CHAPITRE II
DE T1FLIS A RECHT.
En voiture. — Saliane. — Types d'indigènes. — La pluie et se* effets. — De* sectaires. — Le pays des boues. — Au bord de la mer. — Encore des forôts vierges. — A la frontière persane. — La population; sa manière de vivre, paresse. — Féodalité. — Scènes de la vie féodale. — Paysages du Talich; habitations, mœurs, éducation, servage, musique, médecine.
21 mars.
Dans l'après-midi, nous débarquons à Hadji-Caboul, dont la station est au milieu de la steppe. Quelques maisons entourent la gare. Nous sommes en pays tatare, en pays de race turque. Que voulez-vous qu'on trouve dans la plaine, sinon des Turcs? Ce côté de la Caspienne ressemble tant à l'autre! Néanmoins, les types diffèrent; ici, le mélange de sang caucasien et persan est visible, les hommes ont la taille élancée, des traits fins, des nez droits. Il y a un affinement d'une race trapue par les croisements avec une race élégante et nerveuse.
Nous envoyons à la station de poste commander les chevaux, et après déjeuner, nous nous installons sur de nombreuses bottes de foin et partons au son de la clochette de la douga tremblotante. Les chevaux sont bons, et nous allons grand train. La perikladnaïa où nous nous prélassons est tou-
jours aussi moelleuse qu'autrefois, on ne Ta pas modifiée : il lui manque toujours des ressorts. Les chemins ont les ornières réglementaires, et nous y retrouvons certains cahots qui vont à lame. Le séjour de Paris ne nous a pas enlevé toute souplesse heureusement, et, les jamhes croisées sur les bottes de foin tapissant le fond de la voiture, nous dodelinons énergiquement de la tête en contemplant le coucher du soleil.
Les « lettres ouvertes » nous donnent droit, paraît-il, à une escorte, bien inutile du reste, et nous sommes accompagnés de trois cavaliers armés du sabre et du fusil. Ils galopent à nos côtés et, de temps à autre, nous offrent le spectacle d'une fantasia, lorsque le terrain s'y prête. La fantasia s'appelle ici « djiguitovka » , la racine « djiguit » est turque et veut dire brave; traduisez comme vous l'entendrez.
Aujourd'hui 22 mars, à Saliane, la pluie menace, et nous achetons immédiatement du feutre fabriqué par les Tatares; il ne vaut pas celui des Kirghis. Nous en ferons garnir nos deux cantines. Nous savions à l'avance qu'il y aurait du feutre au bazar, nous étions dans la steppe ; l'une ne va pas sans l'autre.
Saliane s'étend le long d'un anneau de la Koura. Les maisons, en bois, sont éparses autour de grandes places. Le fond de la population est tatare, on compte aussi des Persans, des Arméniens en grand nombre, paraît-il, et des Russes. Presque tous vivent de la pêche de l'esturgeon, dont la rivière foisonne et qu'on fume et exporte.
Le bazar musulman est fermé, nous ne voyons que quelques marchands de fruits sous des huttes de paille, et des marchands de sel apporté, dit-on, de Khi va et du pays des Turcomans. Dans les boutiques tenues par des Arméniens ou des Russes, on débite des cotonnades et de la vaisselle; ces produits sont de Russie et de qualité inférieure. C'est aujourd'hui le premier jour de l'an des musulmans, et voilà pourquoi le bazar est fermé. Les gens circulent, vêtus de leurs beaux habits. Les tcherkeskas serrées à la taille et à longs pans sont déjà plus rares ici. On les porte plus courtes et souvent non fermées sur la poitrine; elles ne pendent pas plus bas que le genou. En revanche, le bonnet en peau de mouton est plus haut et au sommet plus large. La chaussure a changé; ce n'est plus la botte, mais une sorte de babouche très large, à bec recourbé, à talon de bois qui s'incruste sous la cambrure de la plante, de sorte que le talon dépasse; les pieds sont nus ou dans des chaussons de laine, ayant souvent des dessins en couleur. Il faut une certaine accoutumance pour se servir sans douleur de ce commencement de soulier; tout d'abord, comme disait un de mes amis, on a la sensation désagréable de poser le pied sur des pommes de terre.
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