‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 6 sur 43 · H SS · texte numérisé non relu

H SS

A l'occasion de cette grande fête du u nourouz ! » , les musulmans qui sont chiites se sont teints de henna. Presque toutes les mains sont rouges, les barbes, — surtout celles de ceux qui grisonnent, — sont rutilantes; les chevaux eux-mêmes ont été barbouillés de la plus belle des couleurs. Les promeneurs sont nombreux, la foule flâne gaiement; des cavaliers la traversent à fond de train en poussant des cris de joie.

Nous avons obtenu à grand'peine d'un bourrelier indigène qu'il couse du feutre autour de nos cantines; il voudrait profiter de la fête, mais dès que nous lui offrons un bon pourboire, il se met immédiatement à la besogne, et sa figure désolée devient souriante. Quand nous rentrons à la station pour déjeuner, le travail est achevé. Nous décidons d'aller coucher à Tisiakent, un village. La steppe commence près de la Koura; de loin en loin, on aperçoit des hameaux aux maisons entourées de haies, de beaucoup de haies; quelques Tatares se sont décidés à dire : « Ceci est à moi, que les autres prennent le reste. » La terre ne manque point, mais les habitants; la sécheresse non plus n'est pas à craindre, du moins en cette saison, car la pluie tombe.

Aujourd'hui 23 mars, elle tombe mieux, c'est-à-dire plus qu'hier encore. Nous partons. L'ondée devient averse incessante tout le long de la route. Aussi les maisons en carreaux de terre, bâties le plus simplement possible, ont des toits de chaume pointus afin que l'eau s'écoule par une pente rapide. Cette précaution est indispensable, et on la prend partout où les pluies sont fréquentes. Ces toits donnent au paysage un aspect inattendu, et le Bocage me revient en mémoire. N'allez pas penser que je veuille d'une similitude d'architecture conclure h une analogie de cervelle et de race : les lois de la pesanteur, le besoin d'être à sec ont tout fait, et l'expérience. Nous sommes bien chez des gens de langue turque.

A Andreïeff, à Prichip, les stations suivantes, nous tombons dans un autre inonde. On n'a de ces surprises que dans le gigantesque empire des Tzars. Voilà des maisons construites à la manière de Russie, des rues droites, des champs soigneusement cultivés, des prés verts avec des troupeaux de bétail et de robustes chevaux russes. Cette contrée est habitée par les descendants de sectaires nommés « malakanes » . Je questionne notre postillon tatare :

a Pourquoi ces Russes ont-ils quitté leur pays?

— Parce que Ton voulait qu'ils fissent trois fois le signe de la croix en priant, et ils ne le voulaient faire qu'une fois. »

1 Nouvelle année.

Le pays est très fertile, mais fiévreux; les chemins sont épouvantables, mais les attelages excellents nous tirent de cette bouillie annonçant que le Guilan commence. Guilan veut dire pays des boues : un nom appliqué fort à propos. A Andreïeff, une brave femme nous demande une consultation. Elle est vieille, la fièvre la mine, elle est sans forces, et, comme elle dit, u elle sent la mort venir u .

a 11 y a beaucoup de fièvre dans le pays ? demandons-nous.

— Beaucoup, nous répond-on. Bien des gens en meurent.

— Pourquoi y restez-vous?

— Nous sommes nés là, et la terre est très bonne. *

Par habitude, l'homme vit sous des climats mortels et dans la pauvreté; il n'a pas même lieu de se consoler en pensant que la terre est bonne, et la maladie , le milieu écrasant lui ôtent le désir et jusqu'à l'idée d'un sort meilleur.

Après Prichip, village de malakanes riches, nous allons à travers champs. Sans nos excellents chevaux nous y serions restés. Quelle boue! quels cahots! quels bonds! quelles descentes! Le postillon perd fréquemment l'équilibre et tombe sur la croupe des chevaux ; il en rit et les fouette de plus belle. Jusqu'à Kizil-Agatch, nous ne marchons pas, nous sautons. On aperçoit des étangs, et à droite, des montagnes couronnées de forêts. Nous descendons vers la Caspienne, d'où nous vient cette pluie fatigante.

Nous sortons de Kizil-Agatch par un temps supportable; la pluie a cessé. Le ciel est toujours couvert, les ondées menacent. La boue continue d'être très épaisse : à gauche, c'est la plaine; à droite, des montagnes couvertes de forêts se perdent dans la brume; en face, nous avons le vide de la mer Caspienne. Nous longeons des marais qui recèlent un gibier nombreux : canards, hérons, sarcelles, cormorans, aigles cancanent, volettent, planent. Puis on traverse une broussaille où les renards ne manquent pas. Nous descendons toujours vers la mer; un véritable Pays-Bas, humide, foyer de fièvre.

Les sables commencent, la station n'est pas loin, — son nom indique qu'elle est sur le sable (Koum), — ni la mer, dont cette poudre est la trace. La maison de poste est au milieu d'une roselière, au bord d'une petite anse, où nous trouvons des bateliers occupés à décharger du poisson frétillant et à en embarquer qui est fumé.

De Koumbachi, nous allons à Lenkoran par une route de sable. Nous voyons la pleine mer : au nord, la pointe de l'échancrure de Kizil-Agatch; des voiliers louvoient; le vapeur venant de Bakou se lève dans le lointain, quand nous entrons dans Lenkoran, aux maisons alignées sur la rive. Les

w p o ta

barques de pêche sont nombreuses. Le bazar est fermé, la fête continue; partout les Tatares, teints de henna, flânent endimanchés, si Ton peut dire cela des musulmans.

Lenkoran n'est remarquable que par la fièvre que lui envoient les marais qui bordent cette ville du côté de l'ouest.

Nous descendons à la station de poste, la dernière du territoire russe. Plus loin, il n'y a que des sentiers, et nous poursuivrons notre voyage avec! des chevaux. Nous présentons nos respects au chef du district, qui meta notre disposition un de ses employés de police parlant le russe et le turc. 11 promet de nous amener demain matin un homme qui nous fournira

Station du Lenkoran.

autant de chevaux que nous voudrons. L'interprète est un musulman asthmatique, portant la tcherkeska avec beaucoup d'élégance; il attribue au climat sa maladie, qu'il traite tantôt par les talismans, tantôt par l'indifférence.

Il nous arrive vers huit heures, le 25 mars, avec un tout petit Tatare à gros bonnet et fort obséquieux. Il nous le recommande chaleureusement; il le comble d'éloges. Le Tatare les accueille d'un air confit, et chaque fois que je le regarde, il s'incline profondément, les mains croisées sur l'estomac.

u Vous pouvez vous fier à lui, dit l'homme de police; c'est un honnête homme , bien connu de tout le monde sur la route que vous allez suivre, et respecté de tous, croyez-moi. La preuve que je ne vous mens point, c'est qu'on le laisse entrer dans les chambres des femmes.

— Pas possible !

— Oui, dans les chambres des femmes. Au reste, il est riche et possède à Lenkoran une belle maison. C'est le plus honnête homme que je connaisse, etc. »

Y a-t-il moyen de ne pas s'accommoder d'une perle aussi rare?

Là-dessus, nous entamons la discussion au sujet des chevaux, et après une heure de feintes, d'attaques, de ripostes, de reculades, nous tombons d'accord. A midi, nous partirons avec cinq chevaux, trois de selle, deux de bat. Nous achetons quelques provisions dans le bazar : trois bourkas, trois fouets; nous écrivons à la hâte quelques lettres (pie nous portons à la der-

SI

Costumes et maison ta tares.

nière poste, où nous voyons le portrait neuf du nouveau tzar dans un vieux cadre.

Vers midi, arrive le petit Tatare en compagnie de trois ou quatre escogriffes aux mains rouges de henna, a figure longue de Persans, qui nous saluent profondément, la mine attristée.

ce Ce sont les hommes cpii doivent m'accoinpagner » , dit le petit Tatare.

La présentation faite, ils se tiennent cois, dans une attitude respectueuse.

