‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 24 sur 43 · HEURES · texte numérisé non relu

HEURES

OMBIŒ

so

LEIL

Une légère brise E. s'élève.

La brise est plusforte.

Brise E.

4* 1°,5 Un nuage passe sur le soleil.

Brise S. O.

Le ciel se couvre. Brise S. O.

Ciel brumeux.

Hier, dans la nuit, Djouma-Bi a longuement causé avec Satti-Koul, qui lui donnait des nouvelles de l'Alaï et à qui il en donnait du Pamir. Ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps. Tous deux, sont de la famille des Ichki et de la tribu des Teïts. Djouma-Bi a bu beaucoup de thé, mangé une grande quantité de bouillie de millet. Peut-être qu'il sera disposé à nous aider. Je lui fais des propositions.

Je lui demande s'il a des chameaux et des koutasses. Il répond affirmativement.

« Veux-tu nous en louer?

— Oui.

Kirgtiiz du Rang-Koul.

— Quel prix par jour et par béte?

— C'est qu'ils sont loin d'ici, et que pour les quérir il faudrait au moins une semaine. Je n'ai que mes moutons à portée.

— Vends-nous des moutons.

— Je puis vous en vendre un.

— Va le chercher, et amène-nous en même temps des Kirghiz, qui nous loueront des chameaux.

— Les chameaux valent mieux dans la neige; ils ont les jambes plus longues. »

Djouma-Bi et Satti-Koul allaient partir, quand nous voyons trois cavaliers s'avancer. Ils ne tardent pas à devenir trois piétons, car c'était le mirage qui les grandissait.

Une fois qu'ils se sont approchés, ils diminuent encore de taille, et Pépin

à première vue dit : « Ce sont des jeunes gens. » Mais en examinant, on reconnait bien deux hommes faits, dont l'un est un vieillard. Un seul est âgé d'une vingtaine d'années. Tous trois sont presque imberbes, ratatinés, minuscules; quelques poils tombent de leur lèvre supérieure, comme pour leur donner une idée vague de moustaches. Nous les recevons d'une façon civile : bouillie, thé, rien n'est épargné. Et l'on cause; l'un d'eux prétend que l'on peut passer par l'Ak-Sou, que nous y trouverons des Kirghiz.

Il nous louera trois chameaux et un cheval, mais jusqu'à Kizil-Djilgua seulement, parce que les bêtes sont affaiblies par le jeûne de l'hiver.

Ces gens sont bien aimables, en vérité. Dans quel but? Djouma-Bi jurait qu'on ne pouvait passer par l'Ak-Sou. Ceux-ci affirment le contraire.

Sur ces entrefaites, d'autres Kirghiz arrivent; l'un d'eux monte un cheval qui est né sur le Pamir, paraît-il. Il n'y a pas à en douter; il est gros comme un bon âne et fait pour les cavaliers de l'endroit.

Ces gens restent jusqu'à la nuit auprès de notre feu; les plus jeunes apportent des racines et du kisiak dans des sacs. Ils auront de quoi se chauffer toute la nuit, et il nous restera une provision pour plusieurs jours. Nous quittons le Rang-Koul demain, et plus loin la neige recommence.

Rachmed donne une représentation aux badauds du Rang-Koul ; il leur conte encore des histoires quand je m'endors.

i" avril.

Nous dormons comme des marmottes, et je crois que si nous ne réagissions pas contre cette torpeur, nous attendrions le beau temps au Rang-Koul, roulés dans nos peaux de mouton. Heureusement, nous avons un but, et j'invite Rachmed à préparer les iouks. A sept heures, le thermomètre marque — 26°. C'est vous dire que le froid a été terrible cette nuit. Faute de thermomètre minima, nous ne pouvons vous dire quelle a été la température. Vous ne sauriez croire combien d'instruments on casse.

A 8 h., — 23* à l'ombre, — 14° au soleil.

A 8 h. 25, — 20° à l'ombre, — 7°, 5 au soleil.

A 9 h., — 12° à l'ombre, — 2 9 au soleil.

Et à neuf heures 40 minutes, quand nous partons, le froid a augmenté, on ne sait pourquoi; il y a — 14°.

Les chameaux ayant été « copieusement » chargés, malgré les réclamations des propriétaires qui prétendent que leurs bétes sont à peine capables de porter le iouk d'un cheval, nous nous dirigeons vers l'extrémité est du bassin. Nous passons sur la glace du lac; ses abords sont crevassés, et au

Cheval du Pamir.

LE PAMIK 351

fond des dépressions, tantôt il y a de la glace, tantôt du sel qu'on peut prendre pour du givre.

Puis on est dans la steppe, plus loin le sable commence, c'est le lit d'un cours d'eau qui se forme à la fonte des neiges et se confond avec le lac, lorsqu'il s'étale comme une tache toujours plus grande.

