie dure.
28 mars.
Le lever est mauvais. Les hommes s'éveillent en se plaignant d'avoir eu froid la nuit; ils souffrent de la tête, de la poitrine. Ils sont abattus, sans énergie. Je dois leur commander de préparer du thé, d'allumer le feu. A sept heures, il y a encore — 16% avec du vent d'ouest, un ciel couvert, quelques flocons voltigeants. Attendons le soleil, qui les réconfortera, s'il daigne paraître. Nous ferons une courte étape/ d'une longueur proportionnée à la vigueur des « exécutants » .
Nos chevaux n'en ont guère, ils saignent du nez, on ne les entend pas s'ébrouer. Deux ou trois sont là, le dos au vent, sans bouger. L'un d'eux, à qui l'on montre la musette, ne s'avance pas pour qu'on la lui pende au cou. S'il est aveuglé comme les autres, il n'est pas sourd ; il entend le bruit de l'orge agitée, sans en être ému. C'est un très mauvais signe. En voilà un qui ne fera pas l'étape. J'en vois deux ou trois qui n'iront pas loin non plus.
Les préparatifs sont faits sans gaieté, sans les quolibets habituels, le soleil étant toujours caché. Nous partons avec le vent d'ouest dans le dos.
Descendus du plateau où nous campions, dans la vallée qui serpente vers l'est, nous sommes de nouveau dans la neige sans traces. Satti-Koul nous précède, et comme il a les yeux très malades, il nous conduit parfois en de mauvaises places. Sadik le remplace et s'en tire mieux.
Dans une direction est-est-sud qui est presque la nôtre, nous distinguons une cime blanche que nous supposons être le Tagarma (le Moustagata), le pic le plus élevé du Pamir. C'est grâce au vent qui déchire un instant la brume que nous l'apercevons. Maudit vent qui nous glace! Notre marche est silencieuse, pas un mot n'est échangé.
Le cheval le plus malade n'a pas été chargé, il nous a suivis un instant, les oreilles et la tète basses; il vient de s'arrêter, n'en pouvant mais. Nous pensions qu'il irait au Rang-Koul, où il y a de l'herbe, paraît-il; là, nous
l'eussions abandonné, et peut-être aurait-il vécu jusqu'à la bonne saison et il aurait repris des forces. Mais il est à bout, et il se laisse dépasser par ses compagnons; il avance, s'arrête, dresse l'oreille, cbercbe à avancer encore. Ses pauvres jambes ne le peuvent porter, elles sont raidies par la fatigue, [l'épuisement, le froid, et il reste planté sur place; il regarde
les camarades s'éloigner, il pleure de faibles hennissements d'adieu. Nous l'uban- - donnons comme l'homme à
la mer à qui il est impossible .... de jeter une bouée de sauve-
tage et de cjui on n'ose point hâter la mort, qui est certaine. Et puis, qui sait? Les bêtes tiennent sans doute à la vie comme nous : on tient à des riens, par habitude.
L'abandonné n'est bientôt nx iii * plus qu'un point noir, loin
Cheval abandonne. III '
derrière nous, point noir sur la nappe blanche qui l'enveloppera de ses plis, quand il s'étendra engourdi par le froid mortel.
Nous allons à la file dans la vallée, qui se resserre, qui s'élargit, où des gorges aboutissent à gauche. Tout est rigide, blanc; de temps à autre des cornes d'arkars morts pointent; d'autres arkars, vivants ceux-là, apparaissent au loin, défiants, hors de portée, fantômes insaisissables errant dans le cimetière. Rien ne se meut. Seul le vent impitoyable de la tempête, toujours hurlant, fait voltiger la neige gelée, fine, et sans cesse nous en saupoudre. La neige, toujours la neige; pas de végétation, pas de bois pour un cure-dent, de la neige. Comme distractions, en cheminant, des chutes, des chevaux qui se battent, qui perdent leurs charges, qui s'écartent du chemin, qui se sauvent, qu'on recharge, qu'on poursuit. Enfin, par une petite passe, on arrive après cinq heures et demie de marche à la vallée d'Ichki, dans le bassin du Rang-Koul, et nous nous dirigeons sur le sud-est.