« Vous allez charger les bagages, et nous partons. »

Tous les quatre s'inclinent en signe d'acquiescement. Puis, le petit Tatare, d'un ton insinuant :

« Mais cela sera difficile, car nous n'avons que deux chevaux prêts; les autres ne le seront que ce soir.

— Pourquoi ce retard?

es o

su <

DE ÏIFLIS A REÇUT. 35

— Us ne sont pas ferrés. Demain matin, au jour, tout sera en ordre, et nous arriverons à Astara vers midi. Et si ce que je te dis ne se fait pas (se prenant l'oreille), tu peux me couper cette oreille et même l'autre, Yallali! -

Comme nous savons que la route, à partir de Lenkoran, traverse la boue ou le sable, et (pie nulle part elle n'est pierreuse, nous en concluons que les chevaux n'ont pas besoin d'être ferrés, et que le Tatare ment certainement.

- Veux-tu payer demain dix roubles par cheval qui ne sera pas ferré, et je croirai que la raison que tu donnes du retard est vraie? i

Le petit Tatare à gros bonnet voit que je ne le tiens pas pour sérieux, et il se met à sourire; quant à ses compagnons, ils rient. En réalité, ils veulent profiter de la fête d'aujourd'hui, et ils l'avouent finalement, u Demain, ce sera moins fête, et tout ira pour le mieux. •? Nous cédons à leur désir, parce qu'il n'y a pas autre chose à faire, et ils s'en vont, après un profond salamalek, en échangeant des plaisanteries.

Ce petit incident nous est un avertissement que le voyage est bien commencé, puisque voilà un retard inattendu. Quand on part, il faut se dire qu'on ne perdra pas une minute en chemin, comme si Ion avait parié de tourner autour de la terre en quatre-vingts jours, et, durant la route, on s'aperçoit qu'il faut de la patience et n'être pas plus pressé que si 1 on disposait de quatre-vingts ans pour cette même excursion. Inutile, au reste, de u ratiociner ^ ; car celui qui est emporté devra souvent être calme, et il finira par s'étonner de sa condescendance ; celui qui est calme désapprendra la patience et se surprendra dans des emportements enfantins. Concluez-en que le voyage forme l'âme et le cœur, comme on dit, dans une certaine mesure.

Nous profitons du loisir que nous vaut le commencement de l'année musulmane pour acheter quelques douceurs : j'entends des raisins secs du Caucase et des abricots sèches de Mazendéran.

Puis, nous faisons un tour de chasse près du marais, où nous nous embourbons inutilement, sans tuer le moindre canard ni même un cormoran coriace. Et nous allons respirer un air pur sur la rive de sable de la Caspienne furieuse, qui veut bien laver soigneusement nos bottes. L'homme utilise les forces de la nature.

Le Tatare nous a promis d'être prêt avant le jour; il est six heures, et tous les chevaux ne sont pas encore là. Au dernier moment, voilà qu'il en faut six au lieu de cinq, ainsi qu'il était convenu hier. Notre homme se lamente, ses compagnons ont des éclats de voix en discutant très sérieuse-

ment en apparence : a C'est trop de bagages ! c'est trop de bagages ! Il faudrait six chevaux ! Il en faudrait sept! » Une comédie connue qu'on nous joue là, dont le dénoûment est que nous payons un cheval de plus.

Nous faisons observer au ïatare que, hier, il a offert une oreille s'il était en retard, et il l'est; mais il s'incline et fait l'éloge de notre bonté en termes si flatteurs, que nous ne lui coupons pas d'oreille. Nous partons par une pluie battante. Au sortir de Lenkoran, nous avons à franchir une rivière gonflée par les eaux. Nous suivons le guide avec précaution; nos petits chevaux en ont jusqu'au poitrail, et nous jusqu'aux genoux.

Nos longues bourkas trempent dans l'eau, nous chargent les épaules d'un poids gênant, et nous avons la sensation de traverser un fleuve ou une rivière de glu, ou bien qu'une ondine capricieuse nous tire par derrière et nous invite à l'accompagner vers ses demeures riantes. La vérité est que nous sommes empêtrés dans notre accoutrement, que le flot est rapide, et qu'il nous roulerait comme des feuilles si nos chevaux s'abattaient.

La forêt commence de l'autre côté de la rivière de Lenkoran. Nous pataugeons dans une boue tenace, puis nous gagnons le sable du rivage. Nous le suivrons aussi longtemps qu'on pourra.

Nos chevaux trottineijt, les vagues baignent leurs salxots, puis elles s'emportent, et nos bêtes, prises de peur, reculent, et nous sommes aspergés d'écume. En haut de la berge falaisée, on aperçoit, de temps à autre, le chaume d'une masure ta tare. Voilà des échancrures dans la rive et des marais cernés de forêts vierges. On distingue des saules, des acacias, des ormes reliés par des lianes énormes; le bois est pris dans les mailles d'un filet fait des rebuts de la végétation .

Tous les oiseaux de la création sont ici : des branches sont couvertes de grappes de cormorans, de corbeaux, de pies; il y a aux cimes des ormes des bouquets de vautours et d'aigles; dans le marécage, les spatules, les flamants, les cicognes, les hérons errent en levant cérémonieusement les pattes; les canards sont innombrables; les faucons et les émerillons pécheurs, aux ongles démesurés, dévorent le poisson qu'ils ont pris, perchés sur une branche, ou bien rasent l'écume des flots, le bec en avant, la serre ouverte, prêts à harponner les imprudents; au-dessus de nos têtes, tirent des cygnes, des pélicans bien alignés et ayant au cou comme un sac de voyage. Un coup de fusil sur un canard, et tout ce monde effrayé pousse des cris : ce sont des cancans, des piaillements, des croassements, des hululements, des claquements de castagnettes; bref, imaginez un concert de tous les oiseaux de la création. Une musique charivarique nous

assourdit, et c'est en vain que la Caspienne bat la mesure à l'orchestre, de sa houle réglée par le vent du nord-est. Puis, le calme revient, on ne distingue que le sifflement des cormorans et les mouettes jacassant ainsi que des femmes turques à une fontaine ; les pélicans goitreux se sont tus, et ils nagent dans le ciel gris qu'ils taillent silencieusement de leurs longues ailes.

On voit des cabanes de bûcherons ; des coups de cognée retentissent près du sentier que nous suivons à travers bois ; puis, voilà un peu de plaine et des rivières et deux bacs, les derniers : un à Chak-Agatch, un autre à Kala-

Bords de la Caspienne.

dagni, où des pêcheurs attendent le beau temps sous des tentes de toile goudronnée. Ce sont des Russes, des Cosaques, des Kalmouks reconnaissablés à leur type mogol ; ils fument par passe-temps. La pluie, qui avait cessé un temps, coule de nouveau à flots, la mer est furieuse. Nous nous en éloignons pour abréger la route.

Après avoir franchi maint torrent, allant de fondrière en fondrière, nous arrivons à Astara par une pluie torrentielle, à l'heure où la nuit monte. Nous entrevoyons la maison carrée en briques et à toit de zinc de la douane, et nous frappons à la porte de la maison voisine, où le comptoir de la Compagnie Merkur et Kavkas est installé. On nous attend, et nous trouvons encore un bon gîte, c'est-à-dire des bancs, une table, un plancher

de bois pour s'étendre et un gros poêle ronflant pour nous sécher. Une douzaine d'œufs et une douzaine de verres de thé — par estomac — nous réconfortent rapidement.

L'agent de la Compagnie, qui est fort aimable, nous annonce que probablement nous ne pourrons passer demain la frontière tracée par la rivière dont les eaux sont très profondes en ce moment. Jl suffirait d'un peu de beau temps, quelques heures seulement sans pluie, pour que le gué fut praticable. Il n'v a pas de grosse barque, rien que des pirogues, à l'équilibre très instable, creusées dans des troncs d'arbres.

