DE REÇUT A TÉHÉRAN
un tchaki. » — u Je vais lui réclamer mon du. » Et, s'enhardissant, ils ont pénétré dans la première cour, et les discussions ont recommencé, puis on s'est querellé, menacé, et Ton entend des criailleries, des injures; mais si nous en jugeons par ce qui se passe sous nos yeux, aucune bourse ne s'ouvre.
Le jardin que domine notre chambre est envahi par une foule très affairée. Des groupes sont formés, les uns chuchotent, se parlent à l'oreille, d'un air mystérieux, d'autres gesticulent. Quelques-uns sont délaissés, se tiennent à l'écart ; d'autres sont entourés, on les sait influents et bien en cour.
De Peri-Bazar à Recht, dans l'eau.
Deux ou trois surtout, récemment arrivés de Téhéran, reconnaissables à une redingote de coupe européenne et à certains petits souliers vernis de garçons de café, sont salués avec respect. Ils sont très dignes, et leur air est d'importance. On se dispute l'honneur de leur offrir un ghalyan et une tasse de thé. Quelques marchands se sont glissés jusqu'ici, ce sont les riches ; le menu fretin reste à la porte. Ils sont traités avec considération et ils ont l'écritoire à la ceinture, l'écritoire d'où ils sortent des petits bouts de papier, factures qu'ils présentent plus ou moins respectueusement, suivant la crainte qu'ils ont du débiteur. Un marchand prend à part un personnage, et humblement lui tend la note qui était dissimulée dans le parement de sa manche, et celui-ci ne discute pas et fait les plus belles promesses à
son interlocuteur, qui en croise les mains sur son ventre en s'inclinant, et qui baisse la tête de confusion quand le haut fonctionnaire lui met la main sur l'épaule en ami, avant de le congédier. Des mollahs en turban blanc "sont assis, indifférents à toutes ces petitesses d'ici-bas. Ils sont de tous les koumganes de thé et ne manquent pas un des ghalyan qui passent, pas même celui des employés subalternes, que ne présente pas un joli enfant, mais un gamin malpropre, un pied nu, l'autre chaussé d'un restant de savate, et qui se régale de la dernière bouffée sans faire de manières.
On boit force thé, on fume, et à chaque instant un homme vient au bassin, puise de l'eau dans une cafetière, un autre lave le tuyau de sa pipe que la nicotine obstrue, puis, celui-ci ses mains, celui-là ses pieds ; décidément, Amman a raison de s'emporter contre ces gens et de les comparer à des animaux impurs.
Soudain, la foule évacue le jardin et se porte sur une place avoisinant le harem. Un brouhaha éclate, on crie, on entend des pleurs, des lamentations : sont-ce des funérailles? C'est assurément la manifestation d'une grande douleur, c'est l'accent d'un peuple qui se désole.
« Qu'est-ce ?
— C'est la femme du vali qui s'en va et fait ses adieux à la population . »
Sur la place, il y a un troupeau nombreux de pauvres en loques, de femmes, d'enfants qui se baissent, se relèvent, se bousculent, tombent, se roulent, se battent et se précipitent vers une chaise a porteurs attelée de deux superbes chevaux; des estafiers vêtus de rouge ont peine à la défendre a grands coups de bâton contre la vague du populaire. Des cavaliers armés s'efforcent d'entamer la masse et de tracer un chemin à des palanquins posés sur des mules énormes : ils contiennent les suivantes de la seigneuresse, dont nous voyons le bras lancer, à travers les rideaux, des poignées de menue monnaie.
Nous avons l'explication de ce vacarme surprenant, qui s'apaise un instant et reprend de plus belle à chaque nouvelle poignée qu'on lance aux combattants. Les luttes sont émouvantes, le décorum est oublié ; des femmes se découvrent, déchirent leurs vêtements ; des hommes faits sont aux prises avec des enfants, des barbes vénérables elles-mêmes se mêlent a la bagarre. Mille voix hurlent des remerciements.
Mais la générosité la plus grande ayant des bornes, et la pluie commençant à tomber, le convoi finit par s'ébranler et s'engage dans les rues tortueuses. Les palanquins se balancent et fendent péniblement la foule ; la noble dame part au milieu de ses serviteurs et de ses gens d'armes. Et le charivari continue, mais joyeux cette fois, la plèbe ayant la reconnaissance
DE RECHT A TEHERAN.
courte et qui dure juste le temps de satisfaire un appétit. Aux clameurs touchantes d'adieu succèdent les criailleries de ceux qui s'arrachent les pièces de monnaie n'ayant pas été ramassées d'abord, et ils se disputent furieusement : rappelez-vous les mouettes affamées s'abattant sur les reliefs d'un dîner dans le sillage d'un vapeur.