A un endroit nommé Kamara-Tag par Satti-Koul, qui a passé son enfance dans cette région, nous nous abritons dans une grotte au bas d'un rocher qui surplombe; nous sommes à l'extrémité d'une vallée descendant du nord tout droit, et déserte comme vous pouvez bien penser, et blanche.
Tandis que nous installons notre campement sur le crottin accumulé par
les troupeaux sous cet auvent naturel, nous avons la visite, de droite, d'un aigle sans force et dont le vol est loin d'être sublime, puis, de gauche, de sénestre, nous vient un corbeau étique qui se pose au-dessus de nous et croasse. Comme les gens condamnes depuis longtemps au silence, il éprouve le besoin de s'épancher et veut à tout prix engager conversation. Il pousse des croassements d'une gorge éraillée par le jeûne.
Satti-Koul est heureux de revoir le pays de ses aïeux qui portent le nom
Campement de Kamara-Tag, avant L* Rang-Koul.
de tribu d'Ichki, emprunté à cette vallée, et il est fier de cette espèce de grotte.
u N'est-ce pas que voilà une bonne place? dit-il.
— Vallah ! une bonne place. »
Depuis deux semaines, c'est le premier abri que nous trouvons, et ce sera peut-être le dernier jusque de l'autre côté du « toit du monde » .
Satti-Koul sourit, il est en verve, car il ajoute, en montrant la direction du Rang-Koul, du côté d'un vide qu'on devine au delà du chaînon :
a Rang-Koul.
— Tout près?
— Ha! ha! iakim (près). »
Là-dessus, il commence à emplir de crottin le pan de sa pelisse, il cher-
che toujours à se rapprocher de la marmite dont Sadik a pris la direction comme étant l'ancien. Souvent Sadik rabroue Satti-Koul, et il le grogne toujours. Sadik n'aime pas les paresseux, les laridons qui ne se plaisent qu'à la cuisine.
29 mars.
Nous faisons grasse matinée, le Rang-Koul étant tout près. Nous pensons y trouver des tentes, de l'aide. A huit heures, — 14% mais pas de vent, un ciel brumeux, température délicieuse. Pas de vent!
A dix heures, la brume s'efface, le soleil sourit et donne un peu de force à nos hommes chargeant péniblement les bêtes. Ce brave soleil est bien embarrassé : quand il disparait, nous le réclamons, nous sommes tristes, mais nous souffrons moins de la réverbération et du chaud; revient-il, nous oublions la joie qu'il nous apporte et le maudissons, parce qu'il nous aveugle; il s'en va, nous l'appelons de nos vœux. On n'est jamais content.
Voilà deux degrés de chaud au soleil et les plaisanteries de Rachmed qui commencent.
En deux heures et demie de marche, nous atteignons l'entrée du bassin du Rang-Koul. Nous avons à notre droite la vallée d'Ak-Baïtal, toute blanche. Nous ne voyons pas le lac, qui s'est retiré dans un bas-fond où il passe l'hiver transformé en glace; en été, m'explique Satti-Koul, il est très grand, son niveau s'élève et couvre une bonne partie de cette plaine.
Nous avons l'œil ouvert, et Satti-Koul interroge le lointain avec une persistance qui ne lui est pas habituelle, puis il dit :
« Koutasse, bien. »
Koutasse veut dire yak. S'il y a des yaks, nous trouverons des hommes. Ce n'est pas une mauvaise nouvelle. Le moral de notre troupe a besoin de ce contact. Quoi qu'il arrive, une rencontre nous distraira. Nos chevaux se traînent; le mien, qui a beaucoup travaillé dans l'Alaï, est hors de combat. Mais nous nous reposerons au Rang-Koul et nous soulagerons nos chevaux, grâce aux yaks que Satti-Koul a découverts tout à l'heure et aux chameaux que nous croisons.
Il est vrai qu'ils ont bien mauvaise mine; leurs bosses, dont la pointe traverse une couverture de feutre, sont petites, maigres.
