‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 25 sur 43 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LE PAMIR (suite).

Hostilité des indigènes. — Un ami de Sadik. — Sur les bords de l'Ak-Sou ou de l'Oxus. — Nouvelles du Kandjout. — Les Kirghiz se sauvent. — Un monument à la mort. — Une apparition.

— Un naufrage*. — Les dettes de Satti-Koul, notre guide. — Sa fuite. — On ne veut pas nous aider, nous vendre de vivres. — Noire » frère» Abdoullah-Klian. — La Pierre blanche. — Excès d'obéissance. — Tentes abandonnées. — Un ami. — Des ennemis. — Réquisitions.

— Au bout de la vallée de l'Ak-Sou.

Nous allons, cher lecteur, précipiter l'allure de notre récit. Nous abrégerons, nous passerons rapidement sur certaines journées d'une monotonie grande. Nous ne lâcherons pas la bride à notre plume et nous ne nous laisserons pas aller à l'enjôlement des souvenirs : en bavardant avec soi-même on risque d'être prolixe, on s'écoute avec tant d'indulgence! Revenons à notre sujet.

3 avril.

Hier soir, notre feu était entouré d'une douzaine de Kirghiz, dont les tentes sont posées derrière des collines qui les abritent. Ils s'étaient montrés fort aimables, plusieurs avaient reconnu l'affreux Satti-Koul, l'un d'eux avait même crié la prière près de nous. Et on leur avait offert un thé, et ils nous avaient dit que le Kandjout était farangui depuis peu, c'est-à-dire anglais.

Nous n'en serions pas fâchés. En outre, le bi (le chef) nous avait promis des chameaux pour le lendemain, sans faute.

Au réveil, je constate que nous sommes tous présents, sauf les chameaux de la veille et ceux qu'on avait promis. Hier soir, j'en ai aperçu errer au bas de la montagne, ils ne sont plus là. Pas un seul Kirghiz n'est visible, plus de badauds, silence complet.

Dans la nuit, on a fait le vide autour de nous. Le bi prometteur a disparu, comme vous pensez bien. J'envoie Menas à la recherche de l'illustre Satti- Koul, qui avait demandé la permission d'aller en ville chez un parent où il disait pouvoir trouver toutes les bêtes de somme nécessaires. Voilà deux heures qu'il est absent, et il ne revient pas. Il est parti avec un ami qui a, comme lui, enfourché un de nos chevaux. Il pourrait se faire que nous ne les revissions plus.

Menas revient avec un yak qu'il a trouvé paissant, il nous dit que Satti- Koul amène un cheval. Je m'en vais avec Menas aux tentes voisines. Tous les gens que nous voyons et à qui nous demandons le bi nous répondent qu'ils ne savent pas où il est, que, du reste, ils ne sont pas de la localité. Nous trouvons un chameau, et un frère des chameliers d'hier nous amène deux yaks. Les propriétaires du chameau et du yak que nous avons pris viennent réclamer leurs bêtes, et nous les invitons à les charger et à les conduire : ils ont le choix entre des coups de fouet ou de revolver et de l'argent. Dorénavant nous serons obligés de réquisitionner tout le long de la route. On ne veut rien nous vendre, rien nous louer. Ces gens commencent par tirer de nous tout ce qu'Us peuvent, puis se refusent à nous rendre le moindre service.

Satti-Koul, qui décidément fait preuve de mauvaise volonté, nous arrive après trois heures d'attente. Rachmed et ses trois compagnons sont d'avis de le rosser; mais je les en empêche, car lui seul connaît la route, et tant que nous ne serons pas arrivés à la vallée de l'Oxus (Ak-Sou), nous devons le ménager. Il est clair qu'il cherche une occasion de se sauver : nous le surveillerons.

Nous partons tout de suite, nous traversons le cirque à l'ouest duquel nous avons bivouaqué et nous nous dirigeons vers le sud par la vallée de Chattpout, large d'un kilomètre environ et sablonneuse : des pointes de roches de micaschiste apparaissent à fleur de sable. D'abord, nous contournons des barkhanes de sable qui semblent se diriger vers le nord. L'alternance des vents les empêche d'aller trop vite.

Après trois heures de marche, nous descendons dans un cirque par des collines de sable enfouies sous la neige, et nous nous dirigeons vers le sud-

eu

ouest, dans une autre vallée également sablonneuse, large de huit cents à mille mètres, avec peu de neige. Nous la suivons trois heures durant jusqu'à l'endroit où elle se rétrécit et prend le nom de Koch-Aguil. Le vent d'ouest nous incommode beaucoup. Il est quatre heures et demie. Dans la vallée, les sables s'accumulent, surtout à gauche, c'est-à-dire à l'ouest : on dirait qu'ils veulent grimper à l'assaut des montagnes qui s'effritent, tandis qu'ils en tombent.

Avant le coucher du soleil, Rachmed arrive; il maugrée après les yaks, qui n'ont que du poil, dit-il, et pas de jambes. Ils marchent très lentement : « Nous avons descendu, dis-je à Rachmed, tu dois être content.