Bien que nous ayons grande hâte d'arriver à Téhéran, je ne puis cependant quitter Recht sans vous dire un mot de son « best » , qu'on trouve à côté du palais du vali comme un remède à côté du mal. On appelle u best » un refuge où l'homme est à l'abri des puissants; nous en avons eu au moyen âge en France : chacun connaît celui de la basilique de Saint-Martin de
Départ de la femme du vali.
Tours, illustré par les aventures de Mérovée et du comte Leudaste. Le best de Recht est une mosquée de peu d'apparence, ayant une galerie bâtie sur un terre-plein. Nul n'a le droit d'en arracher celui qui y a cherché un asile, et cette coutume, que nous considérons comme une bizarrerie maintenant que nous avons des lois, offre des avantages indiscutables dans un pays où la justice est rendue à la légère et les châtiments quelquefois immérités.
Sur ce, nous partons pour Koudoum, la prochaine station, par la boue et la pluie battante; sans les ornières, nous n'en sortirions point, car le mortier y est liquide, et c'est très commode. Toujours des rizières, des saulaies et, se dressant épars, des ormes aux brandies menues parce qu'on les tond chaque
année; de là vient que leurs cimes ont la chevelure peu drue et ébouriffée de ces chauves rebelles, cachant leur nudité sous un désordre apparent de boucles rares, mais savamment frisées. Puis, nous sommes dans le bois, et il est nuit quand nous arrivons à la station, misérable et envahie par une nuée de voyageurs de toute classe. Un feu pour se sécher à peu près, un concert de grenouilles pour s'endormir, le vent qui hurle par les fentes de la station délabrée et nous caresse avec insistance : concours de circonstances qui suffit à nous rappeler Koudoum.
Le 7 avril, nous partons par le soleil pour Roustemabad; nous montons insensiblement à travers la forêt de charmes, de hêtres, de saules, d'érables, de buis; puis, le Kizil-Ouzoun , très large et impétueux, apparaît dans le bas. Nous sommes décidément dans la montagne. La route cesse, c'est un sentier raide, escarpé, pierreux, où nos rosses font preuve d'une solidité de jambes inattendue. Mon cheval se permet cependant une chute au bord du Kizil-Ouzoun, qui roule trois cents pieds plus bas. La béte est tombée sur moi, mais elle a peur du vide et se garde bien de bouger; nous nous en tirons sans accident. Le sentier serpente en vue de la rivière. Mais que vois-je? des ouvriers travaillant à une route? Par Allah! ils sont une cinquantaine à confectionner avec soin un cailloutis très serré, cimenté par un mortier où il entre de la chaux et du charbon. Il y a déjà soixante mètres de construits. A juger d'après l'activité des ouvriers, il faudra plusieurs siècles pour achever la route jusqu'à Becht.
A Roustemabad, station pittoresque : la forêt dans le lointain, pays cultivé, rizières, et au sud, la désolation qui commence. Ici, les forêts du Caucase finissent, et, en même temps, nous sommes débarrassés de la pluie. Nous abandonnons les chevaux éreintés de notre muletier et nous employons les chevaux de poste. Le 8 avril, dans la matinée, nous arrivons à Roudbar, au milieu d'un bois d'oliviers; les montagnes sont dénudées, et je pense à l'Andalousie. Nous suivons toujours le Kizil-Ouzoun, qui prend un nom persan, Safid-Roud, à Roustemabad, où les Turcs cessent.
Nous traversons le pittoresque pont de Mendjil, près duquel court sur d'immenses plaques de roche un berger derrière ses chèvres, frelon sautillant derrière des mouches. Nous sommes incommodés par le fameux vent de Mendjil qui tord les rares arbres de cette région, ayant l'aspect de l'Asie centrale. Aussi ne sommes-nous point surpris d'apercevoir après Mendjil un campement d'hiver de gens de race turque, de Kurdes; ils ont dressé des huttes de roseaux au milieu d'une crau où leurs maigres troupeaux ne trouvent pas une pitance copieuse. Le paysage est sauvage et grandiose, le soleil couchant illumine les nuages, et les pentes arides se parent des cou-
DE RECHT A TEHEltAN.
leurs les plus gaies. A la nuit noire, nous traversons le pont du Safid-Roud et nous logeons dans la piètre demeure servant de station; sa propreté n'est pas extrême. Deux frères kurdes la gardent.
