‹ Du Caucase aux Indes a travers le PamirChapitre 7 sur 43 · AU BORD DE L EAU. LA NUIT · texte numérisé non relu

AU BORD DE L EAU. LA NUIT

CIIÀPITRE III

DE RECHT A TEHERAN.

Le vin. — Pas de pain. — Pourquoi? — En approchant du paya fiuilek. — Redit. — Un gouverneur qui s'en va. — Mouvement préfectoral en Perse. — Le départ de la seigneuresse. — Refuse. — Temps mérovingien. — Plus de pluie et plus de liois. — L'Asie centrale commence. — La plaine de l'Iran.

21 avril.

Le khan nous a procure des chevaux de bût et de selle pour gagner Enzeli; il nous a retenus deux jours. Nous ne sommes pas fâchés de poursuivre notre route; nous sommes fatigués de son amabilité outrée, et il est à supposer que lui-même est heureux de nous voir partir.

Nous le gênons, notre présence lui imposant une certaine contrainte. Malgré l'offre qui nous est faite de prolonger notre séjour, nous faisons nos adieux au khan, aujourd'hui 1 er avril, et nous partons pour Chifa-Roud.

La route est agréable par le soleil, en suivant le cours de la rivière jusqu'à la Caspienne; tantôt nous sommes sur le lit caillouteux, entre les mailles que les eaux basses dessinent; tantôt on grimpe sur la berge; puis, on traverse des bocages où le sentier se tord sous les arbres tamisant la lumière du soleil : elle tombe en pluie d'or comme par des vitraux de cathédrale. Nous remarquons des bouquets de buis d'une belle venue.

Au village de Karganroud, nous changeons de direction et descendons vers le sud, vers Âlalan, et la boue alterne avec le sable. Le bois est

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toujours là, et, loin des habitations, les glédicias hérissés d'épines sont taillés comme les saules bordant nos prés; à mesure qu'elles poussent, les branches sont coupées pour le chauffage, et les troncs restent trapus, gros, courts et tordus par les vents impétueux du large. Voici un Talichi qui porte quelque chose sous le bras, à la façon d'un parapluie : c'est une charrue, un simple coude en bois. Au milieu de buissons épineux, on distingue des huttes de roseaux : on dirait le village d'un peuple de Boschimans, d' » hommes des buissons » où ils se sont glissés pour gîter. Des bûcherons, exploitant la forêt, fabriquant du charbon et divers ustensiles en bois, habitent ces bouges; nous en apercevons quelques-uns (pie les aboiements de leurs chiens font débucher du fourré. Ils sont très bruns, en guenilles, la serpe à la main : des sauvages. Ils ont les jambes entourées de peaux contre les épines.

, Alalan est un village de peu d'importance, ayant un bazar où nous tentons vainement de nous procurer du vin. Personne ne veut nous en vendre. •> Nous n'en avons point ^ , disent les habitants.

^ Pourtant, affirme un cavalier du khan, ils en boivent tous en secret, >ovez-en sûrs.

— Pourquoi nient-ils avoir du vin?

— Parce qu'ils ont honte de montrer à un étranger qu'ils sont mauvais musulmans, et aussi parce que des hommes du khan vous accompagnent, et ils craignent (pie nous ne le disions à notre maître, qui s'approvisionnerait chez eux à l'occasion.

— Il ne les payerait donc pas? »

Le cavalier répond par un sourire.

Au sortir d' Alalan, après une halte au bord de la mer, qui moutonne, les cavaliers du khan retournent sur leurs pas; l'un d'entre eux reste avec nous comme guide.

La nuit tombe, que nous sommes encore dans la forêt. On ne voit goutte; mais il ne pleut pas, et la promenade est charmante.

Quand l'obscurité commence, on n'entend que le grondement continu de la mer, le pas des chevaux, le bruit des fouets cinglant leurs croupes, et les a attention! » des hommes, les u kavarda, kavarda! » répétés à la file; les sentiers sont étroits : on se doit garer des branches pouvant éborgner; le chef de file prévient que l'une d'elles menace, et chacun, au fur et à mesure, transmet l'avertissement. De même, en passant les gués, « à gauche! adroite! » crie-t-on.