Nous louvoyons au milieu de fondrières, d'étangs bordés de roseaux, qui sont les lagunes du lac semblables à celles du Kara-Koul. Et après deux heures de marche, nous nous arrêtons au milieu de la plaine, à quelque cent mètres de la glace du Rang-Koul. Des cornes d'arkars, du crottin, des
traces gelées, des traces fraîches nous disent que cette région a été visitée en été par des troupeaux nombreux, et que du bétail y erre encore, qui ronge les racines avec lesquelles nous allons faire un bon feu.
Je mesure des cornes dont la courbure a un mètre vingt-sept de long.
Pas un homme ne s'approche de notre tente, il doit cependant y en avoir qui rôdent dans les environs; mais ils se cacheront tant qu'ils ne sauront pas qui nous sommes. Demain, nous enverrons Sadik et Satti-Koul à la recherche d'un guide qui nous puisse montrer le chemin du Kandjout, de bêtes de somme pour les bagages, et d'abord d'un mouton ou d'une chèvre. Il est bon de manger de temps en temps d'une bête dont on a vu couler le sang.
Toute la journée nous avons du soleil; à sept heures et demie du soir, le thermomètre marque — 16°, 5, puis, avec une brise d'ouest, le ciel se couvre un peu, et vers neuf heures le thermomètre descend à — 13°. Gare la neige !
30 mars.
Il a neigé dans la nuit. Dès leur réveil, Sadik et Satti-Koul vont chercher les propriétaires du bétail errant autour du lac. Ils tacheront de trouver un homme qui soit allé au Kandjout depuis peu et qui nous renseignera. Nous ne savons a quoi nous en tenir au sujet du Kandjout, qu'on atteindrait en dix jours, selon Satti-Koul. Ce pays est-il indépendant? Est-il soumis à l'influence des Chinois, des Kachmiri, des Anglais ou des Afghans? Pourraiton y arriver sans passer par Ak-Tach, où nous croyons avoir maille à partir avec les autorités chinoises? Voilà ce qu'il importe de savoir. Nous voudrions aussi éviter le Wakhane, où les Afghans ont des postes qui nous barreraient la route.
Hier, Sadik était d'avis de nous diriger sur Tagarma, où nous trouverions tout à profusion et d'où nous atteindrions facilement le Kandjout par le Tag-Doumbach-Pamir en sept jours, dit-il. Mais nous serions dans une région peuplée, et le beg de l'endroit pourrait assembler une troupe assez considérable pour nous faire prisonniers, sans que nous ayons chance de résister avec succès. Il nous enverrait à Kachgar, et le voyage finirait là.
La situation n'est pas nette. Il nous tarde de voir revenir nos éclaireurs et d'engager conversation avec quelqu'un du Rang-Koul. Nous sommes à 3,900 mètres environ, le vent s'est abattu, et nous respirons mieux que ces jours derniers. Les racines, la bouse ne manquent pas, et nous pouvons faire fondre beaucoup déneige et gaspiller de l'eau à des lavages réitérés. Depuis
quinze jours, nous n'avons pas fait toilette. Je ne veux pas vous parler vermine. C'est la moindre des choses... Regardons ensemble le paysage.
D'un coup d'œil « circulaire » nous constatons que les montagnes forment un u cercle » autour de la steppe où nous sommes, et, comme dit Racliined : « On a beau regarder, on ne sait pas de quel côté s'en aller. » Au sudest, en face de notre tente, se dressent des roches dentelées de quartzite rayées de neige; vers l'est, des monts blancs, derrière des collines au premier plan ; à l'est, la seule porte par laquelle on croit pouvoir sortir : un golfe du Rang-Koul à droite duquel, au loin, le Moustagata menace le ciel de sa
Campement sur le Rang-Koul, en face du Tagarma.
corne d'albâtre, mais ce n'est pas une corne aiguë, c'est plutôt un nez sur le dos, aqnilin, aplati au bout, tenant à une arcade sourcilière très accentuée, au-dessous d'un front si fuyant qu'on ne le voit pas. Tel esta peu près le profil de ce colosse du Pamir. Derrière nous, les montagnes dans la brume. A l'ouest, des cônes gigantesques d'aspect, ayant au sommet des nuages flottant comme les banderoles de fumée des volcans. Quand le soleil descend, il colore tout cela, et c'est une nature sauvage qui s'embellit soudain avec une coquetterie qu'on n'attendait pas d'une aussi laide personne. Le paysage est indescriptible, bizarre, ma foi ; je n'entreprendrai pas de vous le dépeindre. D'abord, je ne suis pas taillé pour une pareille tache, et puis, le modèle est capricieux, de seconde en seconde il change d'aspect, et le paysage chaudement éclairé pâlit, vous glace. Rien qu'à le regarder, j'en serre ma pelisse plus près du corps.
