BERGER DE SA M SOU N
DE MARSEILLE A TIFLIS. il
tout moment on se croit dans un lac d'où Ton sort pour tomber dans un autre qui s'ouvre à son tour. Et toujours, à droite, à gauche, ce sont des villas, des palais ; on rencontre des vapeurs poussant des cris rauques, des barques aux voiles blanches se gonflant comme des ailes de cvgnes blancs, et des caïques avec des rameurs nombreux filant sur l'eau à la façon d'une araignée mouvant ses pattes par saccades d'automate; puis, des ruines de forteresses, et enfin des tentes blanches et rondes de soldats dans une gorge, et des retranchements du haut desquels des canons tendent leurs longs cous sans tête. Voici que nous sortons du Bosphore, la houle commence, la mer Noire est devant nous, désagréable, agitée, sombre, battant ses rives de vagues qui déferlent. Nous allons sur Test, le continent semble s'évaser à notre gauche, puis sa cote se perd dans la brume derrière nous. A main droite, est la terre d'Asie que nous longeons; des montagnes peu élevées ondulent le long de la rive, une cime neigeuse de ci de là perçant les nuages.
Nous avons sur le pont de nouveaux passagers. Des bergers qui ont amené des troupeaux de moutons à Gonstantinople, retournent à Samsoun avec leur maître, grand gaillard de Turc à la longue moustache tombante. Ils ont des chiens énormes, à longs poils, peu aimables, montrant à tout propos des crocs de loup. Le jeune homme qui les tient en laisse avec ses armes à la ceinture, son kindjial, son pistolet, a l'air d'un brigand, mais pas d'un brigand d'opéra-comique, surtout quand il menace ses chiens. C'est un beau gars bien posé sur ses jambes, vêtu de bure grise, avec un bachlik jaune roulé en turban autour dune tête énergique. La face est large, osseuse; il en sort un nez d'aigle d'entre deux pommettes saillantes, et quand il lève ses paupières constamment abaissées sur ses yeux noirs, il a uu regard de bête fauve effarouchée. Je questionne le père du jeune berger, un vigoureux vieillard à barbe blanche : a Nous habitons, dit-il, à deux journées de Samsoun, mais nous n'y restons que l'hiver; dès qu'il y a de l'herbe, nous errons avec nos troupeaux dans la plaine, puis dans la montagne. »
Il y a sur le pont des Turcs, qui dorment ou bavardent, écornés dans des nids de bardes ; ils passent leur temps sans ennui et sans s'occuper qu'à jouer entre eux comme des enfants et à se conter des histoires. Leurs repas, très fréquents, se composent invariablement de pain, d'oignon et d'eau. Ils paraissent heureux.
Des Persans, qui s'en vont à Trébizonde avec une petite cargaison de cotonnades anglaises, forment un bivouac à part. Ils sont riches, ceux-là ; ils ont embarqué des kourdjouns gonflés de provisions. Ils s'offrent les uns aux autres des tasses de thé à tout propos et se les tendent en faisant
des manières et se remerciant avec des sourires gracieux. Le ghalyan est sans cesse allumé ; il circule dans le groupe, et chacun en tire une bouffée avec beaucoup d'élégance, puis le passe à son voisin avec des démonstrations, des gestes de mains (jui font briller aux doigts des bagues ornées de pierreries. Un jeune marchand aux veux cerclés d'antimoine et langoureux paraît jouir de la considération générale. Il gratte d'une guitare à la mode de son pays, en dodelinant de la tête avec expression.
Un des officiers du bord nous fait remarquer que ces Turcs sont peu civilisés.
Passagers du pont.
« Pourquoi? lui demandons-nous.
— C'est le fanatisme. »
Cette réponse ne nous satisfait pas. Le restaurateur qui est là nous dit, quand l'officier s'est éloigné :
« Allez, c'est bien simple, ils ont peu de besoins. »
Le restaurateur, qui nourrit les corps, voit les choses à un autre point de vue, et selon nous il a dit juste. Oui, un peuple peu civilisé est un peuple qui a peu de besoins ; un peuple plus civilisé a plus de besoins, et ainsi de suite.
