‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 26 sur 43 · O Q SE · texte numérisé non relu

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Tout autour de l'ouï (tente de feutre), il y a un parterre dont des crottes sont la grève. La tente est basse, ceinturée de cordes : c'est la manière dont le propriétaire en s'en allant a fermé les persiennes.Mais avant de fuir cette désolation, — est-ce par moquerie? est-ce pour se conformer à une coutume? est-ce pour suivre une superstition? — il a passé dans les cordes serrées contre les feutres et liées aux piquets du bas des cadavres de chèvres. Elles sont momifiées par la gelée, leur peau est tirée sur les os, les yeux sont caves, desséchés comme ceux des aveugles, les pattes raidies, pliées, et les bouches ont des rictus diaboliques. Sont-ce ces attitudes qui en ont imposé aux bêtes de proie? Elles n'ont point touché à ces chèvres et à ces boucs, qui semblent morts dans des convulsions, ou au cours d'une action, et dans l'éclair d'une pensée dont ils sont imprégnés encore pour ainsi dire. Également espacés à la circonférence de l'ouï, les cadavres sont comme des fleurons sinistres à une vilaine couronne.

Je soulève un pan de feutre, taché en dessus de la fiente blanche des oiseaux de proie, et deux mouches s'échappent en bourdonnant. Depuis longtemps nous n'avons pas vu d'insectes. A l'intérieur sont des treillis détente, des feutres, des selles, des peaux, des bâtons, tout le mobilier d'un nomade. On ne voit pas sur le sol une trace autre que celle des loups. Quelques pierres sont là qui ont servi aux usages domestiques, d'enclume et de marteau pour casser les os à moelle, écraser les graines, le sel cristallisé, ou qui ont supporté la marmite.

Quelques bêtes sont mortes de la main de l'homme, on les reconnaît facilement : elles ont été dépouillées, et leur tête est séparée du tronc. Mais les autres sont les victimes du froid ou de la faim ; ceux que la congestion a tués ont encore la panse pleine ; quant aux affamés, ils l'ont, au contraire, peu gonflée. C'est la seule partie de la bête que les fauves n'aient pas mangée; ils ont crevé l'enveloppe de l'estomac d'un yak, et les végétaux triturés en sortent comme les étoupes d'un sac, à l'intérieur des côtes dénudées. Un bouc est étendu, les cornes en arrière, comme s'il bondissait : c'est le bond de la mort.

Un corbeau s'abat au haut d'une roche et croasse; il vient déjeuner sans doute. Le soleil lui a cuisiné un manger succulent, et la charogne répand la mauvaise odeur la plus alléchante; il lui a apprêté également le boire : une petite flaque d'eau large trois fois comme la main où baigne la jambe d'un cheval et sur laquelle des mouches d'or voltigent.

Ce tableau est inondé de la lumière du soleil, qui luit pour tous.

Nous allons toujours sur l'ouest, en suivant l'Ak-Sou, qui entre par

un détroit dans une vallée évasée où un lac s'étale, large d'une verste environ. Nous le traversons sur la glace. Un cheval épuisé s'abat; on ne peut le relever, on l'abandonne. Gapus laisse le sien en chemin. Nous campons à l'extrémité du lac en haut de terrasses caillouteuses où nous n'arrivons qu'avec de grandes difficultés à travers la neige amassée. Nous avons marché six heures.

Nous sommes au bord d'un des grands réservoirs de l'Ak-Sou. Nous avons monté de deux cents mètres depuis le dernier bivouac. Ce soir nous avons l'impression d'être à l'étroit, la vallée s'étrangle au delà du lac et en deçà, et les montagnes ferment l'horizon. Heureusement qu'elles ont des éebancrures par où les étoiles apparaissent subitement comme des feux de Saint- Jean allumés la veille dune fête, en Suisse. Le paysage est moins polaire.

12 avril.

Partis d'Irmenatag à onze heures, par le grésil, la neige. Nous nous séparons les uns des autres après avoir franchi l'Ak-Sou et gravi des collines. La neige tourbillonne. C'est une tempête qui se déchaîne tout d'un coup. On ne voit pas la route. Je suis avec Menas et le guide. On descend de cheval et on attend une éclaircie. Mauvais chemin, trop de neige. Les chevaux s'abattent. On doit les décharger. Hommes exténués. Menas est furieux de se sentir faible, il veut aller trop vite et tombe essoufflé à côté du guide en pâmoison; je porte les charges sur le dos. Nous descendons les collines et marchons toujours dans la direction ouest-ouest-sud sur la glace de l'Ak- Sou, où la neige est moindre. Nous arrivons à Ghouzalane et campons sur un mamelon.