Nos gens ne tardent pas à confirmer ces dires, en aggravant encore la situation, car ils ne sont pas pressés de partir par un temps aussi désagréable. Ils se plaignent fort de ne pouvoir aller passer la nuit dans le village persan sur la rive opposée, où ils ont des connaissances.

Ce coin de pays est en partie défriché, et les Tatares sèment du riz. Ils sont, parait-il, dune paresse inimaginable, labourant à peine le sol très" fertile, se couchant au bout du champ tandis que les femmes sèment. Et quand vient la moisson, plutôt que de la faire eux-mêmes, ils préfèrent en abandonner le tiers aux gens de la montagne, qui travaillent à leur place.

Dans la saison où le riz est repiqué, les femmes et les enfants sont chargés de la besogne. Les hommes pèchent à l'occasion et préfèrent le sommeil à tout le reste. Ils sont si paresseux, nous dit l'Arménien, qu'ils ne volent pas. Vous n'auriez jamais pensé qu'on pût être honnête par paresse. Pourquoi pas? Les moralistes assurent (pion a les qualités de ses défauts.

A la vérité, les Tatares sont paresseux ; et pour l'affirmer nous ne nous bornons pas à croire des ouï-dire, nous en crovons nos yeux. Ils habitent de misérables masures de terre couvertes de chaume, ou des huttes de roseaux barbouillées d'un gâchis de terre, et pourtant ils ont du bois à deux pas et en abondance. Ils grelottent de froid, d'humidité, faute d'un combustible dont ils n'ont pas le courage de faire provision. Il arrive même (pie le bois se vend plus cher à Astara, en vue de forêts superbes, qu'à Bakou, où parfois on l'importe de Perse.

Ils se nourrissent mal, surtout de riz, de cornichons et de melons, et le sol est riche. Ils sont mal vêtus et maladifs; ils sont rongés par la fièvre, et on les dit susceptibles de colère et non de ténacité. Ils jouent volontiers de leurs kindjials aux lames terribles, mais n'aiment pas manier la pioche. Ils ont le tempérament d'une race nerveuse au sang appauvri par un climat malsain.

DE TIFLIS A HECIIT. 39

La pluie tombe au réveil, mais moins dru qu'hier. Nos tcharvadars (muletiers), qui sont payés à la journée, nous content que c'est une malédiction du ciel, que la rivière est infranchissable, et qu'il vaut mieux attendre le lendemain. Aujourd'hui, un homme en aurait au cou et un cheval chargé par-dessus la tête : a A moins de vouloir la mort des musulmans, il est impossible de partir « , disent-ils. Et ils jurent par leur barbe qu'ils sont d'honnêtes gens. Nous résilions le traité et nous envoyons louer des chevaux dans le village persan. Nous partirons demain, quelque temps (ju'il fasse. Nous avons engagé à notre service un certain Amman, ancien matelot, ancien surveillant de travaux, pêcheur, actuellement contrebandier, etc. ; il parle le russe et ne manque pas d'intelligence ; il comprend le persan et le parle intelligiblement; le turc est sa langue nationale : c'est donc un interprète suffisant.

La pluie a cessé un instant ce matin, et nous avons pu traverser le tchaï (rivière) à gué. Nous n'avons pas eu besoin de confier nos personnes au Kurde herculéen, à face de sauvage, large et lippue, qui dirige très habilement son koulasse (pirogue) à la perche. Nous nous tirons plus difficilement du mortier dont est fait le chemin qui traverse le bazar et conduit à la demeure du chef du village, à qui nous demanderons un guide. Le chef est un charmant petit homme, bien maquillé, élégant, ayant chaussettes blanches, pantalon bleu, tunique ouverte et noire, bonnet frisé d'astrakan. Sa politesse est extrême, sa dignité grande, ses manières efféminées, et il vous a une façon distinguée de crochir son petit doigt orné de bague à turquoise, qu'une modiste coquette chiffonnant des dentelles ne désavouerait pas. Après trois quarts d'heure d'attente, un guide arrive, et nous nous séparons du u sous-préfet * , qui parait désolé.

a Quel dommage que vous partiez ! mon district est à vos ordres, j'aurais réalisé tous vos désirs. Si je n'attendais un de mes supérieurs, je vous accompagnerais : que Dieu vous protège ! etc. *

La u sous-préfecture » est une maison à toit de chaume, au fond d'une grande cour fermée par une haie de roseaux. On entre par une porte basse, et tout d'abord on trouve le salon, où le chef a pour bureau un tapis sur lequel il s'accroupit jambes croisées, au milieu de ses assesseurs : l'un lui tendant l'encre, l'autre la plume, un autre le papier pour une signature.

Le chef administratif n'a pas eu le temps de redresser son échine ployée horriblement par une courbette respectueuse à notre adresse, (pie déjà la pluie tombe de plus belle. Quelle boue ! que de boue !

A environ trois kilomètres, on rencontre la rivière assez importante de Khodjikara. On décharge les chevaux, on place les bagages dans les pirogues

(koulasses), les chevaux dessellés nagent, les hommes se déshabillent et se mettent à l'eau pour gagner du temps et ne rien payer. Nous traversons des marais fiévreux, puis nous longeons la mer, tantôt sur la rive sableuse, tantôt en haut de la berge.

La pluie tombe, nos hommes vont jambes nues, au petit trot, beaucoup plus vite que nos chevaux, qui iront pas dans les veines une goutte du sang de Bucéphale.

Fréquemment, des cours d'eau coupent la route. A notre droite, les montagnes se succèdent peu élevées, de hauteur a peu près égale, barrant l'ho-

En pirogue.

rizon de leurs pentes boisées. Ces montagnes semblent de loin régulièrement plantées d'arbres taillés de main d'homme, comme si on les avait voulues bien pointues. C'est une sorte d'agrandissement des forêts fabriquées en Allemagne pour jouets d'enfants. Par places, la neige a si bien couvert les arbres, qu'ils sont coiffés dune frisure blanche.

Nous entrons sous bois et nous arrivons à Visna, où le guide nous annonce que l'autorité de son chefdAstara finit. Il refuse obstinément d'aller pins loin, malgré les promesses et les menaces. Nous l'invitons à nous conduire au chef du village, et à travers des marais et des arbres et une boue d'Asie, nous atteignons à grand'peinc une clairière où s'allonge une maison peu large, posée sur un terre-plein, couverte de chaume, ayant une longue galerie dont chaque colonne est un tronc d'arbre à peine débarrassé de son

écorce. Des chiens-loups à long poil nous accueillent par des aboiements qui ne sont pas ceux de l'amitié, et mordent nos chevaux aux jarrets. De bons coups de bâton les écartent, et il sort des fourrés une nuée de malandrins déguenillés ayant en main une serpe à long manche. Ils sont à peine vêtus, ils ont la physionomie hardie et paraissent plutôt étonnés qu'effarouchés de notre arrivée.

A la porte d'une des chambres de la belle maison, apparaissent des têtes de femmes de tout âge, avec une poussinière d'enfants entre les jambes. Dans une autre chambre très vaste, autour d'un brasier, il y a un cercle d'hommes accroupis.

Nous réclamons le chef. Un homme prend la parole, puis un autre, puis encore un autre, mais ce n'est point le chef. Nous insistons avec énergie, et enfin un vieil homme daigne quitter sa place près du feu et se présente. Sa barbe est blanche et sa parole laconique. Nous lui demandons un guide moyennant argent, et il refuse. Il ne veut rien entendre et nous invite à le laisser tranquille; il retourne à son brasier. Nous le menaçons du Chah, d'un chef voisin, mais il ne s'effraye pas et dit qu'il n'a peur de personne. La trentaine d'individus qui l'entourent paraissent d'accord avec lui, et nous partons après avoir annoncé au vieux sauvage que nous dirons au khan voisin le mépris (pie le chef de Visna a pour lui. Tant pis s'il en résulte des désagréments.