— Dune arschine à peu près (de soixante-dix centimètres). » Et il montre la place où nous bivouaquerons, et il tend le poing vers le vent, à qui il adresse des injures. « Maudit vent! j'en ai encore le ventre plein, et si je n'avais pas serré les dents, l'àme me sortait du corps. Quelle belle place! pas d'herbe, pas d'eau, du sable, et tout autour de la neige. Comme c'est un beau laïlag! »

Il a soif et mange de la neige.

et Dire qu'à Beï-Kongour (où est sa tribu) il y a de tout maintenant, de l'herbe pour les bêtes, de l'eau, et dans les montagnes tant d'ail qu'un homme y vivrait un mois et demi sans manger autre chose! Quel bon pays! »

Sadik u se reconnaît» , il est venu autrefois de l'Ak-Sou à cette place; il a un ami dans le voisinage qui lui a rendu un grand service et qui sait fabriquer les canons de fusil. Sur le Pamir, chaque Kirghiz a son fusil à mèche.

« Quel service t'a rendu cet ami, Sadik?

— Un jour que j'étais ailé aux environs du Kara-Koul, dans l'intention de faire une baranta, j'ai rencontré des moutons appartenant à des gens de sa tribu et, ma foi, j'en ai pris quelques-uns. Je revenais, en chassant une vingtaine devant moi, quand j'ai été surpris par les gens à qui ils appartenaient. Ils m'ont pris et amené dans leur aoul; ils voulaient me faire un mauvais parti, quand le Teit qui est ici, — il n'y a que des Teit dans cette région, — m'a reconnu. Nous avions fait des barantas ensemble du côté du Wakhane, au temps où je m'étais sauvé avec le frère de Batir-Beg, et nous avions gardé l'un de l'autre un bon souvenir. Il intervint donc en ma faveur et me fit relâcher. Je vais l'aller voir, et, quand je l'assurerai que vous le payerez bien, il viendra. Je coucherai chez lui, et je vous assure que demain matin je serai là avec les koutasses nécessaires. »

Nous donnons à Sadik quelques pincées de thé destinées à son ami, en outre deux morceaux de sucre, et il s'en va.

362 AUX INDES PAU TERItE.

Je lui crie de ne pas venir demain sans koutasses. S'il n'en amène pas, après les promesses qu'il vient de faire, le mieux pour lui sera de ne pas revenir.

Quand la nuit est noire 1 , à neuf heures, le vent cesse, le thermomètre marque — 9°, et nous prenons le frais, nous ouvrons la tente, la température est délicieuse. Ce matin, à huit heures, au bivouac, nous avions — 14°. Voilà Tété.

Sadik arrive vers sept heures et demie avec deux chameaux, un koutasse et deux Kirghiz, le père et le fils, ses amis, qui sont petits, mais avec un nez très crochu, au milieu dune face mogole. Nous chargeons les bêtes et nous renvoyons alors les chameliers de la veille que nous avions gardés soigneusement à notre disposition, au cas où Sadik n'aurait pas réussi.

Nous partons dans la direction du sud, en suivant le petit ruisseau qui passe à l'ouest de la vallée, soudainement très étroite. En une heure, et demie», après avoir gravi un mamelon pierreux, nous descendons dans la vallée enneigée de l'Ak-Sou. Nous sommes dans une plaine d'environ dix verstes de diamètre, ayant une ceinture de montagnes Manches. L'horizon est moins borné. Nous perçons à travers la neige, toujours droit sur le sud. En approchant du fleuve, la neige cesse presque, nous descendons des terrasses caillouteuses, traversons le fleuve sur la glace et allons camper dans le fond d'un de ses méandres, au bas de la berge. Nous avons marché cinq heures et quart, surtout à pied. L'Ak-Sou gelé, bien entendu, a de dix à vingt mètres de large; son lit, marqué nettement par les berges élevées, a de cent à deux cents mètres. Aux grandes eaux il est rempli, d'après Satti- Koul.

De l'autre côté du fleuve, nous apercevons deux bergers armés de fusils, avec des moutons. Nous voyons toujours des moutons avec grand plaisir et nous leur dépêchons Satti-Koul.

Nous disons à Menas et à Rachmed qu'ils sont en présence de l'Amou- Darya, celui qu'ils ont vu à Tchardjoui, à Chour-Tepe, dans le Khiva, et cela leur cause une grande joie. Ils saluent l'Ak-Sou. Rachmed est d'avis de chercher une place où la glace ne soit pas épaisse, de la casser, et de jeter à l'eau deux branches, une pièce de monnaie, deux abricots séchés, etc., et de dire « diverses paroles » .

Nous aussi sommes heureux d'être sur les bords de TAk-Sou ou de l'Oxus. Pour la première fois, nous avons la sensation d'être sur une grande route; nous sommes isolés, il est vrai; mais, si Ton voulait, on pourrait des-

cendre jusque dans le Bokhara. Au Kara-Koul, au Rang-Koul, nous étions dans la plaine aussi, mais on avait l'impression de ne pouvoir en sortir, d'être tombés dans une basse-fosse.

Et sans perdre un instant nous envoyons puiser de l'eau à l'abreuvoir qui a été taillé près de la rive pour les moutons, et nous en buvons. C'est une véritable communion.

Au sud-est, nous apercevons la porte d'Ak-Tach, c'est de là que le vent souffle la nuit. En face de l'entrée de notre tente, au nord-ouest, voilà la

Campement sur l'Oius.

passe dAk-Djilgua, d'où part le chemin d'été du Rang-Koul. Autour de nous il y a de l'herbe pour les chevaux, — de l'herbe de l'an dernier, — et des racines. Nos chevaux ne recevront (pie très peu d'orge. A l'heure où on la leur distribue d'habitude, l'un d'eux s'approche du feu, tout près, et gémit un hennissement doux, timide, un hennissement d'interrogation : u Est-ce (pie vous n'allez pas me suspendre au cou ma musette avec un peu d orge dedans, vous qui buvez le bon thé de l'eau de l'Ak-Sou?