Nous allons bientôt voir les terres basses de Samsoun, redoutées des navigateurs, à condition toutefois que la pluie battante cesse. Les nuages s'envolent, et l'on devine quelque chose devant soi au bas des forêts dont les arbres paraissent prendre racine dans l'eau : ce n'est qu'une ligne d'une masse qui flotte ; le phare émerge, puis la maison blanche du gar-
dien du phare ; mais la différence de niveau entre la mer et le continent est si petite, les terres sont si basses que, bien qu'on approche, elles conservent l'aspect d'un flottage, d'une chose souple et nullement solide.
Ce n'est pas la mer, et cependant on dirait que ce n'est pas non plus la terre.
Le lendemain, nous arrivons à Trébizonde par un beau temps.
Le soleil luit, le carillon de F église grecque lance des notes gaies, et nous voilà mis en bonne humeur. Nous grimpons d'un pas alerte les rues escarpées de Trébizonde, où nous sommes arrêtés de temps à autre par des hammals herculéens, qui portent à quatre un boucaut de sucre. Le poids en est énorme, les chemins sont glissants, et nous ne connaissons que les
Cap de Trébizonde.
Turcs capables d'un métier aussi pénible. La ville est assez propre, elle est même agrémentée d'un square bordé de cafés à l'indigène. Nous remarquons beaucoup de tisseurs dans le bazar. La population et l'aspect de la ville nous rappellent à la fois l'Auvergne et l'Aragon, et quand nous avons descendu le versant nord de la première colline jusque sur le pont, et que nous regardons à droite la rivière encaissée avec des maisons qui surplombent, nous pensons à Épinal. Vous voyez, lecteur, que nous ne négligeons rien pour vous renseigner exactement.
Quand on regarde à gauche, étant sur le pont, on est tout à fait en Orient : une forteresse en ruine se dresse avec des tours à créneaux, et la mer apparaît à travers les escarpements par plaques bleues. Ayant traversé le pont, si l'on suit la route qui serpente toute blanche à travers les hauteurs vers l'est, on peut s'en aller à Téhéran par le grand chemin des caravanes. On en voit qui s'éloignent. Nous rencontrons des hommes au costume sombre ; ils ont des braies étroites, des espadrilles, des vestes collantes, des armes, des bachliks noirs d'une fine laine avec galons minces d'argent. Ils ont grande mine, l'air énergique : on nous dit que ce sont des Kurdes.
Nous allons rendre visite à un mécanicien turc installé près du bazar. Il a la spécialité des coffres-forts, qu'il fabrique très bien et munis de serrures ingénieuses. Il en vend beaucoup, nous dit-il. Vous devinez sans doute qu'il v a beaucoup d'acheteurs, parce que le nombre des voleurs est grand dans le pays. Le maître de rétablissement, qui nous reçoit avec l'affabilité charmante des Turcs, est âgé dune soixantaine d'années et fort intelligent. Il a quatre fils chargés de la besogne délicate. L'aîné a travaillé à Gonstantinoplc en compagnie d'ouvriers européens. Il nous montre des catalogues
qi- * ■■■; :* ^^^^.^ • -■•
Portefaix turcs ;i Ticbizomlc.
anglais de machines avec dessins. Nous en apercevons quelques-unes dans l'atelier. Ils ont voulu en acheter en France d'un modèle qui leur plaisait, mais il n'a rien pu conclure avec l'industriel à qui il s'adressait, parce qu'il n'a pas daigné lui répondre. Il me montre son nom et un de ses prospectus. Notre intelligent compatriote aurait voulu sans doute que ce brave Turc, qui estsolvable etjouitdela meilleure réputation, s'en fût chercher lui-même près de Paris l'engin dont il avait besoin. Le fils aîné voudrait bien aller voir les ateliers de France, car il a pris une très haute idée de notre pays au contact d'un ouvrier marseillais à Gonstantinople; mais il lui manque un petit capital indispensable, et il est résigné à vivre à Trébizonde le reste de ses jours sans pouvoir satisfaire son désir de s'instruire.