Le vieux a été impressionné, car un homme ne tarde pas à nous joindre qui prend les devants et élague avec sa longue serpe les branches gênantes. Il parait (pie nous avions commis une maladresse en invoquant l'autorité du khan de Karganroud, qui est détesté dans cette contrée soumise au khan de Khevir.

Nous n'avons eu un guide que lorsqu'on a su que nous allions lui demander l'hospitalité ce soir même.

Avant la nuit, nous sommes à Khevir, dans la forêt défrichée par endroits et sur les terres de Rakim-Khan, qui nous offre cordialement une de ses maisons, égayée par un grand feu.

Pour nous servir d'une expression qui n'est pas orientale, nous sommes trempés comme une soupe, et nous nous plongeons avec plaisir dans un bain de chaleur et de fumée. Le feu est allumé dans une de ces cheminées du pays qui n'en sont pas, puisque le courant d'air se fait par la porte. Les fagots sont entassés dans une niche en terre semblable à une grande niche à saint, et quand ils flambent, une gerbe de feu s'élance, lèche les parois de la niche, et dépasse l'auvent ou la capote, et alors, comme il n'y a pas de feu sans fiimée, on est enveloppé d'un nuage qui oblige ceux qui sont

debout à s'asseoir, et parfois ceux qui sont assis à s'étendre à plat ventre : tel est le ras quand il y a une forte pression de l'atmosphère, comme aujourd'hui. Et c'est dans cette posture que le khan nous trouve lorsqu'il vient nous rendre visite avec son cousin germain, et nous fait servir un repas très simple, mais délicieux, consistant en truites saumonées gigantesques, bien braisées, et en riz à la graisse, suivi dé laitage et de raisins secs.

Itakim est un homme de taille moyenne, aux traits réguliers, brun, coiffé du bonnet d'astrakan du pays, en tunique ouverte à boutons de cuivre, avant pantalon de bure grise, et les abarcas de cuir à bec maintenu,

Klievir.

comme les u carbatinrc » antiques, par des lanières de laine tressée. Son cousin, plus jeune, a la tunique bleue du monde officiel persan. Ils ont le kindjial au côté.

Rakim nous rend amplement les compliments que nous lui faisons, et nous apprend qu'il descend chaque hiver dans son fief examiner l'état de ses terres, percevoir les redevances, entendre les réclamations, arranger les différends. En hiver, il habite la montagne. Son cousin, qui l'accompagne, a vécu deux ans à Téhéran, mais il s'y est ennuyé et est revenu à Klievir.

Le khan a des difficultés avec un voisin, son parent, qui lui cherche constamment noise et lui veut, dit notre serviteur, « acheter ses terres sans argent » . Il se plaint amèrement du manque de respect de son ennemi, qui vient encore de l'insulter gravement à l'occasion du nouvel an,

en ne lui rendant pas visite le premier, comme étant le plus jeune, ainsi que l'exige la coutume. Et puis, à chaque instant, les serfs de Rakim sont malmenés, et lui doit user de représailles. L'affaire s'envenime et finira mal.

Lorsque les khans s'envoient leurs serviteurs, les serviteurs sont mal reçus, et le dissentiment est chaque jour plus grand. Rakim sait que nous allons à Téhéran, où il a son frère aîné attaché a la personne du chah; il serait heureux que nous disions à l'aine que la terre de Khevir, depuis cent ans dans la famille, est en danger d'être perdue, et que l'intervention de Sa Majesté le chah serait utile.

« Pourquoi n'écrivez-vous pas à ce propos? disons-nous à notre hôte.

— C'est que mes lettres sont toujours interceptées avant d'arriver à Téhéran. »

Le khan nous demande une consultation pour lui-même et pour plusieurs de ses gens qui ont les yeux malades, puis il se retire. Demain, il nous accompagnera jusqu'à la frontière de son domaine.

Nous partons pour Karganroud dans la matinée, par le soleil, qui daigne enfin nous réchauffer. Quelques hommes, porteurs de peahodys et de kindjials, vont en avant. Le khan, à cheval, avec deux serviteurs a pied, nous précède : tous sont armés, le jeune cousin a même un revolver au côté. Sous nous enfonçons dans la forêt vierge, et la promenade par un sentier capricieux est charmante. Il suffit d'une ou deux heures telles que celle-ci, passées dans une nature aimable, pour oublier des semaines, des mois de fatigue et d'ennui.

Sous sommes dans un bois de grenadiers sauvages et d'églantiers, ils s'entassent sous des acacias et des hêtres entrelacés de lianes qui les unissent en les étreignant ; des arbres rompus par l'orage sont cassés au milieu, et leurs cimes, dont l'orgueil a été abattu jusqu'à terre, se sont ranimées, ont repris vigueur comme Antée, et elles lancent parfois des rejetons vigoureux, bien droits et pleins de vie : tels ces peuples que le malheur abat pour les relever et les rajeunir. En bas, heureuses comme nous des rais d'or qui illuminent la forêt, on voit des anémones, des pâquerettes, des violettes ; les mousses verdoient ; puis des oiseaux chantent, et c'est le calme et la gaieté. Mais nous n'entendions pas, dans notre joie de vivre, les coups sourds et répétés que la mer frappe à notre gauche ; elle est là, et furieuse comme une folle, tout près de nous ; par l'entrecroisement des branches on l'aperçoit écumer de rage. Les cavaliers vont à la file sous bois, ils se penchent quand le khan, de son kindjial, n'a pas abattu les branches épineuses menaçant la face de ses hôtes. Les gués succèdent aux gués.

Un pêcheur est au bord d'un ruisseau; il vient de faire sauter un saumon superbe, d'un coup de crochet habilement appliqué sous le ventre. Le khan nous offre, d'nn geste amical, la bonne prise, car il est maître de tout ce qui vole dans l'air, de tout ce qui nage dans l'eau. Nous refusons. Et le serf continue sa pêche, le seigneur son chemin, sans qu'un mot ait été échangé.

Nous sortons de la forêt et suivons le rivage de la mer, où sont amassés des millions de coquillages qu'elle ne baigne plus. Nos chevaux, eu les foulant, font avec leurs sabots un bruit de cloches lointaines sonnant à toute volée un jour de fête. Et nous avons des visions d'églises gothiques vomissant un peuple qui s'ébaudit; ces visions finissent sur le sable fin lavé sans interruption par le va-et-vient du flot. Nous ne sommes pas seuls à voyager, car là-haut passent toujours les longues files des pélicans et des cygnes, mais ils tirent vers le nord. Chacun va de son côté ici-bas.

Les khans nous accompagnent jusqu'à la limite de leurs États, près d'une rivière; de l'autre côté, on voit une hutte de roseaux avec des hommes armés.

Les khans nous font leurs adieux après avoir mis pied à terre, et Rakim nous prie de ne pas oublier la commission dont il nous a chargés pour son aîné, à Téhéran.

Sur ce, nous franchissons le gué, et nous sommes sur la terre de l'ennemi de notre hôte. Les hommes armés viennent nous regarder passer, ils sont chargés de faire payer un péage à ceux qui pénètrent sur le territoire de leur maître. Poste de douaniers à mines de bandits. Ils échangent quelques paroles avec notre interprète, et une fois renseignés sur notre compte, ils nous saluent.

Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Karganroud par un chemin assez bon pour des chevaux meilleurs que les nôtres. Des cavaliers envoyés par le khan nous invitent à venir au « château ^ , où l'on nous attend. Nous n'y arrivons qu'à la nuit noire, après deux heures de; marche dans un bourbier affreux et après avoir traversé la rivière, au lit large et semé de galets, qui fournissent au cheval de notre domestique l'occasion de butter, et au cavalier celle de prendre un bain inutile. On nous installe dans une chambre blanchie à la chaux, ayant des niches en guise de portemanteaux ou d'armoires, et des meubles : une table, trois chaises de modèles variés, mais européens, nous prouvent (pie le maître de céans a eu le contact de l'Occident. Une nuée de serviteurs nous entourent, tous ont au côté un long kindjial. Nous avons peine à échapper à leurs attentions infinies. Enfin, ils vont se coucher, après avoir annoncé que demain matin le khan nous rendra visite.

