CHAPITRE XIV
VERS LE KANDJOUT.
Les outlaws. — Un exilé. — Walchane-Darya. — Langar. — Types wakhis. — Les Kirghiz veulent se sauver. — Diplomatie. — Nous partons pour le Kandjout avec des Wakliis. — Diffirultés : les provisions diminuent; les Wakliis se sauvent. — Reconnaissance sans succès. — 11 faut retourner à Langar. — Ahdoullah-Khan reparait. — Nous envoyons chercher les bagages abandonnés et Menas qui les garde. — Exigences des Kirghiz. — Les Chinois, à nos trousses, arrivent trop tard. — Un saint.
17 avril.
Il neige. A neuf heures, — 1°.
A dix heures, Menas arrive chassant un koutasse devant lui. Derrière, suivent plusieurs Kirghiz avec des moutons et d'autres koutasses. • Les Kirghiz ont tenu parole, mais « pas sans peine » , nous conte Menas, car celui qui ^vait traité avec nous hier voulait rendre l'argent reçu, ne rien vendre, ne rien louer. Il a fallu des promesses, des menaces, et l'engagement de lui donner deux khames de plus pour le faire revenir de son entêtement. En cette circonstance, sa femme, paraît-il, nous a servis par son éloquence. Elle voulait avoir de la toile à tout prix et accablait, son mari d'injures parce qu'il laissait échapper une belle occasion.
« Était-elle jolie, Menas?
— Jolie?... Laide comme le diable lui-même : pas de dents, pas de cheveux, ridée, sale et criarde.
— Elle t'a bien reçu, je suppose ?
— Pour me coucher, elle m'a donné deux peaux d'arkars.
— - Et le dîner?
Très simple. Elle a pétri de la farine, en a fait des houlettes, puis les a jetées dans le chaudron d'eau chaude. L'eau a bouilli, et Ton a retiré les boulettes, qu'on a mandées avec un peu de sel. Ce matin, elle a versé de la farine dans le même chaudron, mis de l'eau, elle a pris un bâton et a tourné, retourné, puis elle a salé. Et voilà la cuisine faite. J'ai mangé heureusement un peu de lait caillé.
— Sais-tu d'où vient cette farine?
— Du Wakhane, où ils vont la chercher. Je les ai entendus dire que leur provision est épuisée. Ils ont eu l'air de se faire prier pour porter nos bagages, mais c'était pour qu'on les paye plus cher, car ils sont obligés de partir par le même chemin que nous jusqu'à Langar.
— Et le guide?
— 11 vient à cheval. Il sera là tout à l'heure. »
Les moutons arrivent. Ils sont immédiatement dépecés par le vendeur
lui-même, qui manie le couteau avec une habileté extraordinaire. C'est un
petit homme sans barbe, brèche-dent, il lui reste une
canine du haut; il a un nez en pied de pot. Un de
ceux qui l'aident est de haute taille, blond, avec l'œil
assez grand. Un troisième, quoique vêtu à la kirghiz,
n'en a aucunement le type. Il m'adresse la parole
en persan. Je l'examine, quoique le fait de parler
persan ne soit pas chose extraordinaire chez les gens
de ce bout du Pamir; presque tous le parlent ou le
//> comprennent plus ou moins bien. Beaucoup d'entre
"~ eux entendent même le dialecte wakhi.
* ° Cela s'explique. Ils ont des relations avec les cara-
Kara-RiryLiz chinois. vanierg qui vont? en élé> j u Kachgar au Badakchane.
Ce sont généralement des Afghans qui parlent persan. D'autre part, ils sont dans la complète dépendance du Wakhane, qui est leur grenier, euxmêmes ne cultivant pas la terre. Ce pays leur fournit de la farine ou du blé; ils les payent avec des feutres, des peaux, parfois avec la toile qu'ils reçoivent pour prix des koutasses ou des chameaux loués aux marchands. Or, les Wakhis ne sont pas très riches, et ils donnent leurs filles à bon
VERS LE KANDJOUT. 39J
marche; les Kirghiz les épousent et apprennent leur langue. De ces croisements, il résulte des blonds de haute taille, avec des yeux relativement grands, et de petits hommes qui ont parfois, comme celui-ci, un long nez en pied de pot, dont la forme n'est aucunement mogole.