Mais notre caravane marche avec une lenteur telle, qu'elle doit être calculée. Dès le moment où l'on s'est mis à charger leurs bétes, les Kirghiz ont fait preuve d'une mauvaise volonté flagrante, et Menas, qui nous rejoint au point où nous attendons, nous dit qu'il est impossible de les faire avancer; il me demande s'il faut leur donner des coups de fouet. Tandis qu'il m'expose la situation , nous voyons qu'ils s'arrêtent. Un homme monté sur un chameau les a accostés,, et ils causent.

Cet homme s'approche de nous, il se laisse glisser à terre, et tenant son chameau par la longe, il vient s'agenouiller à cinq pas de nous et regarde.

" Que veux-tu? lui demandons-nous.

— Je viens vous dire que vous ne pouvez aller plus loin, tant que vous, n'aurez pas reçu l'autorisation du gouverneur de Kachgar.

— Pourquoi?

— Parce que je suis le chef des Karaouls, et que tel est l'ordre. H y a quelques années, mon prédécesseur a facilité la route aux Russes, et il a étépuni, on l'a déporté avec sa famille.

— Mais nous ne sommes pas des Russes.

— Qu'étes-vous donc?

— Des Faranguis qui voyagent pour s'instruire. Si nous étions soldats,, on comprendrait que tu t'opposes à notre passage; mais nous sommes des. hommes de paix, et tu n'as pas plus le droit de nous arrêter que les marchands qui passent. Au reste, pour te rassurer, nous pouvons te dire que le daotaï (gouverneur) de Kachgar sait qui nous sommes et ce que nous voulons. Le dao-taï ne t'a pas donné d'ordres à notre sujet, c'est donc que nous ne faisons pas mal. Au reste, nous ne nous cachons pas. Nous avons trop de bagages pour que tu puisses croire que nous sommes de malhonnêtes gens. N'avons-nous pas envoyé chercher des chameaux? Avons-nous rien volé?* Qui se plaint de nous? Nous ne te connaissons pas. Où sont tes papiers? »^

Il se tait.

a Accompagne-nous jusqu'au bout de l'étape ; tu prendras du thé avec nous. Tu mangeras du sucre, nous te montrerons nos kaghaz (papiers) avec des cachets musulmans, et si tu n'es pas rassuré, nous attendrons les ordres du dao-taï, et tu verras qu'il enverra des soldats pour te couper la tête parce que tu nous auras arrêtés sans motifs. »

Il se tait.

Sur ce, notre caravane arrive. Rachmed est furieux, il parle des Kirghiz en termes qui ne s'écrivent pas. Ils ne veulent pas accélérer l'allure de leurs chameaux, ils se plaignent constamment, disant qu'ils vont les décharger, que les bêtes ne sont pas en état, et finalement Rachmed me demande s'il ne serait pas bon de les rosser. Je lui recommande la patience jusqu'à ce soir.

Nous poursuivons notre marche avec une lenteur désespérante. Sadik est sombre, et l'affreux Satti-Koul a toujours son petit air guilleret qui ne me dit rien qui vaille ; et son cousin Djounm-Ri n'a plus l'air modeste qu'il avait hier, et son verbe est plus haut.

Après trois heures de marche, Djouma-Bi veut nous installer au milieu de cinq ou six tentes où habitent des Karaouls, sous prétexte que plus loin l'herbe manque. Nous refusons l'hospitalité qu'il nous offre, et nous allons camper à deux kilomètres de là, sur le sable, au milieu de la plaine, de façon à voir venir de tous côtés. Pour faire ces deux kilomètres par un beau chemin, lèvent ayant balayé presque complètement la neige, les Kirghiz mettent une heure. Ils abusent de notre bonté. L'exaspération de nos hommes est à son comble.

A peine la tente dressée, à peine le feutre étalé, le chef des Karaouls arrive en compagnie de Djouma-Bi et d'une dizaine d'individus à mine de sacripants, dont un, plus petit, est voûté par l'étude sans doute, car on nous le présente comme un mollah, et c'est à lui que nous montrerons nos papiers. Les bêtes déchargées sont immédiatement chassées du côté de la montagne. On les retrouvera.

Nous offrons le thé aux principaux, y compris le malbâti, et ce sont les mêmes questions et les mêmes réponses. Quelques-uns d'entre eux ont des airs d'insolence. Notre longanimité est si grande!

Ils voudraient bien voir les papiers. Nous déplions un passeport, montrons au savant le visa de Perse, puis une lettre de Mouchir-Daoulet (premier ministre du schah) qui nous a servi dans le Khorassan. L'écrit est en langue persane, mais après avoir beaucoup regardé, ûnonné, il finit par déchiffrer le mot Khorassan. Il répète : « Khorassan, Khorassan » , et ajoute :

et Voilà un papier musulman.