Il vient, en effet, quelques instants après notre lever; il a derrière lui une suite nombreuse; son beau-frère, et un cousin qu'il nous présente, raccompagnent. Il nous demande où nous allons, quel est le but de notre voyage, et il est très heureux de placer, quand il le peut, un mot de français. Il ébauche même des phrases rudimentaires, mais il comprend à grand'peine les réponses les plus simples. Il a alors recours à notre interprète qui lui parle le

Homme d'armes taliclie.

turc duTalich. Le khan remarque que notre homme a l'accent du pays, et il lui demande comment il se fait qu'il soit sujet russe et s'il n'est pas du Talich. Il lui reproche d'avoir quitté son pays, et lorsque Amman lui dit qu'il est originaire d'Ardebil, le khan fronce le sourcil, car il déteste les gens de cette tribu.

Le khan est petit, maigre, nerveux ; il a une tête de vautour, au bout d'un long cou à la pomme saillante, le nez aquilin, l'œil noir et grand, au regard faux; il sourit très fréquemment et montre des dents petites, pointues. Il est très maître de lui-même, pose des questions insidieuses, et

répond aux nôtres sans se presser. Un homme défiant, aux allures de chattigre; il inspire à Amman un malaise visible. Tout le monde tremble autour de lui.

Notre amphitryon déjeunera avec nous.

ci Si vous permettez » , dit-il avec un sourire obsédant. Kn attendant, il nous propose une promenade et en profite pour nous accabler de questions.

i» Pourquoi n'avez-vous pas Sa Majesté chez vous?

— Je ne sais pas.

— Vous savez, mais vous ne voulez pas me le dire.

— Peut-être parce que le peuple n'en veut pas.

— Pourquoi ne veut-il pas Sa Majesté?

— Parce qu'il veut être lui-même Sa Majesté.

— Cela n'est pas possible, il ne peut y avoir qu'une Sa Majesté! Je ne comprends pas. »

Je me garde bien de chercher à lui expliquer ce qu'il ne comprend pas. « C'est Mac Mahon qui est chef en France?

- Non, il ne Test plus, il a été remplacé par Grévy.

— Qu'est-ce que Grévy a fait de Mac Mahon? il l'a chassé de France?

— Non, l'un et l'autre vivent à Paris. » Voilà qui est encore plus incompréhensible pour le khan, et il communique à son beau-frère l'étonnement où cela le plonge. Il est visible qu'ils ne me croient pas.

« Et Mac Mahon reste tranquille, il ne cherche pas à se venger?

— Non. »

Silence. Nous venons de grimper un talus, nous nous sommes éloignés de notre habitation ; à gauche, il y a une très grande maison qui parait inhabitée. C'est une prison. Dans le bas, à deux cents pas, s'élève le château où habitent les femmes : une maison a galerie et à un étage, autour de laquelle des hommes armés circulent. Elle part du bord de la berge de la rivière, et forme un carré avec des écuries immenses et des sortes de casernes.

Plus haut que le talus que nous venons de grimper, sur une plate-forme naturelle d'où la mer est visible, le khan construit un palais de briques. Il nous le fera voir demain, et serait très heureux qu'on en fit le « portrait r. .

Suivis d'un groupe nombreux, précédés et flanqués d'hommes ayant le martini sur l'épaule, nous arrivons au bain par un chemin pavé de cailloux avec soin. Près de la porte, un homme en turban blanc, face basanée, hache à l'épaule, se lève à notre approche, s'incline, salue le khan qui lui rend sa politesse de la main, et immédiatement entonne d'une voix formidable, sur

le ton d'un récitatif, les louanges du maître, à qui cela ne déplaît pas. Nous descendons les marches du hain, qu'on entend encore la psalmodie tonitruante du héraut. C'est, parait-il, un derviche illustre; il vient passer quelques jours près du khan, chaque année, durant l'hiver.

Le hain est très propre et bien installé. Nous complimentons l'architecte

Tireurs taliches.

de son bon goût, et le khan est tout joyeux, car c'est lui qui a dessiné le plan et dirigé les travaux.

Nous demandons au khan pourquoi ce pays s'appelle Talich.

u C'est, dit-il, en mémoire d'un fils de Tchenguiz-Khan, d'où ma famille descend. Nous sommes maîtres du Talich depuis quatre cents ans. Il était grand autrefois, mais les Russes en ont pris une partie, et il ne nous reste qu'un coin de terre.

— Vous avez habité Téhéran?

— Oui, c'est là que j'ai étudié le français et servi dans l'armée de Sa Majesté. Je suis général et je dois fournir quatre cents cavaliers à Sa Majesté, en cas de guerre. »

Au-dessus de nos têtes, à une hauteur très considérable, à plus de cinq cents mètres, un vol de pélicans tire vers le nord. Un homme offre au khan son fusil qu'il a eu soin d'armer, car il sait les goûts de son maître pour la fusillade. Le khan prend une lorgnette des mains d'un serviteur, dont c'est l'office de tendre la lorgnette; il mesure la distance, met la hausse, et pan! pan! sur les pélicans, qui s'éloignent sans accident. Mais le maître tient à prouver son adresse, il inspecte avec la lorgnette les flancs de la montagne. Il découvre une vache dans la broussaille à au moins un kilomètre, il vÎ9? avec soin, et au deuxième coup la bête se sauve. Le tireur nous regarde avec satisfaction, car il est évident que la balle n'a pas frappé loin du but.

et Est-ce que vous en tuez quelquefois?

— Oui, assez souvent. »

Les rois d'Assyrie se faisaient amener des lions, des hommes, et les perçaient de flèches afin de s'entretenir la main. Le tir à la vache est moins royal.

Voilà une corneille sur un toit, le khan donne un ordre, et cinq ou six gredins partent à toutes jambes la rabattre à coups de pierres de notre côté. Mais la corneille s'échappe. Restent quelques malheureux moineaux dans des mûriers, le chef des sbires lui-même prend part à cette expédition et secoue les arbrisseaux de sa propre main. Les oisillons volettent, le khan tire au vol avec un fusil de chasse; un moineau tombe, et voilà un murmure de satisfaction dans l'entourage. Nous refaisons nos compliments. Le khan sourit aimablement, et la promenade continue. Nous apercevons de vastes rizières, beaucoup de chaumières, un nombreux bétail, des moutons, des chèvres, des vaches. Tout ce pays est très riche. La gorge d'où la rivière descend est boisée, et dans le lointain on voit encore de la neige.

Des marchands viennent apporter des cadeaux; Hs acquittent ainsi le droit de patente, et ils pourront sans inconvénient vendre leurs marchandises demain, jour de marché au bazar de Karganroud. Des serfs venus de leurs manses se tiennent sur le passage du seigneur, et, bien humblement, la tête inclinée de côté, ils lui font voir l'objet dont ils souhaitent de lui faire hommage : l'un tient une jolie gamtchi (fouet de cheval), l'autre un tepe à broderies très soignées, un autre une paire de babouches d'un travail délicat. Le serf est honoré d'un coup d'œil, et son cadeau est recueilli par un sbire qui parait chargé de ce service.

SERVITEUR DU KHAN. (D'après une aquarelle prise sur nature.)

Il est l'heure de déjeuner, et nous rentrons dans notre logement, où nous trouvons une table bien servie, avec des cuillers, des fourchettes et des assiettes. Tout ce couvert est d'origine anglaise. Les mets sont variés, ainsi que les condiments et le dessert. Et nous allons d'un plat à l'autre sans trop de déplaisir. Il y a des pistaches, du fromage maigre, des oignons, des piments, des grains de grenade du Mazendéran, des poulets, du cabab (rôti de mouton), du ragoût de mouton avec sauce et riz sec, soupe de mouton aux petits pois, faisan rôti à l'huile, palao au safran , dattes, raisins secs, grenades, compote de prunes. Cela est servi au hasard et mangé de même : il n'y a pas une gradation savante dans l'ordre des plats, et les disciples de Brillât-Savarin bondiraient en nous voyant amalgamer les mets qui ù demandent à être mangés seuls » . Nous agitons nos mâchoires avec inconscience, et je dois dire que je mange de tout, et que cela me paraît très bon. Le grand air « creuse v , et puis le voyage vous donne rapidement un palais de barbare.