Nous vidons la petite tasse de café que le Turc hospitalier ne manque jamais d'offrir à ses hôtes, et nous retournons à bord en emportant de cette visite la meilleure impression. Nous avons trouvé chez ces gens du goût, de la ténacité, de l'initiative et du bon sens. C'est vous dire qu'il ne leur manque qu'un milieu convenable pour faire une grande fortune.
Durant la journée, on a débarqué d'innombrables boucauts de sucre de Marseille; du café de même provenance, preuve qu'il faut aller à Constantinople pour en boire de bon ; du cirage de Lyon ; des clous de Paris , et
Ancienne forteresse à Tréhizonde.
des balles de tissus anglais prises à Constantinople : elles sont cerclées de fer et d'un poids tel qu'on n'en peut placer deux sur un cheval de bât.
A la nuit tombée, nous partons, et les lampes à pétrole des habitants brillent, semées par la ville en amphithéâtre ainsi que des lucioles au flanc d'une masse noire. Puis, tout cela disparaît, enveloppé d'une obscurité profonde. -Nous restons longtemps sur le pont à fixer obstinément le feu tournant du port, qui semble s'éteindre pour se rallumer toujours, comme un gardien harassé de fatigue tombe de sommeil, ferme l'œil presque, puis l'ouvre tout grand par sentiment du devoir, pour le salut des navigateurs.
Le matin du 8 mars, nous avons entrevu confusément Batoum, au bas de monticules boisés pointant les uns au-dessus des autres, les plus élevés perdus dans la brume. La ville n'est pas pittoresque comme Trébizonde; elle ne s'étale pas gaiement en amphithéâtre aux regards de ceux qui arri-
vent du large ; elle ne leur montre que la première rangée de ses maisons alignées correctement ainsi qu'il convient à une ville moderne.
Nous apercevons d'abord la cime des mâts, par-dessus le quadrilatère sombre de la forteresse qui commande l'entrée du port; puis, on voit la vieille ville turque au fond, à gauche; on avance et Ton distingue nettement la fourmilière des soldats piochant, roulant leurs brouettes le long des talus qu'on achève. Mais nous avons tourné à droite, nous entrons dans le port, où les navires s'entassent dans une anse étroite.
Il v en a de toutes les nationalités qui commercent en Europe : des vapeurs russes, français, anglais, autrichiens; de nombreux voiliers italiens, russes, turcs, grecs, qui viennent chercher du pétrole de Bakou.
Que de tonneaux ! En voilà rangés sur le quai, d'autres qu'on roule ; on en voit qui montent et descendent à l'extrémité de la chaîne des grues, puis disparaissent dans le ventre gargantuesque des cales; des barcas qui quittent la rive en sont remplies ; les chariots qui débouchent des rues en sont chargés; les uns sont vides, les autres pleins, mais tous ont contenu ou contiennent du pétrole, dont l'odeur nous empeste. Les flancs des navires, les vêtements des matelots, la terre, la mer elle-même en sont enduits. Une nappe souple, huileuse, ondule à la surface de l'eau avec les reflets bleuâtres d'un damasquinage. Nous sommes dans une sorte de Bercy du naphte.
Au nord-est, les* masures du village turc avec leurs façades noirâtres paraissent abandonnées; la ville nouvelle, où tout est vie, activité commerciale, semble s'en éloigner dédaigneusement, car elle s'étend vers l'ouest. C'est de ce côté que sont les débarcadères, les boutiques, les magasins, les maisons de courtage, les agences des compagnies diverses et les doukanes (estaminets) innombrables où l'on trinque dans toutes les langues. L'appât du gain a fait rapidement de Batoum une ville cosmopolite.
A quoi tient la fortune de cette petite bourgade, insignifiante il y a quelques années?
A ce qu'elle est devenue russe ; à ce que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois, la mer Noire russe comptant très peu de ports; et il se trouve que la petite bourgade en possède un , pas très bon , pas très grand , mais enfin c'est un port. Et Poti, la ville voisine, la tête de ligne du chemin de fer caucasien, qui a une barre infranchissable, quelquefois durant des semaines, devait naturellement être abandonnée le jour où l'embranchement de Rion a permis aux industriels et aux commerçants du Caucase d'expédier ou de prendre à Batoum un fret considérable. Ajoutons que Poti
est très malsain , que Batoum Test un peu moins , et vous aurez les causes principales de la grandeur de celle-ci et de la décadence de celle-là.