— Non, mon ami, retourne gratter le sol du pied et rogner, du bout des dents, les racines qu'ont oubliées les moutons et les koutasses. On te réserve ton orge délicieuse du Ferganah pour les jours où il faudra te charger lourd. » Et l'on chasse le pauvre animal.

AUX INDES PÀÏl TERRE.

5 avril.

Nous apercevons au nord-nord-est le dos du Tagarma, je dis le dos, parce que c'est nous qui le lui tournerons dorénavant, et nous ne pouvons que nous en féliciter.

Nous remontons vers les pays chauds; hier, à huit heures, il y avait 14° de froid; aujourd'hui, à la même heure, i 1° seulement.

A dix heures, on part, et par la vallée, dans la neige profonde d'un demi-

Ak-Tach (Pierre blanche).

mètre, quelquefois d'un mètre, nous allons camper h Ustik-Dalasou, un point (jui fut visité par les Anglais, nous dit un vieil homme à nez crochu qui se donne comme le bi de l'endroit. Ce chef nous vient voir, un sac plein de racines sur le dos ; il s'assied sans daigner le décharger et s'en fait un dossier. Il a reconnu tout de suite le beau Satti-Koul, et cela l'a rendu familier. Gomme les cordes de son sac le tiennent renversé en arrière, c'est dans une attitude fort noble qu'il nous parle. Il nous annonce que plus loin la route est mauvaise, que tout le bétail est mort cette année, qu'ils n'ont pas un chameau ni un yak en état de faire dix pas, que le Kandjout est indépendant, car voilà ce qui est arrivé dans ce pays.

Le jeune khan, ayant tué son père, a envoyé des ambassadeurs au daotaï de Kachgar lui dire : « Si j'ai tué mon père, c'est parce qu'il voulait soumettre notre pays aux Inglis, et que je veux que nous soyons les amis de

l'empire de Tsin » ; et les envoyés ont dit au dac-taï : ce Notre khan nous a chargés de te demander : — Al-je bien fait? » et le dao-taï a répondu : « Barik Allah ! bravo! votre maître a bien fait, cela est très bien. »

Là-dessus, il a donné Tordre de traiter magnifiquement les gens du Kandjout, et il les a renvoyés avec beaucoup de ïambas d'argent (lingots) et de pièces d'étoffe. Et le Kandjout est indépendant comme par le passé. L'an dernier, les Inglis sont passés par Basaï-Goumbaz avec des soldats de l'Inde et des hommes du Kandjout.

En ce moment, il y a des Afghans à Ak-Tach. Ils viennent de Kachgar, ils sont passés par Nisa-Tach et ont perdu tous leurs chevaux, environ qua-

Le Tagarma, vu de l'Oxus.

rante. Ils attendent le beau temps pour continuer leur route vers le Badakchane. Cette nouvelle est intéressante.

Le bi met un terme à son bavardage en nous répétant que les Teit sont malheureux cette année, que le froid leur a tué presque tout leur bétail, que la place où ils ont leurs tentes est mauvaise, qu'ils en veulent changer. Aussi ils ont envoyé un des leurs à Tach-Kourgane se plaindre au beg de leur misère. Le beg a bien accueilli leur demande, et il doit arriver demain ou après, avec une escorte de soixante à quatre-vingts soldats, afin de vérifier l'exactitude de leurs réclamations. Ceci est dit pour nous intimider.

Là-dessus, le bi chuchote longuement avec son cousin Satti-Koul, puis il s'en va. Nous n'apercevons pas un seul chameau autour de nous, et les deux ou trois koutasses qui errent près des tentes du bi se traînent sans force. Il est probable que les bêtes valides ont été cachées en lieu sûr. Deux enfants du bi viennent nous voir : un petit garçon et une petite fille.

La fillette, que suit timidement son frère, nous explique ce qui l'a engagée à s'approcher de nous.

« J'ai vu la toile de votre tente, je ne savais ce que c'était et j'ai voulu savoir ; alors j'ai reconnu une tente, mais toute différente des nôtres, et j'ai voulu mieux voir. »

Menas est occupé à casser du sucre, et les petits visiteurs le considèrent avec un très vif intérêt; il leur en donne quelques miettes qu'il les engage à mettre dans leur bouche; ils en frottent leur langue et, s'étant assurés ainsi du bon goût de cette pierre blanche, ils en demandent un morceau. Menas

Menas et les petits Kirp,l>iz.

fait la sourde oreille et demande à la fillette, qui a dix ans environ, s'il y a des chameaux aux environs. La gaillarde, qui a déjà la mine avisée d'une grande personne, est rusée comme une sauvage qu'elle est, et elle fait une réponse évasive : elle ne sait pas, dit-elle. Puis, lasse de regarder casser le sucre et de regarder notre tente, elle donne le signal du départ à son frère, qui est beaucoup moins hardi qu'elle, mais aussi sale. On les lave le jour de leur naissance, et c'est tout.

Ces enfants ont été profondément intéressés, autant que pourraient l'être de petits Européens regardant des Esquimaux manger de la baleine ou des Africains croquer des sauterelles.

Le G mars, nous quittons Oustik sans l'aide de personne. Nous avons renvoyé l'ami de Siulik; Tous les Kirghiz sont cachés, leurs bêtes ont disparu, à l'exception de deux ou trois koutasses femelles qui sont pleines.