Nous arrosons le déjeuner de vin blanc d'Enzeli, qui n'est que F eau-devie d'Enzeli additionnée d'eau pour l'affaiblir. Le cousin du khan et son beau-frère préfèrent F eau-de-vie parce que c'est plus fort, et avant la fin du repas le cousin se lève en titubant et disparaît, appuyé sur deux serviteurs. Le maître sourit d'aise. À table, on tient de gais propos, et le khan, qui est questionneur acharné, nous demande :

u Qu'est-ce que la lune? * puis : u Qu'est-ce que le soleil? Qu'est-ce que la terre? N'y a-t-il rien dans la lune? On m'a dit qu'elle était habitée par des hommes comme nous. Qu'en pensez-vous? J'ai entendu dire que sans le soleil, il n'y aurait pas de vie sur la terre. Je n'en crois rien. On peut bien s'en passer. Je reste dix jours dans ma chambre sans le voir et me porte bien. Dans la saison des pluies, il ne se montre pas durant le jour, ni la nuit, du reste.

u Est-il vrai que la terre soit chauffée par un feu intérieur? *

Puis, brusquement, comme un homme qui revient à une idée l'ayant préoccupé déjà :

* Est-ce que vous savez faire de For? Pourquoi n'en fabriquerait-on pas quand on saura de quoi il se compose? On fabrique bien de l'eau. »

Voilà un courrier qu'on annonce, il apporte plusieurs lettres; le khan les lit incontinent et les rend à mesure à son chef des scribes qui les reçoit respectueusement. Une de ces lettres le met dans une colère terrible, sa figure en est convulsée, il la froisse, la jette à terre, crache, blasphème, puis il boit un verre d'eau-de-vie et, de nouveau maître de lui, poursuit ses questions.

a Où est Bokhara? oùTachkent? où Kachgar?Sont-cede grandes villes?

ces pays sont-ils riches? fournissent-ils de bons soldats? La Chine est un grand pays, m'a-t-on dit, c'est le plus puissant empire du monde. Est-ce que les Chinois parlent turc? n

Nous répondons de notre mieux à ces questions et à d'autres qui nous tiennent plus de deux heures à table. Les verres succèdent aux verres, et les bouteilles se vident très vite. A chaque instant, le khan trinque à la santé de l'un de nous et insiste pour que nous buvions, et nous buvons, mais pas assez pour ne pas constater son ignorance crasse. Cet homme en tunique, écorchant le français, s'efforçant de paraître Européen, fait penser à un Franc en toge balbutiant le latin.

Quand le khan se lève, j'aperçois sous sa tunique la crosse nickelée d'un revolver. On n'a pas plus de confiance en ceux qui vous entourent.

Le khan se lève et se retire suivi de ses sbires armés. Il se dirige vers son château aux tuiles de bois, où il va faire sa sieste, selon son habitude, nous dit-on.

Tandis que le maître se repose, nous nous promenons en compagnie de ses trois fils, dont nous avons fait la connaissance le matin. L'aîné a seize ans, le second treize ans, le troisième onze ans. Ils sont de petite taille, bien pris, agiles. Leur éducation est sommaire : un mollah leur enseigne à lire le Coran et à former les lettres arabes ; le reste du temps, ils errent autour de la demeure de leur père, montent h cheval et s'amusent avec les enfants de leur âge. Le khan a refusé d'envoyer à Téhéran, où on le mandait, son fils aîné, qui lui ressemble en tout point, paraît-il. Nous ne pouvons que constater la ressemblance physique. Ce jeune homme est déjà traité avec considération par les serviteurs; il s'intéresse vivement à nos armes, qu'il a examinées en connaisseur; il est déjà bon tireur. Chaque fois que l'occasion se présente, chaque fois qu'un de ses compagnons découvre une pie sur un buisson, une cicogne dans la rizière, il prend le fusil de son plus proche voisin, ajuste l'oiseau avec soin et fait feu; ensuite, il va reconnaître lui-même le coup et le discute. C'est ainsi (pie son éducation est parachevée, et la condescendance de son entourage, lorsqu'il émet son opinion, l'accoutume peu à peu à être volontaire, et il s'imprègne insensiblement de l'idée qu'il est né pour être le maître.

En passant devant les demeures des serfs attachés à la glèbe, il s'arrête, il entre par la porte basse, et l'on entend des éclats de rire de femmes ou de jeunes filles. Et quand le jeune maître s'éloigne, on aperçoit se pencher une tête brune avec de grands yeux noirs curieux.

Les plus jeunes garçons s'amusent encore en enfants : avec des branches de saule, ils confectionnent des sifflets, comme chez nous, mouillant

l'écorce et la battant d'une pierre ronde jusqu'à ce qu'ils la détachent. Ils font aussi des « tapperiaux » , ces fiisils à au* qu'on manœuvre comme une seringue. Ils jettent des pierres, se collettent avec les « gamins » , sautent, se roulent, enfin s'ébattent comme il convient à leur âge.

Le second, joli enfant qui tient de sa mère, puisqu'il ressemble à son oncle, fcût son apprentissage de fumeur avec une cigarette qu'il a exigée d'un serviteur. Assis derrière un églantier, il lance des bouffées de fumée avec une figure grave. Le dernier-né regarde son frère avec envie ; il voudrait bien l'imiter; il demande aussi une cigarette qu'on ne lui donne pas. Ce petit monsieur est capricieux, il a des colères et rudoie parfois ses favoris qui le veulent caresser. H a déjà des favoris, étant un prince de qui les gens prévoyants, escomptant l'avenir, s'attachent à gagner les bonnes grâces.

Tous les gens que nous rencontrons saluent jusqu'à terre les jeunes seigneurs, qui ne daignent même pas remercier d'un signe de tête : cela ne leur vient pas à l'idée; ils ont l'instinct d'être d'une autre essence que les misérables occupés à piocher la terre pour les nourrir.

Le khan possède le sol que les serfs cultivent et eux avec lui, car ils ne peuvent quitter la masure où ils sont nés, ni la terre qui l'enclave. Ils doivent au khan une redevance qu'ils ne parviennent pas toujours à payer exactement, et ils sont liés par leurs dettes à jamais. Les célibataires peuvent s'enfuir, mais leurs parents en sont punis; les gens mariés sont retenus par leur famille, par la résignation, puis l'habitude leur enlève toute initiative, et ils trouvent naturel de souffrir. Les tentatives d'évasion sont sévèrement punies; des hommes armés veillent au carrefour des routes et arrêtent les « marrons » , ils les reconduisent au maître, qui les fait battre, jeter en prison, et les frappe d'amende. N'ayant pas d'argent pour la payer, ils sont condamnés à une corvée. Ils ont voulu améliorer leur situation, et elle devient pire; ils ont un surcroit de travail : c'est ce qu'ils craignent par-dessus tout.

Le travail, voilà ce qui les effraye. Mal nourris, chétifs, ayant sucé pour ainsi dire à la mamelle le goût de la servitude, ils sont sans courage et paresseux faute d'espoir, faute d'horizon. Ils se sentent impuissants et ils se contentent de prolonger leur existence, de mourir le plus lentement possible sur le sol vers lequel ils se penchent tout le long du jour. A quoi bon fuir cette géhenne? A dix lieues de là, c'est l'inconnu, et peu de gens ici-bas osent se livrer au hasard. Ils ne peuvent oser secouer le joug qui les charge, et il leur suffit pour leur «quiétude de bêtes que le joug ne leur écorche pas profondément l'échiné. Et ils se souhaitent d'avoir de beaux

enfants : ils attireront l'attention du khan, qui les attachera à sa personne; et il n'y a rien de mieux que d'être père d'une jolie fille, parce qu'elle sera honorée de la faveur du maître, puis mariée à un favori, et il nen pourra résulter que des ménagements pour toute la famille.