Et, comme nous nous le sommes dit souvent, il faut avoir tué vraiment père et mère pour rester sur le Pamir; aussi n'est-il pas rare que ceux qui l'habitent aient tué quelqu'un dans les pays voisins ou commis une mauvaise action. Obligés de fuir, ils s'en viennent droit au Pamir, où l'on n'est pas pointilleux ; ils hivernent dans les recoins de la vallée de l'Ak-Sou. Lorsque la belle saison arrive, „ , ,.,.,..
1 remme kara-kirgluz chinoise.
et avec elle les agents chinois d'un côté et de
l'autre les Kandjouti, les Afghans ou les Kirghiz des tribus puissantes de la vallée, les plus compromis gagnent les hauteurs de l'Alitchour, ou le centre du et toit du monde » , à la façon des arkars, qui vivent autant que possible sur les hauteurs inaccessibles, par crainte des chasseurs, et qui grimpent toujours plus haut, à mesure que la neige fondant plus bas, les sentiers deviennent praticables.
C'est sans doute un motif du genre que je viens de dire, « un accident » , comme disent les Corses, qui a conduit dans le pays d'Andaman ce jeune homme à mine énergique, qui ne ressemble pas à un Kirghiz, par la raison qu'il est Afghan. Nous lui parlons d'Abdourrhaman , de Aïoub, de Yakoub, etc.; il les connaît tous. Il parle en bons termes de Yakoub, qu'il n'oubliera jamais, car il a mangé son pain. Lui, par exemple, ne souhaite qu'une chose : quitter ce pays, bien qu'il y ait pris femme et qu'il ait un enfant. Il nous offre une tasse pleine de kaïmak (crème); la propreté relative de la tasse suffirait à prouver qu'il n'est pas d'ici. Ses longs doigts disent également son origine, aussi bien que sa figure en lame de sabre. Nous lui faisons un petit cadeau. Il nous annonce que notre guide sera son beau-père, « un ichan », ajoute-t-il, c'est-à-dire un personnage à qui sa piété et ses mœurs honnêtes valent un renom de sainteté.
Les manières « convenables » de cet Afghan, son parler distingué, la reconnaissance qu'il dit avoir pour son ancien chef, le désir qu'il a d'habiter ailleurs et son besoin d'être mieux, en font un individu supérieur à ceux qui l'entourent, et nous ne sommes point choqués de ce qu'il nous appelle frères. Et nous éprouvons à le rencontrer un plaisir analogue à celui
qu'on ressent lorsqu'à l'étranger, en plein ennui, on tombe inopinément dans un compatriote et qu'on trouve à qui causer.
L'homme aux deux moutons, qui nous loue aussi trois koutasses, connaît le laid Satti-Koul. Il aurait bien voulu le voir pour lui réclamer le prix de quatre moutons vendus depuis longtemps. Ce Satti-Koul est criblé de dettes, et nous comprenons qu'il ait jugé à propos de décamper.
18 avril.
De Tchilab, nous nous en allons par un sentier qu'on trace aux flancs des collines rocailleuses. Puis, ayant laissé à notre droite la Birkoutdja (la place aux Aigles), une roche qui surplombe avec des grottes où l'on s'abrite, nous descendons sur la glace d'un réservoir du bras de l'Ak-Sou (Oxus) qui s'en va vers l'ouest. La ligne de partage des eaux, à quatre mille deux cents mètres dans la vallée, est franchie.
Nous allons à travers la neige, faisant fiiir des loups peu effarouchés. Avant dépassé Rabat, indiqué par quatre murs de terre, et toujours pataugeant dans la neige qui dégèle, nous arrivons à Basaï-Goumbaz, que les Kirghiz appellent Basaï-Bi. C'est un méguil (mausolée) de forme ordinaire : quatre murs en carré que surmonte un cône. Quelques tombes sont auprès, dans le bas; rectangles avec une pierre à chaque coin. A gauche, est la montée blanche qui mène à la passe d'Akjir.
Notre guide , l'ichan ou le « pir » , descend de cheval et récite une prière devant les tombes. Sa prière dite, il nous apprend que ce monument a été élevé à la mémoire de Kirghiz tués par les Kandjouti dans un combat.
u Quand cela est-il arrivé?