Du côté de Test, nous distinguons deux taches noires dans la steppe, nos hommes qui reviennent : il est temps, la nuit arrivera vite, le soleil descend.
Abdourrasoul vient d'examiner des koutasses ; je lui demande ce qu'il pense des bétes que j'ai regardées tout à l'heure et qui ne m'ont pas produit une bonne impression. Bœufs nonchalants, massifs, carrés comme des hippopotames, mais avec de longs poils traînant jusqu'à terre et une queue touffue comme celle du cheval, ^eur œil est sans intelligence, et sans cesse ils broutent, ruminent, sans cesse donnent la preuve d'une digestion
Routasses (yaks).
rapide et qu'ils sont bien bœufs, quoiqu'ils lèvent une queue de cheval. Ils ne cessent de grogner. Leurs jambes semblent pourtant vigoureuses.
Selon Abdourrasoul, la chair du koutasse est bonne, meilleure que celle de la vache; son lait est très nourrissant; par le froid, il porte plus lourd qu'un cheval de bât et plus vite, mais il lui faut une bonne nourriture. Par le chaud, il n'est bon à rien. Il est méchant; aussi coupe-t-on la pointe des cornes de ceux que l'on emploie. Gomme particularité de ce signalement peu flatteur, Abdourrasoul ajoute que le koutasse est bête.
« Crois-tu que ceux-ci puissent nous être utiles ?
— Je ne le crois pas, ils n'ont presque rien à manger et sont sans forces.
— Alors ils ne valent jamais rien, en été à cause de la chaleur, en hiver faute de nourriture.
— Tu as raison. Ce sont de mauvaises bêtes de somme; mais comme ils
résistent hien*nu froid quand les hivers sont très rigoureux et que toutes les autres bêtes meurent, le Kirghiz est bien aise de les avoir pour ne pas mourir de faim . »
En somme, on utiliserait surtout le yak dans ce pays comme une conserve alimentaire et n'exigeant aucune boîte en fer-blanc, puisqu'elle est vivante.
Àbdourrasoul conclut que nous aurions avantage à nous servir de chevaux ou de chameaux. Il ajoute que les chevaux du Pamir sont tout petits. Entre temps, les points noirs se sont approchés; nous reconnaissons nos hommes : l'un deux est doublé d'un cavalier en croupe. Leur entrée n'est
pas bruyante. Ils mettent pied à terre sans dire mot. Le nouveau venu serre la main d'Abdourrasoul et va s'agenouiller à l'écart, loin du feu. C'est un petit homme à large face mogole et plus aplatie que celle de nos Kirghiz.
Le nez est camus, les yeux bridés, invisibles, les mains et les pieds sont très courts. Il sent son Chinois dune ; s lieue.
/ V . " Qui est-ce? demandé-je à Sadik.
/ / — Djouma-Bi », fait-il d'un *iir
entendu.
Si je me souviens bien, c'est un transfuge de l'Alaï qui a eu des affaires.
Je l'invite à s'approcher du feu de nos hommes, et la conversation s'engage. Les renseignements sont trè& mauvais concernant la route. « Impossible de passer par l'Ak-Baïtal, dit Djouma-Bi; impossible de passer par l'Ak-Sou, les passes sont fermées toutes . »
Il y a beaucoup de neige avant et après Ak-Tach, où nous rencontrons, des Teit, du sang de Satti-Koul, à qui je trouve un air guilleret qui me met en défiance. Je crois même que le gredin s'est lavé la figure, légèrement. Ni lui ni Sadik ne prennent la parole, c'est Djouma-Bi qui répond aux questions que je leur pose. On dirait qu'ils lui ont fait la leçon. Ils ne nous soufflent mot des Karaouls apostés par les Chinois. Tout cela est louche.