Les jeunes khans viennent de nous dire adieu, ils rentrent à la maison, ainsi que leurs pédagogues et leurs serviteurs. Un homme reste pour m accompagner, et je descends vers la rivière. Le coucher du soleil est proche, les corbeaux croassants s'assemblent, la fièvre s'élève des rizières. Son loin d'une briqueterie en forme de cornet de papier, j'avise une masure habitée : un filet mince de fumée s'échappe par en haut. Les murs sont en terre qui s'émiette : ils supportent un toit de branchages en pointe, haut de quatre mètres environ , garni à peine de tuiles de bois fixées par des pierres. Deux ouvertures sont taillées dans la façade longue de quatre mètres : une pour la fumée, une pour les êtres du côté du sud, d'où vient rarement la pluie. Je me baisse, j'entre. La chambre a trois mètres sur deux. Une natte éraillée cache en partie la terre battue ; il y a un plateau, une cruche de terre cuite, et c'est tout ; pas de lit, pas de couvertures, rien. Près d'un mauvais feu de brindilles enfumant la tanière, quelque chose s'agite, puis pleure: c'est une petite fille de cinq à six ans, demi-nue, sale. La mère rentre, déguenillée, jeune encore, avec de beaux yeux noirs désolés. Elle porte sur le dos sa dernière, âgée de deux ans, secouée parles tressaillements d'une fièvre terrible ; la petite tient sa mère au cou, comme cramponnée à un dernier espoir; elle laisse tomber sa tête sur son épaule; elle n'ouvre pas même les yeux ; elle est maigre comme un squelette, avec des traits fins : on dirait qu'elle va rendre l'âme.

u Depuis trois mois l'enfant est malade, dit la mère, et nous n'avons plus l'espoir qu'elle guérisse.

-— La soignez-vous?

— Quand le soleil luit, je la promène afin de la réchauffer. Avez-vous un remède?

— Il faudrait la couvrir, elle n'a qu'une chemise de toile.

— Je n'ai rien pour la vêtir que moi-même. Je la serre dans mes bras.

— Comment ! vous n'avez pas pu vous procurer un lambeau de couverture?

— Sous n'avons pas d'argent, qui voulez-vous qui nous donne quelque chose? Le feu ne peut rien contre le froid de la fièvre. Seigneur, donneznous un remède. ^

Le mari revient de la rizière, la pelle sur l'épaule, les jambes nues bardées de boue. Il est grand, hâve, décharné, marqué profondément de

la petite vérole. Il confirme les dires de sa femme ; elle a aussi la fièvre comme lui, du reste; il souffre beaucoup de douleurs rhumatismales. Il est abruti de misère. Nous lui faisons un cadeau. Qu'il vienne demain matin, on lui donnera des médicaments. Il nous remercie en s'inclinant et rentre dans sa tanière. La femme nous regarde partir, bouche béante; c'est la statue de la Désolation, elle est triste comme un pleur. On n'entend plus les corbeaux, la nuit monte.

Amman s'est déshabitué de cette misère au contact des Russes ; il me fait ses réflexions, et, montrant des vaches :

Femme de serf.

u Elles sont plus heureuses que ces gens, dit-il; elles vont paître où elles veulent; quand l'herbe manque dans une place, elles en gagnent une autre. Eux ne le peuvent point. Vallah, il vaut mieux être bétail dans ce pays. »

Il maugrée contre le khan, en russe, bien entendu : u Chez lui, les hommes n'osent pas être riches, il leur prend tout. Aussi, il ne dort pas tranquille, il finira comme son père. ^

H parait que dans la famille du khan on inclut assassiné, et il a déjà failli Têtre dans son enfance. Voici dans quelles circonstances :

a Son père était un homme plein de superbe, très énergique, très dura tout le inonde, ne respectant personne, ne reculant devant rien pour satisfaire ses fantaisies. De l'autre côté de la montagne, non loin d'Ardebil,

habitent les Tatares Chaksevem. Le khan de cette tribu donna une grande fête à propos de la circoncision de son premier-né et invita son voisin de Karganroud. Les réjouissances durèrent plusieurs jours. L'invité offensa son hôte par sa hauteur, il maltraita ses gens, et, pris de boisson, il poussa l'insolence jusqu'à bafouer un de ses voisins de table.

« Puis, il partit brusquement, sans daigner même adresser au khan un remerciement, selon la coutume. En traversant les terres des Chaksevem, il se comporta comme en pays conquis. Sa conduite fut telle qu'on prétend qu'il avait l'esprit égaré. Ceux qu'il avait insultés sont de race turque, courageux et batailleurs ; toujours ils lavent une injure dans le sang. L'hospitalité étant le plus sacré des devoirs, ils burent leur honte sans éclater et cachèrent leur colère aussi longtemps que l'invité de leur khan fut sur leurs terres. Mais ils se réunirent bien vite et résolurent de tirer une vengeance terrible de l'insulte imméritée. Ils tinrent secrètes leurs intentions jusqu'à l'heure de u prendre le sang » . L'occasion se présenta. Une nuit entière, cinquante cavaliers, montés sur de bons chevaux, chevauchèrent. Tout le jour, les conjurés se tinrent cachés dans un bois voisin de Karganroud. A l'heure où les hommes sont plongés dans le premier sommeil, d'où l'on s'éveille difficilement, ils cernèrent l'habitation du khan, tuèrent ses serviteurs, et l'ayant surpris au lit, ils le coupèrent en morceaux. Dans leur rage, ils voulaient anéantir sa race, et ils cherchèrent partout les deux fils de leur ennemi; mais ils ne les purent trouver, non plus que sa femme, cpii était absente. Une servante avait emporté les enfants à la faveur de l'obscurité, et s'était réfugiée chez un serf, où elle les avait cachés dans un coffre.

« La veuve du khan se fit amener ses enfants et se réfugia à Téhéran, où ils furent élevés avec d'autres jeunes nobles. Plus tard, les jeunes gens rentrèrent en possession de leurs biens.

« Le khan actuel, devenu seul maître, continue les traditions de ses ancêtres. Il est despote, dédaigneux, vindicatif, et sa défiance est grande, car il a toujours présent à la mémoire le meurtre de son père. Il s'entoure de chenapans de tous pays qu'il garde à sa solde, et il a ainsi une petite armée de gens déterminés avec lesquels il peut tout entreprendre, car il est peu de crimes qu'ils n'aient commis.

ci Le chah a la prétention d'être maître chez lui et veut étouffer les moindres velléités d'indépendance des khans habitant les provinces éloignées : aussi, lorsqu'il revint de son dernier voyage en Europe et qu'il fut assailli à Redit par des suppliants du Talich demandant justice, sa colère fut grande. Son premier mouvement fut de donner l'ordre d'en finir avec le

khan. Mais celui-ci aurait gagné à sa cause le premier ministre par des cadeaux considérables, et le chah aurait différé sa vengeance. Voilà ce que chacun sait dans le pays, dit Amman, et je ne serais pas fâché de partir de Karganroud. »

Là-dessus, nous nous sommes étendus pour dormir sur des lits semblables à ceux qu'on trouve dans toute l'Asie, parce qu'il n'en est pas de plus primitifs. Ils ne diffèrent en rien des « grabats » du monde romain et

Le khan et sa suite.

grec, et gaulois probablement. Un rectangle porte sur quatre pieds et est consolidé par des cordes formant le filet et le sommier peu élastique, mais très ventilé, où l'on s'allonge sur ses couvertures. Si je me souviens bien, les héros d'Homère couchaient sur des lits aux sangles taillées dans la peau des bœufe. Ça leur entrait moins dans le dos et ailleurs.

A notre réveil, on nous annonce la visite du khan. La veille, il a été convenu qu'on le photographierait, ainsi que son château en construction, et il nous arrive en grande tenue de général autrichien, sauf les épaulettes.