Batoum est très animé : la population s'y amuse beaucoup, comme il arrive aux gens qui vont ou qui pensent faire fortune.
Nous sommes restés dans la ville juste le temps de subir la visite de la douane, qui fut faite avec férocité; nous dûmes payer pour tous nos instruments et même pour quelques bâtons de craie. Nos caisses furent toutes déballées, avec beaucoup moins de soin qu'elles n'avaient été emballées.
Le 10 mars, nous prenons le train pour Tiflis avec une demi-heure de retard, réglementaire, parait-il. L'entassement dans le wagon d'une foule bigarrée donne lieu à une bagarre assez tumultueuse.
Un gros colonel, venant tranquillement après le troisième et dernier coup de cloche en fumant sa cigarette , fait un joli contraste avec la fougue des Caucasiens.
Le train longe d'abord la mer, et nous restons longtemps à la portière à regarder YAnatolie pavoisée en notre honneur par les soins du capitaine Boschell; en haut des mats flotte notre drapeau.
Puis , nous entrons dans la forêt vierge ; le drapeau français a disparu et la mer.
Quel fouillis d'arbres nous traversons! Les lianes montent, descendent, s'entremêlent, s'accrochent aux troncs vigoureux : ce sont les cordages des vertes tentures de l'été. En bas, des géants couchés pourrissent, et il n'est pas rare d'en voir sortir des arbres d'une belle futaie, héritiers de la vie des ancêtres que les années ont terrassés. Des chênes, des charmes tout droits dominent la mort et la résurrection qui sont à leurs pieds ; tous sont haut perchés sur leurs racines sorties de terre. Mais les faibles et les vieux font un désordre inextricable à fleur du sol, et il y a des fourrés impénétrables où nous voyons les sangliers brouter en sécurité.
De temps à autre, dans une clairière, des huttes apparaissent couvertes de chaume ; des cultures de maïs sont émaillées de restes d'arbres que, dans la hâte du défrichement, on ne s'est pas donné la peine de déraciner. Et puis, le bois ne manque pas, et on le gaspille, comme l'eau chez nous. Les greniers sont posés sur quatre fûts d'arbres à peine ébranchés. De petites meules de paille sont en l'air ainsi qu'une gerbe sur une fourche énorme : un arbre à qui on a laissé trois moitiés de branches, telle est la fourche. On brûle par places pour défricher. On sème, on laboure autour de troncs à qui l'on ne daigne pas donner un coup de hache.
A l'approche du Ition, le bois est plus rare, la plaine plus vaste; elle est presque nue, avec des montagnes de chaque côté, aux sommets neigeux.
Près des stations, que rien ne sépare des villages, les porcs circulent très nombreux ; quelques-uns sont noirs et en tout point semblables à des sangliers apprivoisés. Souvent l'un d'eux se promène tranquillement sous le train; il ne file qu'au troisième coup de cloche annonçant le départ.
Durant les haltes, on voit se promener le long de la voie des voyageurs et des curieux au costume pittoresque. On voit force bourkas et bonnets à poil, des barbes longues, des têtes énergiques et brunes, des cartouchières d'argent niellé, des kindjials au fourreau brillant de dorures battant parfois
Clairière.
la tcherkeska flottante et effrangée, mais les mines sont fières et les gens déguenillés ont grand air.
Un peu avant le Rion, la vallée se resserre; nous grimpons la pente abrupte à grand renfort de machines qui ahancnt, et nous avons le loisir de considérer cette route pittoresque.