Tout le monde est très bas. Saignements de nez, maux de tête, bourdonnements dans les oreilles. Entendu des cris de souksours, cherché à en tirer un, ils passent trop haut. En revanche, je vois le magnifique coucher du soleil, qui ne s'est pas montré de la journée. Les nuages se colorent le plus bizarrement du monde, l'astre éclabousse de sa lumière, de ci, de là, les sommets des pics, puis il s'abîme dans une fournaise d'or, dont les reflets enflamment un instant le ciel.

La journée n'a pas été gaie et la nuit est triste, les étoiles sont voilées de bruine.

Vers onze heures le ciel se dégage; on dort mal. Desétoufïements.

13 avril.

La neige, hier fondue à la surface, est gelée ce matin, et elle brille comme un miroir. Aux brins d'herbe sont accrochés des myriades de diamants.

Brise ouest-sud; à neuf heures trente, + 16° au soleil; — 4° à l'ombre. A onze heures, + 25*, 2 au soleil; -|- 1°,5 à l'ombre.

Tous les hommes se plaignent du froid de la nuit, le feu ne chauffe pas,

Camp de Kizil-Koroum.

disent-ils. Les racines sont mouillées dans la journée par le dégel, et on ne trouve pas de bouse à brûler.

Nous allons pendant cinq heures et demie, à peu près le temps que peut marcher la troupe affaiblie. Nous campons à Kizil-Koroum, où nous trouvons des yourtes. Un nommé Sarik-Makmed nous vend un mouton. Il a habité autrefois l'Alaï, et nous l'apprivoisons assez facilement.

Il nous donnera deux chameaux, un cheval. C'est tout ce qui lui reste, l'hiver a tout tué. Il jure bien de ne plus venir hiverner à cette place. Il invite nos hommes à festoyer chez lui. Voilà enfin un ami. Il habite la rive gauche de l'Ak-Sou, ainsi que quatre ou cinq hommes de sa tribu, et est au plus mal avec six ou sept hommes qui ont leurs tentes sur la rive droite. Son fils, âgé de dix à onze ans, reçoit un petit cadeau. Il paraît l'aimer tendrement, il lui attache son malakaï, lui serre sa pelisse et l'embrasse en nous disant :

a Voyez-vous, c'est le dernier. ^ Puis : u Retourne a la tente, mon enfant, le soleil va se coucher, tu aurais froid. » Et se tournant vers nous, il répète : - C'est le dernier. »

L'amour'paternerest vivace sous tous les climats, ici même, en dépit des placiers (pie nous apercevons au sud-sud-ouest; il en^uinte la première eau de l'Oxus.

IV avril.

Repos et régal. Abdourrasoul fabrique de la saucisse. Quel artiste!

Nous partirons demain avec les chameaux de Sarik-Makmed. « Je n'ai pas peur des Chinois » , dit-il. « Si j'avais de l'orge, je vous en donnerais. Mon frère nous montrera le chemin. Quand les Chinois viendront, je me sauverai. A Ak-Tach, j'ai un ami qui me préviendra. *

Nous renvoyons Mirza-Bi, notre guide, qui reçoit plusieurs khames (pièces de toile) et un peu de sucre. Il est très "content. Nous lui rappelons sou indigestion.

« Que voulez-vous? s'écrie-t-il en souriant, le père (Sadik) m'avait ordonné de tout manger. »

15 avril.

Grâce à Sarik-Makmed, on nous amène cinq yaks et un chameau. Il neige. Nous allons à Mous-Kalé, à deux heures de là. Il y a un aoul de Kirghiz. Ils se rassemblent, tiennent conseil; leur chef, un homme imberbe, qui ressemble à Louis XI très vieux, ne veut se mêler de rien, et retourne à sa tente, sur la rive droite de l'Ak-Sou.

Je fais des propositions à l'assemblée des Kirghiz. Impossible de s'entendre. Nous prenons des renseignements sur le chemin du Kandjout. Une femme qui a été quatre ans esclave dans ce pays conseille de passer par Tach-Kouprouk.

Il a fallu des menaces de mort pour obtenir un guide et deux chameaux.

Nous partons à onze heures et demie dans la neige et par la neige qui tombe. Je vais avec le vieux, qui nous montre la route. Nous descendons dans la plaine. Il veut me mener à une tente où nous trouverons des hommes et des koutasses. Après deux heures de marche, il veut que nous fassions halte près de la tente en question, dans un marais. Nous avons payé à l'avance l'étape, et avec des menaces je l'oblige à la prolonger. Je

lui prends son cheval, qui est alerte, quoique minuscule, et je lui passe le mien, qui tire la jambe. Le vieux ne pourra se sauver. A coups de fouet, je le mène rejoindre la caravane qui est restée au flanc des collines, où le chemin est plus facile. Menas est avec moi, je lui ordonne d'emmener deux koutasses assez vigoureux qui sont la. Les propriétaires courront après; ils viendront à notre bivouac, et Ton s'entendra.