Mais les bêtes de nuit ne tardent pas à sortir des retraites où elles ont sommeillé durant le jour, ainsi que les malfaiteurs de nos grandes villes,

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et la forêt peu à peu s'anime. Les rôdeurs quêtent, à la recherche d'un mauvais coup : les chacals pleurent, s'invitant à une charogne; des oiseaux poussent des cris lamentables, lugubres comme des appels à l'aide; d'autres lancent des sifflements brefs comme des ordres d'attaque donnés par des chefs hardis; au-dessus de nos têtes, de temps à autre, passent des fuyards au vol précipité.

Tout un monde est là : il lutte, il a peur, il a faim : éternelle histoire des êtres, que la nature, qui les met en scène, a divisés en forts et en faibles. Et soudain, ainsi que le chœur de cette tragédie qu'on devine dans les ténèbres, les crapauds et les grenouilles des marais se mettent à coasser, et coassent, coassent sans interruption : bavardage de foules indifférentes. On dirait que ces batraciens se relayent pour que le silence ne se fasse plus.

Nous pataugeons dans la boue depuis un instant; on hume la fraîcheur et la fièvre; les chevaux glissent; le chef de file s'arrête, une vaste nappe d'eau, où pas une étoile ne se mire, s'étale devant nous, noire comme la Bièvre.

a Ghifa-Roud, dit le guide.

— De l'autre côté?

— Ha! lin! »

Là-dessus, il hèle les gens de la rive opposée, il en faut un pour montrer le gué. Le ciel est couvert, nous sommes dans l'encre; après plusieurs appels : u Hé, musulman ! Hé, musulman ! »

Une voix répond :

«. Qui est là?

— Les hôtes du khan.

— Soyez les bienvenus! n Et Ton entend le bruit d'un corps tombant à l'eau, puis le clapotement spécial d'un cavalier qui traverse; puis, on ne distingue plus le mouvement des jambes; l'eau est coupée, elle doit être profonde. Voilà le passeur.

« Salamaleïkon!

— Yaleïkomassalam! »

Et nous suivons le fantôme qui nous montre la route sans dire un mot. H a parlé tout à l'heure : ce n'est pas une ombre, et ce n'est pas le Styx par conséquent.

Nous atterrissons sans accident. Nous louvoyons à travers les champs, près de haies nous agrippant de leurs épines sournoises. On entend des aboiements de chiens; on lève une barrière, une immense lanterne éclaire la situation : elle nous approche, elle a des carreaux en papier et elle est

emmanchée du chef de l'endroit, qui nous invite à descendre de cheval.

On nous installe à la lueur de cette gigantesque lanterne, qui a en somme très peu de chandelle à l'intérieur, comme ces grands corps logeant des âmes petites. La chambre qu'on nous offre n'est point vaste; un tapis de Mesched ou d'ailleurs couvre le sol, la porte ferme à peu près, et l'on peut se mettre à l'aise sans craindre de refroidissement. Nous nous débarrassons de nos bottes boueuses et nous dégustons de bon lait en écoutant tomber la première averse de l'orage avec la satisfaction de gens à l'abri .

Nous dévorons quelques tronçons de saumon rôti et du riz froid; làdessus, une tasse de thé. C'est parfait. On est très bien dans ces maisons primitives faites de terre, couvertes de chaume et le long desquelles court une longue galerie à piliers de bois, du côté de la cour fermée par des constructions. A peine avions-nous fait in petto ces réflexions, que Pépin se dresse et nous montre du doigt une tache noire sur la muraille, deux taches noires, plusieurs taches noires; il approche le doigt, et la tache se meut. C'est un insecte; on regarde : une punaise, toute une kyrielle de punaises qui nous dévorent des yeux, du haut des parois et du plafond, en attendant qu'elles nous dévorent autrement.

Pépin n'aime pas les punaises, les punaises n'aiment pas Capus ; quant à moi, je n'en suis pas fou. Capus reste dans la chambre, les deux autres étendent leurs couvertures sous la galerie, se couvrent d'une toile cirée et se couchent loin de l'ennemi. Et il arrive que je dors sans désemparer, malgré la pluie crépitant sur mes pieds, tandis que Pépin, à mes côtés, est harcelé sans trêve par ces maudites punaises qui l'ont suivi, au lieu qu'elles me laissent en paix. Ici-bas, on constate chaque jour que le malbeur s'acharne après certaines personnes, et en épargne d'autres on ne sait pour quelle raison, comme ces punaises.