LE PAMIll. 367

Beaucoup de neige et beaucoup d'arkars intuables. Sur la glace de l'Ak- Sou, nous voyons les traces d'un drame : du sang, des piétinements, des os traînés, des débris de peau; seule la tête est intacte : c'est un arkar que les loups viennent de dévorer. Nous allons camper à un endroit sans neige, un pâturage que Satti-Koul appelle u Dja » . Nous y restons le 7, pour refaire les chevaux.

8 avril.

Nous partons pour Ak-Tach.

Nous zigzaguons dans la neige profonde, en haut des terrasses de l'Ak-Sou, en nous tenant aussi près que possible des contreforts de la rive droite. Nous avons pour phare le rocher d'Ak-Tach, qui disparaît, puis reparaît toujours immobile et toujours grandissant en face de nous.

Soudain, dans une encoignure de la vallée, du côté que nous suivons, nous voyons quelque chose d'extraordinaire, des murs, des coupoles : une construction.

Qu'est-ce que cela peut bien être ?

Satti-Koul nous répond avec une certaine fierté que ce sont des monuments élevés dans le grand cimetière des Teit, à la mémoire des membres de familles illustres et puissantes. Ce sont des meguils de style kirghiz : des cônes posés sur quatre murs.

Le seul édifice que l'homme d'ici ait eu le courage de construire est consacré à la mort. Et cela devait être dans un pavs où la vie est une exception bizarre, presque inexplicable, où l'homme ne végète que parce que c'est un animal qui a une fameuse envie de vivre ; ou peut-être que celui du Pamir, écrasé par la nature, s'est rendu compte mieux qu'un autre qu'il était condamné à mort et qu'il s'est dit : Pourquoi me déplacerai s-je pour aller mourir ailleurs ?

Les tumuli sont dirigés du sud-est au nord-est, pour que les morts aient la face tournée vers la ville sainte. Ils s'allongent autour des quatre mausolées en terre, hauts deux fois comme un ouï (tente de feutre) et déployant à eux quatre une façade qui a bien huit ou dix mètres. Les coupoles sont pointues, l'architecture en est timide, les matériaux ne permettant pas. l'audace : quelques cailloux, de la terre, ne sont pas ce qu'il faut pour lancer vers le ciel des nefs hardies. Aussi, rien de gothique, rien de fier; le vent, du reste, ne le permettrait pas ; il est là pour rappeler aux Pamiriens qu'ils aient à se terrer.

Aux quatre coins du plus grand des mausolées, on a figuré des pigeons, grossièrement, mais on voit que ce sont des pigeons. La neige, entrant par

la porte, a rouvert la tombe, sur laquelle on a déposé des cornes d'arkars : les seules fleurs qu'on puisse cueillir ici pour tresser des couronnes.

Deux tougs se balancent comme ces enseignes taillées dans le bois qui représentent des grappes au-dessus de la porte des auberges. Ces tougs, faits avec des queues de koutasses et des chiffons, sont incrustés de neige; elle a fondu au soleil, puis gelé, et ils semblent de marbre.

Au bout des tombes des humbles, une pierre est fichée en terre ; quelques-unes ont un entourage, mais qui n'a rien de somptueux; en guise de grille de fer, on a planté des piquets reliés par une corde de laine.

Cimetière de Kara-Kirgliiz.

La neige étant profonde et la marche difficile, nous gagnons l'Ak-Sou, qui est proche, et poursuivons notre route sur la glace. A notre droite, les pentes de la berge falaisée sont presque débarrassées de neige, et les crevasses laissent suinter de minces ruisselets, qui tantôt se glissent sous la glace de la rivière et tantôt sépandent dessus et gèlent à l'ombre; le soleil doit recommencer sa besogne. Quand on passe sur cette glace de formation récente, on la fait craquer, car elle est feuilletée, mais on n'enfonce pas profondément et l'on ne court pas le moindre danger de prendre un bain ; la voûte qui nous supporte est d'une solidité extrême.

Gomme la rivière ne suit pas la ligne droite, qui est le chemin le plus court, parait-il, nous grimpons sur la berge à notre droite, puis franchissons

la rivière, et nous sommes bientôt au milieu des roches qui sèment le bas de la muraille de pierre qu'on appelle Ak-Tacli (Pierre blanche).

Et au moment où mon cheval cherche son chemin dans les décombres, le vent soufflant glacial, j'aperçois comme une sorcière errant entre des menhirs. Elle s'arrête soudain et me regarde sans un geste. Ce doit être la fée du Pamir. Ma vue est affaiblie, je ne distingue pas d'abord ses traits, et j'ai beau écarquiller les yeux, lever mes lunettes, je ne lui vois pas de regard.

Elle est toute droite, toute petite, vêtue de peaux de mouton , mais elle a une coiffure blanche qui indique qu'elle a un sexe ; elle a deux trous à la place des yeux qui sont des points sombres; son nez n'est pas visible, la mort l'a effacé sans doute. Est-ce du cuir ou de la peau qui couvre sa face? Sa bouche est cachée.

Elle est immobile. Autour d'elle gisent des carcasses de chevaux, de vastes thorax de chameaux entr' ouverts, des têtes de mouton dont les mâchoires sans gencives montrent les dents serrées : tout un charnier est là;

et nous y laissons la vieille toujours immobile. On dirait une affreuse ouvrière de mort momifiée à coté de ses chefs-d'œuvre, à qui elle a mis la dernière main; des cadavres ayant fait des squelettes.

Puis, mes lunettes essuyées pour ne plus voir par la buée de l'imagination, et les ayant posées sur mon nez, qui ne ressemble plus à un nez, je regarde à nouveau. C'est une vieille femme kirghiz.