Le vieux n'a pas l'air rassuré, et il parle d'un ton pleureur à Sadik, qui me regarde du coin de l'œil et rit sous cape. Abdourrasoul plaisante

.-wiB^***!^

Aux sources de l'Oxus.

le baba (grand-père) et l'appelle « seigneur » , parce qu'il monte mon cheval.

Nous bivouaquons au flanc des hauteurs, à Tchilab, près de la première source qui alimente l'Oxus, quand elle coule. Menas a été rejoint par le propriétaire des koutasses qu'il emmenait. Nous lui faisons des propositions brillantes, mais il nous fournira trois koutasses, deux moutons, et nous montrera le chemin jusqu'au Kandjout. Il tombe d'accord quant aux moutons et aux koutasses, mais au mot de Kandjout il proteste, ce Les Kandjouti sont des brigands, des voleurs; coupez-moi tout de suite la tête. J'aime mieux cela que d'aller chez ces gens-là. J'irai jusqu'à Langar, si vous voulez, et là, nous trouverons des Wakhi qui gardent des troupeaux. »

Entendu. Il n'ira que jusqu'à Langar. Nous lui payons d'avance les mou-

tons et moitié de la location des koutasses. Mais il est prévenu que s'il ne tient pas sa parole, il fera bien de se sauver et d'emmener ses tentes et ses troupeaux, car nous le pourchasserons et nous lui enverrons des coups de fusil.

Du reste, nous entravons les bêtes de ceux qui ont transporté nos bagages aujourd'hui; cette nuit, nous ferons bonne garde, et nous ne rendrons la liberté à nos auxiliaires que lorsque nous en aurons d'autres pour les remplacer. Il va sans dire que nous les traiterons le mieux du monde.

Le baba reçoit un bon cadeau, on le fait bien dîner, il est rassuré. On lui donne du sucre. Le voilà joyeux et dans les meilleures dispositions. Il nous promet un guide dont il dit le nom ; c'est, paraît-il, un a divana » , nom qu'on donne ici aux derviches. Avant de retourner coucher à la maison, car il a des habitudes bourgeoises et serait désolé de découcher, le baba nous gratifie d'un « Allah Okbar! » qu'il pousse comme un véritable soupir de soulagement. Il n'est pas fâché de quitter notre compagnie. Avec lui partent le Kirghiz vendeur de moutons et Menas, qui enfourche un yak pour la circonstance, et dont la pelisse et l'immense bonnet turcoman font qu'il se confond avec sa monture; on ne lui voit pas les jambes, il a l'air d'un centaure d'un nouveau genre, et rien n'est plus drôle que de voir ce centaure remuer sa queue touffue.

Menas emporte une tasse pour boire du lait caillé qu'on lui a promis et dont il a soif depuis quelques jours, car son estomac est délabré, et le millet, le riz, même la viande qu'il aime beaucoup, lui répugnent. -

De notre tente, posée à quatre mille mètres environ, nous apercevons dans le bas la pointe du lac gelé de Tchakmatin-Koul, et au delà les stries d'un glacier. Nous sommes à l'extrémité ouest du petit Pamir et au bout de la vallée où l'Ak-Sou s'alimente à un immense réservoir de glace, en attendant que fonde l'énorme quantité de neige entassée sur le « toit du monde » . Pépin trouve que u ce toit-là a une rude gouttière » , et nous sommes parfaitement de son avis.

Une partie de notre besogne est faite; la neige paraît moins dense vers l'ouest, et nous campons sur une rocaille qui en est débarrassée. Nous humons l'odeur des armoises, plantes de steppe par excellence, dont nos chevaux se régalent et qui nous remémorent maint autre bivouac. Ces armoises nous semblent un envoi de la vallée du Pandj-Darya, d'où nous irons au Kandjout et, en tout cas, aux Indes; des plantes qui sentent, c'est la vie : dans la steppe, nous trouvions qu'elles exhalaient une odeur insupportable; aujourd'hui, nous leur trouvons un parfum.

Rachmed, que les armoises mettent en gaieté et qui fait rire les Kirghiz,

éprouve le besoin de venir nous dire :

u Voilà quarante-deux jours que nous avons quitté Osch. »

Il sent que « c'est le commencement de la fin » . Espérons-le. En tout cas,

c'est la fin de la vallée del'Ak-Sou : sa monotonie est déprimante, et personne

n'en veut plus. On aime le changement.

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LE CLiCIER DE TCUIL1D.

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