Au réveil, nous nous apercevons que Chifa-Roud est posé au bord de la mer, formant un très joli paysage, avec des montagnes boisées, blanches de neige. Nous en prenons la photographie, à la grande joie des habitants, trouvant très drôle cette boite posée sur un trépied et ces gens se cachant sous un voile noir. Et ils s'appellent, échangent des observations, rient, regardent et béent en gens ne comprenant rien à ces manœuvres.

A Chifa-Roud, on parle encore le talichi, dialecte turc spécial, mais déjà le guilek est employé par quelques-uns. La population est mélangée, et l'on remarque à côté du type svelte, élancé du Talichi, un type plus lourd, d'une ossature plus forte, le Guilek mieux nourri. Le sol est fertile, cultivé, les rivières nombreuses, mais l'usage du pain est inconnu. Et lorsque nous

DE RECHT A TEHERAN.

en demandons pour accompagner les excellentes truites saumonées dont nos estomacs ne paraissent pas se lasser, on nous apporte une sorte de gâteau de riz grillé de la veille.

« Pourquoi ne mangez-vous pas de pain ?

— Nous préférons manger du riz.

— Pourquoi?

— Parce qu'il faut quatre fois plus de pain que de riz pour nous « emplir l'estomac » ; parce que nous avons de bonnes terres à riz ; beaucoup d'eau, fréquemment des inondations que le blé n'aime pas. En outre, les rivières

Départ de Chifn-Roud.

et la mer nous fournissent du poisson à foison, et sans beaucoup de peine notre nourriture est assurée.

— Vous n'êtes pas heureux de manger du pain à l'occasion?

— Ce n'est pas un plaisir pour nous.

Il est encore une raison qui nous fait préférer le riz, c'est que le pain est long à fabriquer. D'abord, il faut ensemencer la terre, faire la moisson, battre le blé, le moudre, pétrir la farine, avoir un four, enfin cuire la pâte, tandis que le riz, une fois récolté, est décortiqué, cuit dans la marmite, à l'eau ou à la graisse, avec ou sans safran. On le mange chaud. Le reste refroidit, et on le mange dur le lendemain ; si on le fait griller au feu par mottes, on a une croûte dorée très bonne. Vous voyez qu'il vaut mieux manger du riz.

— En effet. »

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Je crois qu'il serait difficile de prouver à ces gens qu'ils ont tort de se passer de pain, à quelque point de vue (pion se place.

A travers des grenadiers sauvages, des rizières, nous arrivons à Tcharpatchal, grand village au milieu des marécages, non loin de Y « eau morte « (murdab).

On croirait voir un village africain : du soleil éblouissant, des paillottes, des huttes, des maisons d'été sur piliers, des aires à battre le blé dans les enclos, des greniers où Ton grimpe par des troncs d'arbres taillés d'encoches. Beaucoup de vie et de lumière.

Nous faisons une courte halte. A partir d'ici, on ne parle plus le talicbi, on n'entend que le guilek, mais bien des gens comprennent le persan.

De Tcharpatchal nous sommes allés à Enzeli, ville peu intéressante, port sans importance, situé sur le chemin de Redit et de Kazvin.

L'influence de l'agent russe nous a paru grande ; il se faisait rapidement obéir des serviteurs du gouverneur absent. Cet agent était pourtant Persan, mais, répétait-il à tout propos et fièrement, " sujet russe, monsieur » . Un titre que l'on brigue par ici, ainsi que celui d'allié du temps où Rome reculait constamment ses frontières et étendait sa protection sur les peuples jusqu'au pied du trône de leurs rois, qui en tremblaient.

Le lendemain, 4 avril, par une pluie battante, une barque couverte nous emporte rapidement à Peri-Bazar.

De Peri-Bazar on va à Recht par un bon chemin, parait-il, en temps ordinaire. Nous y allons par une rivière. Tout le pavs est inondé, nos chevaux en ont jusqu'au poitrail et se tirent à grand'peine d'un mortier gluant.

Nous rendons visite au gouverneur, que nous trouvons occupé à signer une infinité de petits papiers. Il est très aimable et nous offre un abri chez lui, dans les bâtiments du fond. Le pauvre homme est à la veille de son départ, car il est en désaccord avec la cour, dit-on, et il préfère abandonner son poste plutôt (pie de subir les exigences du ministre des finances. Il a été très aimable.