— H y a longtemps. »
« Longtemps » , telle est la date qu'on vous donne des événements dans ce pays et un peu partout en Asie.
La vallée de l'Ak-Sou se resserre, des broussailles percent la neige. Le sol change d'aspect : la rive gauche est blanche, elle regarde le nord ; mais la rive droite est falaisée ; on distingue du loess, du granit, du grès rouge, du schiste. Le paysage est gai; les crevasses sont pleines de neige, sans doute, mais on aperçoit la terre. Ici, elle a écarté son suaire comme pour une résurrection.
Tantôt nous descendons sur la glace de la rivière, tantôt nous nous faufilons à travers les roches jusqu'à ce que nous fassions halte au fond d'un ravin dans la gorge d'Ak-Beles.
VERS LE KANDJOUT. 393
Le vent de sud-ouest souffle avec violence, et nous nous rasons de notre mieux.
Nous trouvons beaucoup de racines et nous faisons de belles flambées, grâce au souffle du vent. Les koutasses n'arrivent qu'à six heures du soir. Quel bon campement! Au bas, de l'eau qui coule; la rivière a dégelé un peu. On voit un mince ruisseau serpenter à travers la glace et la neige. Quel plaisir de voir fuir l'eau belle et limpide comme un regard d'enfant et de l'entendre murmurer !
Vallée de TOxu3 occidental (nord-cat).
Aussi Abdourrasoul chante de sa plus belle voix une épopée, et la rivière l'accompagne de son bruissement. Le grand Kirghiz blond, qui est aussi un artiste, dit à son tour un chant célébrant les exploits d'un chef fameux par ses barantas. La mélodie du barde est monotone, triste, et les phrases très brèves finissent subitement par une modulation bizarre qui semble le râle d'un homme hors d'haleine ou dissimulant un hoquet. A l'altitude où vivent les gens de la contrée d'Andaman, on comprend que le souffle manque aux chanteurs. On ne s'étonne pas non plus que leurs chants soient plaintifs : est-il un pays plus triste? et peut-il éclore quelque chose de gai dans l'imagination de poètes grelottants et affamés?
J'écoute avec plaisir, jusqu'au bout, la lamentation du grand blond.
15 avril.
Nous suivons la rive droite du Wakhane-Darya, de l'Ak-Sou (Oxus) occidental ; ce n'est pas sans peine, et c'est en continuant à risquer de nous casser le cou, que nous grimpons les rochers; puis nous descendons dans la vallée de Mirza-Mourad, où nous perdons de vue l'Ak-Sou, que des hauteurs à {;auclie nous cachent.
On sort de la vallée spongieuse et remplie de fondrières de Mirza-Mourad
Vallée de l'Oxus occidental (est).
par un défilé qui déhouche dans la vallée de Langar-Sou. Une énorme pierre est posée dans le lit de la rivière, sur une éminence.
" C'est le Tchatir-Tach (pierre-tente) » , dit le guide.
Et pour preuve qu'elle mérite ce nom, au pied, nous trouvons des traces de campement et du crottin ; on s'est mis à l'ahri de sa masse ; on a allumé des feux dont les flammes ont tracé des raies noires le long de la solide paroi. Tout près, il y a de l'herbe sur les mottes inégales d'une sorte de tourbière ayant dans ses creux de la neige, et arrosée par des ruisseaux qui s'entremêlent. Ils suintent nombreux du flanc de la berge.
Dans les îlots enlacés par la rivière, et où l'on arrive par d'innombrables petits ponts de neige et de glace sous lesquels on entend l'eau bruire, il y a des broussailles, plus que des broussailles, une véritable végétation, des buissons hauts de presque deux mètres. Et tout étant relatif, Pépin, qui raffole des forêts en sa qualité de paysagiste, s'écrie :
VERS LE KANDJOUT. 393
u Voilà donc enfin des bois ! »
Nous montons la berge droite, et dans le haut, sur un plateau, nous découvrons au moins deux cents koutasses gardés par des chiens et une dizaine de bergers.