Mon cheval a avancé, et voici des tentes dans les renfoncements, des femmes, des hommes, des enfants, des chiens, des chevaux; tous additionnés sont bien une trentaine. Que de monde! Satti-Koul veut nous installer au milieu des charniers qui forment les jardins de ces tentes. Mais je suis d'avis d'aller plus loin dans la vallée, au bas de la Pierre blanche, dans les tourbières où il y a moins de neige. J'avais à peine dit à Satti-Koul d'avancer et de ne point engager de conversation avec les curieux ac-

Femme kirgliiz du Pamir.

courus que je m'entends appeler : ^ Bradai! bradai! » c'estrà-dire u frère » en persan.

Je me retourne, je vois un homme coiffe» comme nous du malakaï (cagoule en peau de mouton), mais avec une belle tête d'Afghan, aux traits réguliers. Nous échangeons des politesses.

« Où allez-vous? dit-il.

Kn Hindoustan.

- Et vous, d'où venez-vous ?

— De Kachgar, par Tagarma, où j'ai perdu presque tous mes chevaux dans la neige. Il en reste six (pie vous voyez là-bas. Ils ne sont plus bons ù rien.

— Où allez-vous?

— A Caboul, par le Badakchane. J'emporte du khame (toile grossière de coton) de Kachgar et du bang (haschisch). Il me reste vingt iouks de toile et cinq de hachisch. J'ai un compagnon qui emporte de la laine des chèvres du Thibet pour la fabrication des châles fins.

— - Comment se fait-il que vous ayez pris cette route ?

— C'est la première fois que nous y passons en hiver. Quand nous sommes partis de Kachgar, nous in; croyions pas la route aussi difficile. Mais une fois dans la montagne, la neige était chaque jour de plus en plus profonde. Et quand nous sommes arrivés à Ak-Tach, il nous restait six chevaux, et toutes nos marchandises étaient semées le long de la route. Nous avons demandé aux Kirghiz d'Ak-Tach d'aller les quérir. Ils ont refusé d'abord, puis nous avons marchandé pendant trois jours, et... «*

Mais la place est mauvaise pour tenir conversation, et je souhaite le bonjour à l'Afghan. Le vent est glacial, et puis je ne sais à qui nous avons affaire. Le marchand nous court après et demande a Rachmedsinous avons du thé. Il répond naturellement que nous n'en avons pas.

Nous dressons notre tente assez loin de la u Pierre blanche » pour qu'elle ne nous écrase pas des miettes qui s'en détachent.

Les habitants d'Ak-Tach viennent nous examiner les uns après les autres. Beaucoup reconnaissent Satti-Koul, qui ne parait pas enchanté de les revoir. Plusieurs d'entre eux sont ses créanciers ou ses ennemis. Un vieux des environs d'Andainan, qui paraît à la tête de cinq ou six hommes de sa tribu et qui est leur porte-parole, rappelle à Satti-Koul des choses désagréables. De tous côtés, des réclamations pleuvent sur Satti-Koul, qui me fait l'effet d'être tombé dans un guêpier.

u N'as-tu pas volé autrefois deux chameaux à un tel? Tu n'as jamais payé les juments de celui-ci. Tu as emmené l'étalon de celui-là et tu l'as revendu

au Uang-Koul. On dit même que c'est toi qui as « pris » la fille d'un tel à Basaï-Goumbaz. Etc.. »

Satti-Koul écoute la longue nomenclature de ses méfaits avec l'impassibilité du récidiviste le plus endurci, et il boit tranquillement une tasse de thé, tandis qu'on lui déroule tout son casier judiciaire, qui lui vaudrait en France au moins la relégation. Il ne daigne pas honorer son accusateur d'un seul mot de réponse. C'est à peine s'il le regarde sournoisement.

Et lorsque le vieux lui montre un des siens et lui dit :

a Peux-tu nier que tu doives au moins un iamba à celui-ci? »

Satti-Koul ouvre enfin la bouche et répond :

« Je ne nie pas que nous ayons un compte à régler. Mais il faudrait savoir lequel de nous est redevable à l'autre. Aujourd'hui, j'ai du travail; venez demain, nous prendrons des pierres et nous calculerons; nous verrons à qui il restera des pierres. »

A ce propos, je dois vous expliquer comment comptent ces sauvages, et vous verrez que nous avons commencé par là et que les tables de calcul employées depuis peu chez nous partent du même principe, parce que, nous le constaterons cent fois, les hommes noirs ou blancs on rouges ne peuvent faire certaines choses que d'une certaine façon. Calcul veut dire petite pierre, et c'est avec des pierres qu'ont été faites les additions et les soustractions le plus commodément avant l'usage des chiffres. Donc, deux Kirghiz ont un compte à terminer, ils se réunissent devant témoins, et à mesure que l'un avoue une dette, il met à terre devant son créancier une pierre représentant une unité convenue, un mouton ou un chameau, par exemple. Puis un même individu enlève de chaque tas alternativement une pierre, et celui à qui il en reste est celui à qui on doit, qui est en avoir. Parfois, on range parallèlement les pierres, au lieu de les mettre en tas, et on voit d'un coup d'oeil que l'actif se trouve du côté de celui qui a la plus longue ligne.

Voilà ce que l'affreux Satti-Koul propose pour demain à ses créanciers.

Mais un troupeau de moutons passe tout près de notre campement. Et vous savez qu'un morceau de viande fraîche est délicieux. Nous mangerons la moitié du mouton, l'autre moitié sera cuite et conservée, selon la règle que nous avons de combler autant que possible les vides qui se font dans nos sacs à provisions.