Il a conservé la koula (le bonnet persan). Il a une tunique bleu foncé, un

pantalon bleu de ciel, le sabre, et des souliers dits napolitains qui me paraissent venir de Marseille.

Nous suivons le khan ; il se pose devant son château en construction et est photographié dans toute sa splendeur. Puis, on visite l'immeuble : il n'a rien de remarquable que des murs épais, des chambres nombreuses, une salle de bain et une salle de réception immense d'où Ton découvre la Caspienne, par-dessus les rizières et les bocages. Le khan paraît surtout tirer vanité dune pierre blanche incrustée dans les briques à hauteur du premier étape, à l'angle du mur. Il nous la fait remarquer :

u Est-ce qu'on la verra dans la photographie? demande-t-il avec inquiétude.

— Certainement. »

Son visage s'épanouit. Aurait-il fait entasser ces briques pour y enchâsser cette pierre unique, de même qu'on commande une bague pour avoir l'occasion d'utiliser un diamant d'une belle eau?

Nous rentrons déjeuner, nous nous mettons à table. Le khan nous parle musique, et à ce propos nous montre un homme accroupi près de la porte. Sur un signe, cet homme entre et s'agenouille au coin du foyer, à l'endroit où l'on range à Paris le balai pour les cendres et la boîte au bois. L'artiste est illustre cependant, et cette façon de le recevoir prouve que notre amphitryon n'a pas pour les ténors la considération que d'aucuns trouvent exagérée en France et même en Angleterre.

On débarrasse un plateau de cuivre des pistaches et des amandes du dessert, et on le présente à ce chanteur, très maigre, très grand et d'une modestie recommandable. Voilà de quoi étonner qui n'a pas vécu en Orient. A quoi bon ce plateau? allez-vous dire. Eh bien, ce plateau est très utile, il tiendra lieu de piano au chanteur, il lui servira d'écran pour dis simuler les contorsions de sa bouche et de porte-voix pour ainsi dire.

Là-dessus, notre homme commence à frapper le plateau avec ses doigts; il le tient posé en demi-équilibre sur le plat de la main, l'appuyant sur le pouce quand il se sert de ses doigts; il élève et il descend le plateau, il se balance sur les hanches, et, soudain, il lance de la gorge des notes formidables, aiguës, dangereuses pour des tympans délicats.

Le khan nous demande ce que nous pensons de l'artiste.

u II a une voix superbe, répondons-nous.

— Chante-t-on très fort dans votre pays?

— Oui, très fort. »

Là-dessus, d'une parole énergique, il excite l'artiste, qui part et crie à faire frémir.

« Peut-on donner des notes aussi hautes en France?

— J'en doute. *

Nos compliments produisent l'effet attendu, et, tant que dure le repas, le pauvre diable se démène avec son plateau, et lorsque cela ne va pas au gré de son maitre, celui-ci l'interpelle durement, et même il l'appelle ce chien » , lui ordonnant de changer d'air et de romance à tout propos. Il en use comme d'une boite à musique. Puis, le khan oublie son artiste, ainsi que l'on

Chanteur.

oublierait d'embrayer une machine, et le chant continue, continue, deux heures durant. Le ténor n'ose pas mettre un terme à ses roulades, malgré la sueur qui lui ruisselle du front, malgré sa voix devenue rauque, grâce au dessèchement parfait des cordes vocales. Enfin, le khan fait signe de cesser le concert, et la maigre cigale, râlante, se retire avec les courbettes les plus humbles.

Je doute que, parmi mes amis, il s'en trouve un seul qui ait été « exécuté « avec autant de soin, même par des pianistes.

L'un de nous tire, fort à propos, une boite à tabac en cuir imitant celui de crocodile, et une discussion scientifico-nattiraliste s'engage entre le khan,

son beau-frère et son cousin germain, dont l'état cTébriété n'est pas encore complet.

L'un prétend avoir vu ranimai dans la mer; l'autre l'a de ses yeux vu dans une rivière. Ils cherchent parmi les animaux les plus bizarres dont ils ont entendu parler, et trouvent que cela doit être de l'hippopotame ou du phoque.

Amman, qui sert d'interprète, nous insinue que ce cuir doit être du pays du nègre du khan. La discussion close, on se lève, et notre amphitryon s'installe devant notre logis, sur une chaise; les scribes sont à genoux sur le tapis : il expédie les affaires courantes.

Amman, cpii tient à s'instruire, revient à la charge, et nous lui expliquons par un dessin comment est fait un crocodile. Et il le définit : a Un grand lézard avec de grandes dents, vivant dans les rivières, au pays du nègre. »

Nous lui demandons l'usage de ce moricaud. C'est, paraît-il, de bon ton pour un grand seigneur d'en avoir un pour se distraire : on lui donne des coups, on l'oblige à faire des grimaces, et on rit beaucoup. Mais le maître de céans n'aime pas les plaisanteries, et le noir n'a pas à ses yeux la moindre importance; il eût pu devenir un favori, et il n'est que le passetemps, le souffre-douleur de la valetaille. Sa figure ne rayonne pas d'intelligence.

Selon Amman, on prend les hommes de cette couleur comme des oiseaux, au trébuchet. Une fois pris, ils se désespèrent, veulent mourir et refusent le manger. On les sait gourmands, et on leur offre des confitures pour les tenter. Généralement, ils ne résistent pas au désir de goûtera ces douceurs, et ils finissent par manger; on les nourrit alors comme leurs compagnons. Quelquefois, on les vend fort cher.

Cependant, le khan signe des papiers, il écoute des réclamations, il rend la justice en plein air, comme saint Louis. Personne qui ne se précipite à ses pieds pour le remercier en lui embrassant le genou. Le maître n'aime point cette exubérance de politesse, et les sbires enlèvent les manifestants et les jettent brutalement dans la foule des curieux formant cercle. Mais les affaires sont expédiées, tout ce monde se disperse, et le khan retourne chez lui, précédé et suivi de ses hommes armés.

C'est à notre tour d'être assaillis par des malades de tout genre. Le bruit s'est répandu que l'un de nous possède l'art de guérir et des drogues : il s'agit de Capus, qui a des notions de médecine. On fait queue à sa porte. Les cas de rachitisme ne sont pas rares; les traces de syphilis sont très fréquentes; les fiévreux sont innombrables, et notre pharmacie n'y suffirait

-ttffe^

DE TIFL1S A RECHT.

pas. Aussi, nous ne donnons les médicaments qu'à ceux qui en ont un absolu besoin. Nous devons avouer que le succès du médecin européen n'a pas pour cause la haute idée que les indigènes ont d'un savant d'Occident. S'il a si bien u pris » dès l'abord, c'est qu'il n'a pas vendu ses remèdes. Aussi, le médecin attitré du khan, qui habite près de nous, est vexé, nous dit-on, de se voir ainsi délaissé, et il a un sourire de mépris à l'adresse des naïfs s'en laissant imposer par des charlatans de passage.

Gapus ne serait pas niché d'être débarrassé de cette clientèle très exigeante, et il les engage à consulter son voisin. Nul ne l'écoute, et lorsque nous insistons :

a Pourquoi voulez-vous, dit l'un d'eux, que nous allions au médecin du khan? Nous sommes pauvres; il vend tout à un prix exorbitant; ses drogues guérissent rarement. On a beau implorer son aide, si on ne lui apporte pas de l'argent, il ne se dérange point, ne donne même pas un conseil. Il laisse mourir les indigents sans s'en préoccuper le moins du monde; il n'est médecin que pour ceux qui le peuvent payer. »

Le médecin a peut-être pour excuse que la reconnaissance qu'il mériterait, à défaut d'honoraires, est une denrée plus rare encore à Karganroud qu'à Paris. Les saint Vincent de Paul sont l'exception en tout pays. Chacun aime à être payé de la peine qu'il se donne pour autrui.

Notre serviteur Ammnn

Page 1