-- Es-tu content? dis-je au chef; vas-tu maintenant défendre qu'on nous loue des chameaux? Es-tu convaincu de notre honorabilité? »

Le Karaoul-Begi paraît rassuré, il nous promet des chameaux pour demain. Nous discutons les prix avec Djouma-Bi. On tombe d'accord. Tout parait aller très bien. Des amis de Satti-Koul viennent le voir, et, quand ils le quittent, ils emportent un paquet de ses hardes. Mauvais signe. Et puis ce Satti-Koul a l'air bien gai. Il se charge de nous procurer des bêtes de somme, et nous l'envoyons faire un tour du côté des tentes. Quelques-unes sont dissimulées dans les endroits abrités. C'est là qu'il trouvera notre affaire, dit-il. Nous lui adjoignons Sadik, à qui nous recommandons d'ouvrir l'œil. Et nous nous couchons.

2 avril.

Dès le matin nous trouvons Djouma-Bi, les propriétaires des chameaux qui nous ont servi hier, le Karaoul chef et ses hommes. Satti-Koul et Sadik arrivent et nous annoncent qu'ils n'ont pu louer que deux chameaux, qu'on nous amènera dans un instant.

Nous rappelons au Karaoul chef ses promesses de la veille : tout devait être prêt. Il nous a donc menti. Pourquoi tarde-t-on à nous amener les bêtes de somme? Vont-elles arriver? Il nous répond, après un instant de réflexion :

« Je ne puis donner l'ordre aux Kirghiz de vous fournir les chameaux qu'après que moi-même aurai reçu cet ordre du dao-taï de Kachgar. Je ne puis que vous conseiller d'attendre quinze jours, la saison sera meilleure et tous vos désirs seront satisfaits immédiatement. »

Je me tourne vers les Kirghiz, vers Djouma-Bi :

« Voulez-vous nous louer des chameaux?

— Nous ne le pouvons sans un ordre du Karaoul chef. Au reste, tu ferais bien de nous payer. Comment veux-tu qu'on te serve, toi qui ne nous as pas encore donné l'argent que tu dois depuis hier soir? »

Je m'excuse en disant que j'avais l'intention de payer tout d'une fois, car je comptais que lui, Djouma-Bi, nous servirait encore.

On tire les ïambas de la chaussette qui sert de bourse, car nous avons des coutumes paysannes; on ajuste les balances avec du sable, on taille les lingots d'argent, on pèse et on paye. Les créanciers empochent à leur façon : ils déposent jusqu'aux moindres miettes d'argent dans leur ceinture et font un nœud. Là-dessus ils se lèvent et s'en vont en se moquant de nous. Menas

les rappelle et les invite à boire une tasse de thé, ils acceptent en ricanant.

Je me tourne vers le Karaoul chef, je le prie de nous procurer les chameaux promis. Il se tait et se lève pour partir avec tout son monde. Je dis à Menas de prendre l'un d'eux au collet, de le chasser à coups de crosse du côté de la montagne où il y a des chameaux et de les amener, coûte que coûte.

J'arrache au chef son bâton, je le rosse ainsi que monseigneur Djouma- Bi, tandis qu'avec les revolvers et les fusils, notre troupe tient les autres

fie payement.

en respect. Le premier qui fuira recevra une balle, on les en prévient. Toujours crossant son individu, Menas s'éloigne. Sadik va le rejoindre avec un cheval en main, car il s'agit d'agir vite. Cependant on prépare les ballots. On ne pliera la tente qu'au dernier moment; tant qu'on la verra debout, ceux qui doivent regarder de loin croiront que nous ne partons pas, et rien ne leur semblera anormal.

Une demi-heure après, Sadik et Menas revenaient avec les chameaux.

Inutile de vous dire que nos gendarmes, qui voyaient les rôles intervertis, étaient penauds et silencieux. Ils ne songeaient même pas à vider leur tasse de thé. Nous verrons longtemps encore les deux plus rossés d'entre eux, tête basse, « tuant le temps » en Faisant des petits tas de sable, comme les bambins dans le jardin du Luxembourg.

Les chameaux là, nous les chargeons vivement, et quand tout le bagage

a pris une certaine avance, nous souhaitons bonne santé à ces braves gens et trottons derrière notre caravane aussi vite que possible.

Satti-Koul est parti avec la mine longue, et quand nous le joignons, il nous annonce que Ton a envoyé en homme à Tach-Kourgane , — son chameau a marqué du reste sa trace unique sur la neige, — et que Ton cherchera à nous arrêter dans la vallée de l'Ak-Sou. Nous verrons.

En nous retournant, nous apercevons des hommes se dirigeant vers le chef des Karaouls. Ils vont discuter. Cependant nous remontons la vallée de Kara-Sou, toujours vers le sud, où de place en place nous trouvons des barkhanes, des collines de sable qui se meuvent sous le vent. Vers cinq heures, nous campons à Ghattpout, dans un bas-fond bien abrité, à l'entre-croisement de plusieurs vallées. Avant d'arriver à l'étape, j'ai dû abandonner mon cheval.

Ossements et cornes d'arkar (mouton sauvage).

CHATTPOUT.

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