Pour faire cuire un mouton, il faut l'avoir. Écoutez l'histoire de l'achat d'un mouton. Satti-Koul connaît le berger, il l'apostrophe et lui demande à choisir un mouton; Sadik et lui s'emparent du mieux portant, le palpent, l'estiment; le berger en réclame trois fois la valeur; puis, après une heure de

pourparlers, lorsque le marché parait conclu, il dit que précisément ce mouton-là n'est pas à lui. - Où est le propriétaire? — Près de la tente que vous voyez. » — On hèle le propriétaire, il arrive. * Veux-tu vendre ton mouton? — Oui. — Combien? - Je ne veux pas le vendre. » Et il s'en va. Puis il revient et essaye de reprendre son mouton, mais Rachmed, à qui je fais signe, tire son couteau et d'un coup égorge l'animal. Fureur du propriétaire, discussions, offre d'argent; il le prend, le jette, le reprend, s'en va sans l'emporter. L'Afghan qui survient essaye de le calmer par des paroles sensées, mais sans résultat. Le propriétaire du mouton s'éloigne à grands pas avec ses amis, u Soyez tranquille, dit Ahdoullah-Khan, — c'est le nom du marchand, — demain matin il viendra chercher son argent. » Ahdoullah-Khan est invité par Menas à prendre le thé, il accepte ; mais c'est l'heure de la prière, et il demande poliment la permission de faire la petite ablution, selon le cheriat; il ne la fait pas complète, il frotte de neige seulement ses mains et sa face, et le dessus de ses bottes.

En prenant le thé, Abdoullah-Khan nous dit ses malheurs. Il raconte que les Kirghiz ont abusé de son embarras, qu'ils lui ont refusé toute aide, dès l'abord, qu'ensuite ils n'ont consenti a transporter ses marchandises à Ak- Tach qu'à des prix exorbitants, et qu'ils ont maintenu ces prix, lorsqu'il leur a proposé d'aller plus loin. Au reste, il a fait une reconnaissance et constaté que la vallée est ensevelie sous la neige. Aussi est-il décidé à attendre une saison un peu meilleure avant de continuer sa route jusqu'au Wakhane, qui est au pouvoir des Afghans et où il est sûr de trouver des bêtes de somme, » quoique les gens de ce pays ne soient pas les meilleurs des hommes » .

Nous lui faisons donner un peu de thé : depuis huit jours il n'en a plus. Nous le questionnons au sujet de la route du Kandjout; il ne la connaît pas bien, il sait qu'une passe près de'Basaï-Goumbaz y mène, que plus loin on a encore un autre chemin.

Au reste, les passes ne manquent pas, mais elles sont toutes fermées. Tout près de nous s'ouvre celle de Bik-Bel, mais il nous faudrait de bonnes bétes, de bons guides pour recommencer les luttes de l'Alaï et du Kizil-Art. Tout cela nous manque. Les bis d'Ak-Tach ont déjà défendu aux indigènes de rien nous fournir. Nous les avons interrogés, et ils ne nous ont répondu que mensonges. Demain ils doivent revenir avec les renseignements que nous avons demandés, et l'orge et la farine que nous achèterions volontiers. On n'en a jamais trop. Encore mensonges que ces promesses.

Si ces gens étaient convenables, on ne serait point trop mal à Ak-Tach : dans les tourbières, des filets d'eau circulent pendant la journée; nos chevaux ont de l'herbe peu nourrissante, mais c'est de l'herbe, et le froid a

diminue subitement. A sept heures vingt-cinq minutes du soir, seulement — 1° de froid. La place est très bonne.

Et puis la muraille calcaire d'Ak-Tach tombe en face de nous, comme un tableau immense, assez grand même pour qu'on puisse graver dessus les hauts faits et les dettes de plusieurs dynasties de Satti-Koul; elle répercute les moindres bruits en les centuplant et vous donne l'illusion d'être ailleurs. Le grognement d'un yak paresseux tiré par le nez devient les grognements d'un troupeau, et il en est de même du bêlement d'un mouton, du cri d'un berger derrière ses chèvres, d'un aboiement de chiens saluant un passant; quelques souksours, oiseaux aquatiques qui échappent aux chasseurs en se réfugiant sous la glace, tournoient parfois dans les airs, et un de leurs cancans semble une fanfare; le hennissement d'un cheval, la gargarisme d'un chameau sont terrifiants. La pierre répète aussi les cris des enfants et souvent les paroles aiguës qu'échangent les femmes se chamaillant d'une tente à l'autre. La Pierre blanche a les vibrations d'une cathédrale. On l'entend sans cesse : quand elle ne nous grossit pas le bruit des autres, elle fait son tapage à elle; après qu'elle a reçu une courte visite du soleil a son déclin, elle se refroidit rapidement et laisse tomber les éclats de sa muraille. C'est une fusillade, un roulement de coups de canon qui annoncent que le froid et le chaud sont des casseurs de pierres toujours au travail, et que jour et nuit ils manipulent la montagne.

Des blocs se détachent, se cassent, se broient, le vent triture les éclats et emplit la vallée d'une vase bourbeuse que les herbes consolident par places, tandis que dans d'autres elle reste une vase où chevaux et bétail enfoncent, et d'où ils se tirent avec peine. Quand la neige fond, l'eau charrie ce limon vers les vallées.