Son palais, bordant une place, est une suite de bâtiments avec galeries autour de cours rectangulaires. A mesure qu'on s'éloigne de la façade principale, le délabrement des constructions augmente. Nous sommes installés dans une chambre donnant sur un jardin planté de saules, avec un bassin d'eau sale, où la tourbe des employés va puiser l'eau de cuisine, faire ses ablutions, à la grande indignation de notre serviteur, qui les appelle...

Les chambres avoisinant la nôtre ont des planchers où Ton ne peut

DE REÇUT A TEHERAN.

s'aventurer que si l'on est bon équilibriste : les poutres ne supportent plus rien par places, et l'on aperçoit au-dessous de soi les têtes des habitants du rez-de-chaussée. Cette maison a un étage. Les trous y sont innombrables et servent à divers usages.

Un vénérable Persan, dont la barbe est d'un noir de jais, grâce à la teinture, est chargé de veiller sur nous, et c'est à lui que nous exprimons notre étonnement de voir cette maison en si piteux état.

Il nous affirme que le chah, chaque année, affecte une certaine somme

Perso n uage persan.

à I entretien du palais du gouverneur, mais les gouverneurs changent souvent ; ils traversent le palais comme une hôtellerie et ne se soucient point de le voir bien entretenu. Le crédit est dépensé dans un autre but.

Cet estimable vieillard, qui dissimule habilement son âge, boit dans l'espace de deux heures environ vingt petits verres d'eau-de-vic du pavs et fume une trentaine de ghalyan. Il est accompagné d'un officier jeune encore et de deux petits garçons de douze à treize ans, qui l'imitent de leur mieux et ne tardent pas à être ivres. Décidément, l'ivrognerie est un vice du pays.

Le jeune officier a fait des études, dit-il ; on le voit bien à la façon dont il manie une de nos cartes représentant la côte ouest de la Caspienne. Il

prend soin de s'orienter, et il explique à son ancien, qui l'écoute en fumant placidement, que voilà le Khorassan, Bagdad, les Indes, Téhéran, la France, ConsUintinople, etc. Il croyait tenir une mappemonde, et je n'ai jamais vu remanier le monde avec cette désinvolture. Constantinople était juché sur une montagne, Téhéran devenait un port de mer, et le Khorassan prenait la place de Batoum. Nous avions affaire à un major, et l'auditeur était ou fut un général.

Le major avait étudié notre langue, et il la parlait " un pou » . Sont-ils de lui, ces quatre vers mélancoliques (pie j'ai relevés sur une muraille :

Mo!, |>o livre Alnlullali kan que je suis, Tombé ici malouréjcincnt, Suis clt've du {«overnement.

Sortons de cette pays.

À Recht, nous avions à louer des chevaux pour poursuivre notre route; la poste en manquait, et nous avions des bagages qu'il fallait transporter lentement. Par l'intermédiaire de l'agent russe, le consul étant absent, ainsi que toute sa famille, nous entrons en pourparlers avec un muletier. Une affaire ne se conclut pas vite dans ce pays, et le vali était parti que nous étions encore là. Il était bon de lui laisser prendre une avance, car il avait une suite telle, que la route en était encombrée, et nous n'eussions pas facilement trouvé place dans les stations de poste, ni un cheval en cas d'accident.

Cela nous fournit l'occasion d'assister à des scènes curieuses, qui peignent bien le pays où nous sommes.

Dans l'après-midi du 5 avril, le vali est parti. Il est beaucoup aimé à Recht, et il y avait devant le palais une foule immense : des milliers de cavaliers s'étaient rassemblés pour lui faire la conduite. On entendait les clameurs déchirantes du bas peuple, car jamais le vali n'avait refusé une aumône à un pauvre. C'était une désolation générale.

Le maître parti, un changement à vue s'opère. Les femmes qu'il a laissées à Recht et qui partiront le jour suivant peuvent à peine se faire servir. Tout est en désarroi dans le palais. Les emplovés qui ne suivent pas la fortune du vali en prennent à leur aise, et le désordre est indescriptible, comme à la chute d'un empire.

Le lendemain matin, les abords du palais retentissent de clameurs d'un autre genre que la veille. Il n'y a plus de sentinelles, d'hommes armés de gros bâtons qui en interdisent l'accès à tout venant. Et les boutiquiers sont venus sur la place, ils se sont conté leurs malheurs : qu'un tel leur devait depuis longtemps telle somme. « C'est comme moi. » — u Pas possible ! *> — « Croyez-vous qu'il paye? » — » Vallah ! j'ai peur que nous ne recevions pas

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