Nous redescendons camper dans le delta d'une gorge où le sentier passe. Nous envoyons le «pir » en ambassade. Il commencera par demander du laitage, il annoncera notre arrivée avec les précautions diplomatiques nécessaires, il tâchera de nouer des relations avec ces gens. Il importe de ne pas
Langar.
les effrayer, de ne leur rien demander, pour qu'ils ne se sauvent pas dans la nuit, ce qui ne ferait pas notre affaire.
Nous sommes sur le territoire afghan, le Wakhane ayant été annexé dernièrement par Abdourrhaman-Khan. Jusqu'à présent, nous n'avons pas ren contré le poste afghan que l'on nous avait dit être établi sinon à Ak-Beles, du moins à Langar sûrement.
Les Kirghiz arrivent, s'installent à côté de notre tente. Le soir même, ils nous annoncent qu'ils ne veulent pas aller p!us loin, sons prétexte que leurs koutasses n'en peuvent plus. L'un d'eux a été payé à l'avance pour trois journées de marche, et il n'en a fourni que deux. Naturellement, il ne parle pas de remboursement, et il veut retourner sur ses pas comme les autres.
Ils ont été payés à l'avance et ne voient aucun inconvénient à déguerpir.
C'est ce qu'ils doivent faire cette nuit, mais nous veillerons. Nous les engageons à entraver leurs bêtes comme les nôtres, car la neige tombe : elles pourraient s'égarer, et les loups les mangeraient ou quelque pillard s'en emparerait.
Le pir revient et nous annonce qu'il n'a trouvé personne dans les abris que les bergers babitent dans la vallée; ils se sont éloignés, et tous sont sur le plateau. Leur chef va venir, car le pir lui a dit que nous avions des kbames, des pièces de toile.
En haut do la berge apparaît un petit homme vêtu de peaux de mouton, avec une barbe rousse hirsute très fournie. On le salue, on l'invite à approcher du feu; il ne comprend ni le turc ni le persan, il faut l'intermédiaire du pir pour lui faire comprendre qu'il peut venir boire une tasse de thé. Il se décide à descendre, mais lentement; il n'est pas rassuré. Il se place auprès du pir.
Le nouveau venu a les traits réguliers, la face peu large, comparée à celle des Kirghiz; les yeux clairs, autant qu'on peut juger à travers la broussaille de ses sourcils et de son bonnet. Il est chaussé de peaux de chèvre. Aucun des nôtres ne comprend un mot de ce qu'il dit, Rachmed seul y démêle quelque chose et prétend que ce langage a des ressemblances avec celui que parlent les Yagnaous qui habitent, à l'ouest du Pamir, les montagnes du Kohistan.
Ce petit vieux trapu, qu'à la rigueur on pourrait prendre pour un berger des Ardennes du huitième siècle, est bientôt rejoint par une bande de ses congénères de types variés. L'un est grand, — c'est le seul, — élancé, avec une petite tête, nez droit, une barbe noire fournie, des yeux noirs de forme européenne, des mains longues : il me rappelle certains Roumains de ma connaissance. Tous sont petits, maigres, avec le front très bas, étroit, avec des traits fins; des allures farouches de chiens-loups, devrais sauvages, mais plus nerveux que les gens du Pamir.
Le plus jeune d'entre eux, âgé de dix-huit ans environ, imberbe, a de longues mèches d'un blond roux, qui tombent de son bonnet jusque sur les épaules; il a de petits yeux bleus, un nez long et droit, la lèvre supérieure courte découvrant de petites dents assez bonnes; il a le menton rond, son profil est celui d'un Romain, d'un de ceux qui gardaient les troupeaux dans la campagne romaine au temps d'Adrien. Il n'eût pas semblé un intrus chez les aimables compagnons de Romulus ou de Rémus.
Berger wakhanais.
VERS LE KANDJOUT. 397
Parmi ces Wukhis, les pommettes peu saillantes et les grands yeux sont l'exception. Nous les voyons avec plaisir, ils annoncent le voisinage de l'Hindou-Kouch, de l'Inde.
Nous vous faisons grâce des pourparlers, des discussions, des promesses, des menaces, des gestes, du brouhaha qui dura pendant deux jours avant d'obtenir que ces Wakhis nous fournissent les koutasses nécessaires. Depuis longtemps nous n'avions pas entendu autant de bruit; quel flux de paroles, et en cinq langues, s'il vous plaît! Quelle tour de Babel!