La Pierre blancheest bavarde, et on entend à chaque instant des bruits de voix ou des chuchotements mystérieux.

Le matin, on est éveillé parmi tumulte, on dirait des gens qui crient, se disputent, se menacent, une bagarre dans une rue étroite : ce n'est qu'une dizaine de chèvres qui chevrotent.

9 avril.

Malgré ou plutôt à cause des promesses de la veille, ce matin nous n'apercevons pas l'ombre d'un chameau ou d'un koutasse. Satti-Koul est parti hier soir, sous prétexte d'aller coucher à un aoul où on lui a promis deux chameaux; par un effet du hasard assurément, il montait le meilleur de nos chevaux; et ni l'homme ni le cheval ne reviennent. Nous avons beau regarder, pas le moindre Satti-Koul à l'horizon. Il fait beau pourtant, un peu

374 AUX INDES PAU TEItRE.

froid : — 10* à huit heures avec un vent de sud-est, un vent qui va vers les sources de l'Oxus.

Nous envoyons Sadik chez les bis, pour la forme, afin de leur demander ce qu'ils ont décide et afin de les inviter à nous faire visite. Mais les his ne se rendent pas à notre invitation, ils se bornent à charger Sadik de nous dire que dans notre intérêt ils vont envoyer des cavaliers reconnaître quelle est la profondeur de la neige. Nous attendrons leur retour tranquillement, et lorsque Ton saura à quoi s'en tenir concernant la route, ils nous donneront des chameaux, des hommes, des vivres, etc.

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La muraille pendante, à Ak-Tach.

« En vérité, disent-ils, les Toura (seigneurs) auraient grand tort de ne pas attendre le beau temps à Ak-Tach et de courir le risque de perdre leurs chevaux. »

Sur ces entrefaites, Abdourrasoul arrive et nous dit que nulle part il n'a trouvé trace de Satti-Koul. Personne ne l'a vu.

Sadik et Menas montent à cheval et se mettent en quête du disparu. A midi, ils reviennent, ils ont trouvé la trace de son cheval près de l'Ak-Sou, mais une trace d'hier, et ils en concluent qu'il s'est sauvé. Satti-Koul a eu peur de ses créanciers, et il a « mis la clef sous la porte » .

Nous restons sept : la route est facile à suivre jusqu'à la frontière du Wakhane; plus loin nous trouverons un guide, nous le prendrons s'il le faut, de sorte que, tout bien considéré, la perte n'est pas grande, car nous avons un homme de moins à nourrir. Le mal est que Satti-Koul a pris le moins maigre de nos chevaux.

L'Afghan vient nous voir, deux de ses muletiers l'accompagnent; ce sont des Andidjanis, comme on appelle à Kachgar les gens du Ferganah. Ceuxci font le métier de transporteries marchandises, ils sont nés à Osch, et nous leur parlons « du pays * . Si les six chevaux qui leur restent valaient mieux, ils nous accompagneraient jusqu'au Wakhane, mais ils sont trop faibles. Ces hommes nous conseillent de partir pour Andaman, nom qu'on donne à la région des sources de l'Oxus, où les Kirghiz ont un campement d'hiver. Là, nous pourrons nous procurer plus facilement des bêtes de somme. Les

Types de khans kirghiz.

et Andidjanis » nous conseillent également de nous défier des gens du- Pamir, qui sont les plus grands voleurs qu'ils aient jamais rencontrés.

Ahdoullah-Khan abonde dans ce sens. Il pense que nous trouverons de l'orge à Andaman; en tout cas, il y en a dans le Wakhane. Nous lui parlons du khan de Kandjout, et il nous le représente comme un mendiant et un brigand qui vole et assassine les petits et va mendier auprès des puissants. Aux Afghans il dit : « Je suis Afghan, faites-moi un cadeau. » Aux Chinois, il en dit autant et tend la main, et de même avec les Anglais ou les Kachmiri. Il est à la disposition du mieux payant.

Nous achetons à Abdoullah-Khan des khames (pièces de toile de Kachgar) qui nous serviront le long de la route. Nous le payons avec des poil impériaux, car il connaît l'or russe et sa valeur. Il nous procure un homme qui va à Andaman voir un malade, et qui nous montrera la route. Le guide est imiûé-

diutemciit invité à la marmite de Sadik ; vers le soir, il emmène à son aoul Sadik ainsi que Rachmcd et Abdourrasoul, mais en cachette des bis. Quant à Abdoullah-Khan, après nous avoir souhaité bon voyage, il reste une partie de la nuit près du feu à causer avec Menas de l'Afghanistan, de l'IIindoustan, du Caucase, de la Perse, de Stamboul, l'un donnant à l'autre des renseignements sur les pays qu'il ne connait pas.

Menas bavarde encore de sa grosse voix, quand les autres rentrent en riant. Il parait qu'ils ont passé la soirée avec des dames charmantes et qu'ils ont mangé une énorme quantité de viande de chèvre sauvage. C'était très bon.

10 avril.

A huit heures, -- 10°. Vent de sud-est. Un des bis est là. En voyanteharger les chevaux, il s'est décidé à s'approcher. C'est un ancien chef des Karaouls d'Ak-Tach. Si lui était le maître, il nous donnerait tout ce que nous voudrions, mais il n'est pas le maître. On voit bien qu'il n'est pas au pouvoir. Tout aimable qu'il se montre, nous l'invitons à retourner chez lui. Le congé est catégorique, et il s'en va sans rien dire. Nous aurions bien pris de force ce qu'il nous fallait, mais nous craignons qu'on ne fasse un mauvais parti à Sadik et à Abdourrasoul, que nous renverrons de la frontière du Kandjout. Plus loin, nous ne nous gênerons pas.