Djouma-Bi connaît bien la route ; avec un bout de bois il nous la trace
sur le sol, les directions qu'il donne sont très exactes. Il sait la route jusqu'au Tag-Doumbach-Pamir.
a En approchant du Kandjout, nous trouverons des Karaouls ; ils iront prévenir les Kandjouti, qui viendront au-devant de nous et nous frayeront le chemin.
— Mais tu dis qu'on ne peut passer ni par l'Ak-Baïtal ni par l'Ak-Sou?
— Aussi mon avis est que vous attendiez ici le beau temps, une quinzaine de jours.
— Alors, tu ne connais pas d'autre route que par l'Ak-Baïtal et l'Ak- Sou?
— Non.
— Pourras-tu nous procurer des chameaux, ou des koutasses, ou des chevaux ?
— Pas maintenant, ils ne pourraient marcher; dans quinze jours ils auront de la force, et vous partirez.
— Nous ne les emploierions que durant une étape, et cela ne les fatiguerait pas. Nous te payerons grassement avec des ïambas (lingots d'argent qui ont le cachet de Kachgar). »
Djouma-Bi ne dit mot.
« Et les Kandjouti? lui demandons-nous. A qui portent-ils le tribut? aux Chinois ou aux Kachmiri?
— Je n'en sais rien. Ce sont nos ennemis. Il y a deux ans, ils ont voulu nous faire la guerre, mais nous avions beaucoup de koutasses paissant en troupeaux. En les voyant, ils ont cru que nous étions très nombreux et n'ont osé nous attaquer. Notre tribu avait beaucoup de koutasses, mais nous avons perdu presque tout notre bétail, la lune dernière. Nous sommes pauvres. »
Mais la nuit s'étend. Demain, nous apprendrons du nouveau. Comment se fait-il que ni l'un ni l'autre ne nous parle d'un poste chinois qui doit être aux environs?
Le froid va être terrible. Le thermomètre baisse avec une rapidité inquiétante : à 7 h. 10, il marquait — 16°; à 8 h., il saute à — 21°; à 8 h. 30, — 22°; à 9 h. 20, — 22% 5. Le ciel est étoile, pas de vent, la lune est étincelante. Vingt-cinq minutes plus tard, à 9 h. 45, — 26°.
Nos hommes sont toujours autour du feu, qu'ils ne peuvent se décider à quitter. Rachmed conte une histoire, les autres h tour de rôle posent des crottes sur le feu. La nuit est d'une clarté étonnante, le calme de l'atmosphère est parfait, pas un souffle d'air ne le trouble. Les étoiles scintillent aussi nettes qu'on les peut voir ; l'œil malade supporte à peine l'éclat sans
348 AUX INDES PAR TEllRE.
pareil du croissant de la lune qui éblouit : lampadaire illuminant une coupole encore plus * vêtue d'or » que celle de la mosquée a Tillah Kari •» de Samarcande.
Non , jamais la voûte céleste ne m'a paru aussi grande que sur le Pamir; les montagnes semblent un léger tressaillement de la terre, et le feu qui lance une ebétive flamme, un imperceptible feu follet, et les hommes autour, des gnomes, pas plus gros que des infusoires. Quelle grandeur au-dessus!
A deux heures vin(;t minutes, la lune étant toujours si lumineuse qu'on distingue les objets à l'intérieur de la tente, je vais regarderie thermomètre. Mais où donc est passé le mercure? Il est gelé, bien gelé. Craignant de me tromper, je montre l'instrument à Capus; on allume la lanterne, et malgré les manipulations, le mercure reste gros comme un grain de plomb et bel et bien gelé. C'est le pôle nord. Voilà un beau poisson d'avril, pour la veille du 1" avril.
31 mars.
Jamais nous n'avons dormi d'un sommeil aussi profond; on le peut comparer à la léthargie des marmottes. Nous ne pouvons prendre la décision de nous mouvoir, et il est dix heures quand nous sortons de dessous nos couvertures.
A dix heures, + 12° au soleil, — 20° à l'ombre.
Nous donnons ici une suite d'observations thermométriques, afin de montrer combien le Pamir est capricieux :