Il faut de la patience pour trafiquer ou traiter de quoi que ce soit avec des Wakhis et des Kirghiz du Pamir! Imaginez-vous les premiers Grecs venant offrir leurs produits aux gens de la Garonne ou les marchands carthaginois barguignant avec des Phéniciens.
Nous concluons finalement marché. Ils transporteront nos bagages dans la direction du Kandjout, par le chemin du Tach-Kouprouk. Nous leur payons a l'avance moitié en iambas (lingots d'argent), moitié en toile, trois jours de marche.
Tout d'abord, je croyais bien que nous n'aboutirions pas; ils avaient éloigné leurs troupeaux de koutasses et avaient fait comme les préparatifs d'un départ. Mais, grâce au pir, qui parle bien leur langue et qui leur inspire confiance, ils se sont apprivoisés, et puis les Kirghiz d'Andaman, que nous avions loués, avaient essayé vainement de fuir pendant la nuit; tout le jour, on les surveillait. Nous leur avions dit formellement que nous leur enverrions des coups de fusil à la moindre tentative d'évasion. Nous avions ajouté que le seul moyen qu'ils avaient de se libérer, puisqu'ils refusaient obstinément d'aller plus loin, était de décider ces Wakhis à prendre leur place. Ils s'étaient rapidement pénétrés du sérieux de nos menaces, et, se sentant bien pris, ils avaient accepté avec empressement la proposition que nous leur faisions, de séduire les Wakhis. C'était vraiment fort intéressant de voir les mines des Kirghiz, chantant nos louanges sur tous les tons et jurant qu'ils iraient au bout du monde avec nous s'ils avaient de meilleures bêtes et pas besoin d'aller quérir de la farine pour leurs familles affamées. D'après Kirghiz et Wakhis, trois jours de marche doivent nous suffire pour atteindre la frontière du Kandjout. Puis, nous traverserons une passe, et en trois jours nous serons à Miskar, un village où nous aurons tout à profusion.
Aussitôt les Wakhis payés, nous partons, malgré la neige et l'heure avancée : il est une heure cinq lorsque nous commençons à grimper la berge gauche du Langar-Sou. Par une descente rapide de l'autre côté, nous tombons dans la vallée de l'Ak-Sou, et, à ce moment même, la neige cesse.
308 AUX INDES PAR TEItRE.
le ciel apparaît d'azur, le soleil nous réchauffe. A nos pieds, l'herbe de Tannée (de Tannée, remarquez bien) passe ses pointes vertes à travers le sol, et nos chevaux ne peuvent résister au désir d'en tondre quelques brins. Si on les laissait faire, ils n'iraient pas plus loin. Comme il fait chaud! On attache sa pelisse roulée sur la selle. Ce n'est pas tout : dans la vallée, il y a des bocages de saules hauts de quatre mètres au moins. En voilà au moins quarante d'un seul tas, et nous chevauchons dans les sentiers de la forêt (!); à chaque pas, ce sont des rosiers sauvages garnis d'une infinité d'épines.
Passant à chaque instant d'un bord à l'autre de la rivière, nous faisons
Vallée de Tach-Kouprouk.
halte à Beikara, près de masures de pierres sèches. Nous avons marché d'abord sur Test, puis sur le sud-est.
On aperçoit l'étranglement de la vallée à une heure delà; c'est là qu'elle prend le nom de Tach-Kouprouk et que la neige recommence, car tout y est blanc.
De Beikara, nous sommes arrivés, en une heure, à la gorge d'où soit le Siah-Àb (TEau noire?) des Wakhis. Impossible de la traverser, il est des places où un cheval ne passerait pas. Sur la rive droite, des crevasses coupent la route; reste la rive gauche, moins à pic, mais où la neige est accumulée. Elle fond, elle est parfois profonde de deux mètres; comment nous l'avons traversée, je ne veux pas vous le dire. Il nous a fallu plus de six heures pour arriver au Tach-Kouprouk, au pont de pierre 1 qui est très
1 Est-ce celui de Marco Polo, à qui les caravaniers en auront dit un mot lorsqu'il passa ou campa près de Langar?
VERS LE KANDJOUT.
solide et dont la construction n'a rien coûté aux hommes. Un bloc énorme, roulant des hauteurs, s'est abattu précisément dans la crevasse, qui l'a pincé de ses parois pour ainsi dire; il y est resté, et l'on passe dessus; dans le fond, 1' « Eau noire » , le Siah-Ab, mugit avec fureur, s'efforçant de se limer, à travers la roche, un chemin plus large.