Nous partons à dix heures en nous tenant sur la berge gauche de l'Ak-Sou; la neige est très profonde, et le lit de la rivière en est comblé. Parfois on voit l'eau couler là où le courant est très rapide : elle vient des glaciers. Dans ces places il n'y a point de neige, naturellement, et on se rend compte de l'épaisseur de la couche blanche; elle est quelquefois de près de quatre mètres, y compris la voûte de glace. Cela forme des sortes de cavernes où des oiseaux aquatiques se réfugient. Ce sont les « doumas » de Satti-Koul, moitié cormorans, moitié canards. On peut les manger, nous les avons trouvés mangeables.

Nous faisons souvent route à pied ; de temps en temps on décharge les chevaux, qui ne peuvent se relever avec leur charge.

Notre guide se traîne plutôt qu'il ne marche; à chaque instant il s'arrête, va à l'écart, s'accroupit dans la neige. Il se relève dès que nous approchons. Il se tient le ventre, il a une mine d'agonisant, de désespéré. Il est malade. Il va encore quelques pas et prend un parti héroïque, il prend la corde qui lui sert de ceinture, non pas pour se pendre, — les arbres manquent ici pour suspendre le nœud coulant, — mais comme... vomitif. Enfin le voilà

soulagé. Il est pâle comme un mort. Menas lui fait conter son histoire. C'est bien simple.

« Avant de partir ce matin, on a fait cuire trop de bouillie de millet, et il en restait beaucoup dans la marmite, et comme Y « ata » (le père), c'est-àdire Sadik, ne voulait plus en manger, il m'a dit : et Mange tout ce qui a reste » , et j'ai mangé tout ce qui restait. C'était trop, et j'en suis malade. Je me sens mieux. »

Jeune arkar tué près d'Ak-Tach.

Nous rions comme des fous, et le guide, qui ne comprend pas pourquoi nous rions, répète :

a Puisque Y ce ata » m'a ordonné de tout manger » , du ton d'un homme qui veut dire : J'aurais bien voulu vous voir à ma place. Est-ce que je pouvais agir autrement? Et nous rions. Comme il se traîne, je lui dis de monter sur le cheval le moins chargé, mais il est trop faible, et Menas Taide à se hisser précisément à côté de la marmite qu'il a vidée par ordre supérieur. Le cheval n'est pas très bien chargé, et le Kirghiz fait tourner le bât en se cramponnant, et voilà tout à terre. Menas, furieux, le rosse, je mets le holà, le bât est consolidé, et Mirza-Bi, à qui les coups ont donné de la vigueur, s'installe sans accident avec l'aide de Menas. Une fois là-haut, il se tourne vers moi et, avec une figure plus gaie et comique, il me dit :

a Tchok iakchi! Très bien! »

Et nous de rire à gorge déployée. Il a déjà oublié les coups de bâton. L'émotion Ta remis.

Des arkars paissent sur les collines, nous leur envoyons plusieurs coups de fusil, à deux cent cinquante mètres environ. Nous en blessons plusieurs, comme d'habitude. Grâce à deux chiens, il nous en reste un qui s'en allait après avoir été percé de trois balles, dont une lui avait cassé l'épaule droite. C'est un jeune ovis poliï. J'ai marché à peu près trois cents mètres d'une marche très rapide, afin d'arriver à temps pour empêcher les chiens d'endommager sa peau, et je sens une douleur très vive aux bronches. Je les ai solides, et j'espère qu'il n'en sera rien.

Tout le long de la route nous vovons les preuves de l'acharnement des combattants. L'hiver a livré une terrible bataille aux êtres. Et de droite, de gauche, apparaissent des chevaux, ventre en l'air, des yaks presque enfouis, dont seules les cornes percent le linceul ; puis ce sont des chèvres, des chameaux, des arkars même que les loups ou les chiens ont déchirés; les morts sont épars sur la plaine et en émergent un peu, comme des noyés qui ne flottent plus, les eaux étant basses.

Ayant traversé l'Ak-Sou, qui est tantôt visible et qui tantôt se dérobe sous la neige, nous nous arrêtons sur les bords du fleuve, à Kizil-Rabat. Il est trois heures. Nous sommes incommodés par une chaleur torride, éblouis, étourdis. A trois heures et demie, le thermomètre marque + 38% 5 au soleil; à l'ombre, il dégèlerait bientôt si cela durait, car il y a + 5°. Mais à sept heures, il y a — 3"; à dix heures, — 5*, 2. Un beau ciel et un temps calme.

Nous avons abandonné un cheval et sa charge.

il avril.

Sept heures trente-cinq, — 12°; à huit heures, — 9*, 5; a dix heures quinze, — 10°, 5, avec brise nord-est. La nuit a été froide. Tout le monde se plaint de maux de tête et d'avoir mal dormi.

Nous partons à dix heures quinze minutes. Toujours de la neige, trop de neige. Des chevaux qui s'abattent. Pas d'habitants. Nous montons sur des collines de la rive gauche, puis devons redescendre; trop de neige. Notre guide veut se sauver, je le remets dans la bonne voie en le couchant en joue.

Au bas des collines, des tentes abandonnées au milieu de troupeaux morts.

J'approche d'une de ces tentes; mon cheval, effrayé, recule, je ne puis le faire avancer. Je prends le parti de le donner à Pépin, qui vient de faire un croquis, car le soleil donne.

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