Le 9 avril, nous partons par un beau soleil. Il faut traverser le Safid- Roud à gué; la rivière est large, son cours rapide, et une bande de pauvres hères se précipite à la bride de nos chevaux sous prétexte de nous aider. Leur concours est complètement inutile, mais ils ont l'occasion de nous
Une cli u te au bord du Kiz'l-Ouzoun.
demander un pourboire avec l'acharnement de corbeaux. La mendicité est nationale. La montagne commence ensuite; on sort de la boue, la montée est douce, le paysage aimable. On s'élève. Du haut de la passe de Karzan, la vue est superbe; dans le lointain, des crêtes neigeuses, des montagnes nues dont les grès quartzeux et les schistes s'effritent; une mer aux récifs et aux vagues également impassibles.
Nous descendons à Mazraa; la neige profonde dégèle, la marche est assez pénible. Les montagnes d'où nous sortons ont jusqu'à l'aspect géologique des chaînes de l'Asie centrale, et elles précèdent la steppe,
la plaine qui s'étale jusqu'au Kamtchatka. A Mazraa, on parle persan. Si vous passez par là, montez sur le mamelon frôlé en bas par la route; grimpez aussi haut que vous pourrez et, le ciel libre, jetez un regard d'adieu vers le nord à ces montagnes blanches, où vous avez peiné des heures durant, en supposant que vous les ayez traversées en plein dégel comme nous, puis tournez-leur le dos, comme au passé, dédaigneusement, et abimez-vous dans la contemplation : soyez tout à l'avenir, à ce qui est devant vous. C'est l'heure où le soleil s'enfonce loin derrière, vous avez emporté votre manteau, et rien ne vous oblige à descendre. Prenez le temps.
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Mnzran.
Vous découvrez un paysage grandiose; à vos pieds la plaine est serrée entre deux môles, comme une nier, fuyant à l'est où elle trace la ligne de l'horizon; à gauche, la chaîne est haute, couverte de neige, avec des cimes qui se dressent fièrement comme des vedettes sur la barrière d'un univers; tout au bout, l'une d'elles est visible et parait haute encore, malgré la perspective : peut-être est-ce le Demawend. À droite, la chaîne est plus basse et parait se faire petite ens'éloignant; elle finit en collines qui s'écartent pour livrer un passage : c'est de ce côté qu'on va vers le désert d'Iran. Ces deux chaînes se rattachent au massif de Karzan, comme deux ailes au gros d'une armée quelles devancent.
Vous ne voyez d'arbres nulle part. Dans la steppe, seulement des fumées éparses indiquent le gîte de l'homme ou les villages tassés dans un vallon,
DE ItECHT A TEHERAN.
points gris sur un fond verdàtre; mais les nuances du lointain varient à l'infini, vous ne pouvez en détacher les yeux, et tout ce que vous ne distinguez pas nettement est charmant et a l'attrait invincible de l'inconnu. Ce tableau, peint de main de maître, séduit le voyageur et le décide à porter plus loin ses pas.
Puis, le jour fini, le lointain devient brouillard, il s'évanouit, et vous descendez. Vous vous apercevez alors qu'à côté les hommes s'agitent dans le village construit en carré avec la prétention de figurer une forteresse. Vous entendez des cris d'enfants, des clabauderies de femmes, la cruche sur la tête, au bord d'un ruisseau limpide où pourrit une charogne; les sonnettes dune caravane qui arrive tintent gaiement. Vous voyez poindre à terre quelques charmantes fleurs, admirables de fraîcheur, filles d'une goutte d'eau tombée sur une fiente et d'une caresse du soleil; des alouettes vous disent un joyeux bonsoir, car elles chantent sans cesse, comme ces étourdis Français en pleine douleur et misère. Et vous vous couchez en vous disant que demain, de bonne heure, vous monterez à cheval; votre curiosité est éveillée, il vous tarde de savoir ce que sont ces taches semées dans la steppe : les taupinières des hommes, des villes sans doute.
Femme persane.
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ENTRE KAZVI5 ET TEBERAS.