La journée a été très pénible. Les hommes sont exténués. Les Wakliis, et un Kirghiz qui nous accompagne avec un koutasse, paraissent mécontents.
La nuit est superbe. Les trois étoiles de la Balance (Tarasoun) brillent
Tach-Kouprouk.
au ras de la montagne; Vénus, juste au sommet d'un pic, est le plus joli point sur un i que nous ayons jamais vu.
Le Kirghiz s'est sauvé dans la nuit. Les Wakliis refusent d'aller plus loin. Il faut les battre, les promesses ne produisant aucun effet. L'un d'eux se couche à terre et dit qu'il se tuera si on le frappe. C'est la première fois que j'entends parler suicide par ici. Voyant que nous ne leur cédons pas, ils se décident a marcher, après avoir accablé le pir de malédictions. Ils lui reprochent, avec une véritable rage, de les avoir embarqués dans cette galère. Le pir ne leur répond mot. Il prend les devants et cherche un sentier.
Nous marchons plus de dix heures pour avancer de cinq à six verstes. Les chutes, les dégringolades sont innombrables. À chaque instant il faut porter les bagages à dos d'homme. Gomment ne nous cassons-nous pas le cou cent fois? Je n'en sais rien. Il y a certainement un Dieu pour les voyageurs.
A sept heures du soir, nous campons sur un contrefort où il y a du tchihaque, une herbe que les chevaux aiment et dont on fait du feu : h coté, nous avons des saules gros comme le bras. Nous avons marché vers le sudest, tantôt sur les crêtes, tantôt descendant dans le lit d'un torrent, tantôt taillant à la hache des u places *> pour le pied des chevaux dans la glace lisse comme un miroir qui recouvre la neige, accrochée à des pentes trop en pente. Pour faire passer un cheval, un homme le tient par la corde, non par la bride, cela le gênerait, il faut que le cheval puisse regarder; un autre par la queue; un troisième par sou étrier ou son bât, du côté de la hauteur; un quatrième, du côté du vide, l'arc-1>oute, s'arc-boutant lui-même sur son bâton. Les koutasses marchent avec une sûreté de pied extraordinaire.
11 ne fait pas très froid. Ce matin, à neuf heures, — 8°. Ce soir, à la même heure, — 5°.
23 avril.
Notre première pensée, en nous éveillant, est pour les Wakhis. Se sont-ils sauvés cette nuit? Nous ne le craignions guère et nous ne les avions pas gardés. Ils étaient exténués, et, tout sauvages qu'ils sont, ils ne pouvaient faire de nuit le chemin qu'ils avaient eu peine à faire de jour.
Au contraire, ce matin, ils sont très doux. Ils veulent bien marcher encore un jour, mais nous allons les payer à l'avance. On les paye pour la seconde fois.
Nous suivons toujours la rive droite à travers les éboidis des roches schisteuses. Nous traçons un sentier, un fil au flanc des pentes. La rive gauche est toujours abrupte.
Nous descendons dans un ravin, nous remontons, gagnons les crêtes; on tombe, on se relève, les chevaux s'abattent, on les relève. De temps à autre, on aperçoit des chèvres sauvages, un loup qui les guette. Des culbutes succèdent aux culbutes, la chaleur devient torride; à quatre heures, nous avons 3 4°, 5 au soleil; le matin, on avait, à huit heures, — 8°, 5, et les koutasses ahanent, tirent la langue, deviennent méchants.
En voulant retenir un cheval qui glissait lentement, car il se cramponnait de son mieux, Sadik glisse, et, toujours sur le séant, il descend jusqu'au bas avec la rapidité d'un bolide; il roule trois ou quatre fois sur lui-même