De ci, de là, c'est une vieille tour lézardée, en vedette; un village perché comme une aire d'aigles; un château en ruine; des piétons chaussés d'espadrilles allant à grands pas derrière leurs chevaux chargés; le long de la rivière, des cavaliers armés en guerre chevauchent sur de maigres bidets intrépides tricotant de leurs jambes nerveuses; un berger grave, le menton appuyé sur son bâton, songe au milieu de chèvres mutines; les porcs aux soies hérissées sont innombrables, ils fouillent le sol et ne nous font pas l'aumône d'un regard : quand on est à bonne table, on n'a pas une minute à
perdre. Des voitures descendent les pentes, attelées de petits bœufs, avec des roues très basses : à lavant, deux branches frottent le sol et font que ce véhicule de transition est presque une schlitte et pas tout à fait une voiture. On s'en sert pour charrier du bois, des quartiers de roche.
Nous grimpons toujours; les forêts reparaissent, voici de la neige dans les crevasses. Nous décrivons des courbes incessantes, nous nous enfonçons dans des tunnels, et vingt fois nous quittons et revoyons la rivière, tantôt à droite, tantôt à gauche, écumante, bruyante, impétueuse et sale, d'avoir
Steppe.
lavé les marnes de son lit. Les azalées et les rhododendrons nous suivent presque jusqu'en haut. On met encore une machine derrière, et nous atteignons lentement la ligne de partage des eaux vers le soir. On fait halte pour souffler, en présence d'un splendide paysage alpestre, et la nuit, nous descendons vers Tiflis en longeant la Koura , qui est déjà forte quand nous l'apercevons pour la première fois.
Nous sommes restés à Tiflis le temps d'attendre de Pétersbourg les papiers qui devaient nous faciliter l'entrée des provinces transcaspiennes. Nous avons revu cette ville avec plaisir, nous ne la décrirons point.
Le 30 mars, nos papiers sont en règle, et tous les achats indispensables terminés; nous quittons Tiflis. Nous avons eu la fortune d'y rencontrer M. de Balloy, ministre plénipotentiaire en Perse, qui retourne à son poste avec sa jeune femme. M. de Balloy veut bien joindre nos bagages aux siens et les confier aux bons soins de ses serviteurs. On les transportera par
chemin de fer à Bakou, par mer à Redit et à dos de mulet jusqu'à Téhéran, où nous nous donnons rendez-vous. Grâce à cette obligeance, nous pouvons nous en aller sans préoccupations par la voie de terre jusqu'à Redit. On tente de nous en dissuader, sous prétexte que nous avons à traverser un pays de brigands qui vivent dans des forêts impénétrables; nous ne trouverons que des sentiers ; les caravansérails font complètement défaut, et même il n'y a pas d'administration. Mais le pays est peu connu, nous avons du temps devant nous, puisque nos bagages voyageront lentement; l'occasion est belle de voir des choses intéressantes, et nous la saisissons. Nous gardons avec nous l'indispensable, la charge de deux chevaux à peine, et nos armes.
Ayant dit adieu à nos amis de Tiflis, nous montons dans le train à travers la bousculade habituelle, et nous partons. La vallée illuminée de la Koura, que nous dominons, disparait.
Le lendemain matin, nous nous réveillons dans la steppe, nous revoyons une vieille connaissance. Notre train file tout droit; à gauche, ondulent les montagnes grises; à droite, devant nous, derrière nous, la plaine vide s'arrondit a l'horizon. Par-ci par-là des cavaliers apparaissent; des moutons, des chameaux se devinent autour de petits tas noirs a ras du sol qui sont des tentes. Le jour monte, le soleil éclate, mille couleurs irisent les montagnes, et la steppe illuminée prend vie. Elle se peuple d'aouls au bord de l'eau, des étangs se dessinent, reluisent, en nombre infini; le changement de décor a été brusque, la transformation féerique : soudain la nature morne s'est parée. Mais les images vivantes que nous croyons pouvoir toucher du doigt s'éloignent et fuient devant nous : à l'approche de la locomotive, l'eau semble s'évaporer; nous regardons en arrière, et la voilà pourtant qui miroite. Nous traversons à toute vapeur un mirage immense. Décidément, nous sommes dans la steppe, on la reconnaît à ses tromperies.
Pour que rien ne manque au paysage dont nous avions gardé le souvenir, au loin, d'immenses trombes de fumée s'élancent, se tordent épanouies au sommet ainsi que des ombcllifcres géantes sur des tiges tourmentées.
££^àk~-
Gazelle.