LA VILLE DU PÉTROLE
Six jours m'avaient suffi pour aller jusqu'au pied de TElbrouz et franchir deux fois la grande chaîne qui sépare l'Europe de TAsie. De retour à Tiflis, j'employai aux préparatifs de mon voyage en Asie centrale une journée que clôtura dignement un diner d'adieu sous le toit hospitalier de mon cher compatriote M. Radelet.
11 suffit aujourd'hui de dix-huit heures pour se rendre de Tiflis aux rives de la mer Caspienne par le chemin de fer transcaucasien terminé depuis cinq ans. Avant l'établissement du chemin de fer, ce voyage demandait huit jours, par des routes difficiles sur les(|ue]les on risquait d'être attaqué par les bandits qui inTestaient la contrée. Si les pluies survenaient, elles emportaient chemins et ponts, et l'on pouvait rester ainsi plusieurs semaines en détresse. Aujourd'hui on part de Tiflis à dix heures du soir, et l'on arrive à Bakou le lendemain à quatre heures. J'eus la bonne fortune de faire ce trajet avec un compatriote, M. Jupsin, notre vice-consul à Batoum, où il devait plus tard me faire un accueil dont je lui garde un afiectueux souvenir. Après une nuit
passée sur de confortables couchettes, nous nous éveillons à Akstapha, le point de départ de la route de poste qui mène en Arménie. Si je n'avais été limité par le temps, j'aurais consacré quelques jours à la visite du mont Ararat: n'en être qu'à une journée de voyage et devoir passer, comprend-on ce raffinement nouveau du supplice de Tantale? Je passai avec le regret de Moïse sur la montagne. Le train roulait dans d'immenses steppes incultes et presque inhabitées qu'inondait d'une lumière aveuglante un soleil chauffé à blanc. Vers le milieu du jour, le thermomètre annonça que nous n'étions pas loin de l'Asie centrale: 40* à l'ombre et 60* au soleil. Lesvoyageurs étaient dans un étatpiteux, bien qu'ils n'eussent pour la plupart gardé de leur costume que leur chemise ouverte sur la poitrine, de façon qu'ils exhibaient à tous les regards leurs affections cutanées : ces affections, causées par les chaleurs excessives, rendent indemne, dit-on, du typhus qui règne dans le pays à l'état endémique.
A l'heure où le soleil au zénith dardait ses rayons les plus cuisants, la mer Caspienne apparut à nos yeux fatigués de la monotomie des steppes désertes: sa paisible nappe d'un vert d'émeraudc fuyait à perte de vue et scintillait sous les rayons d'un soleil éblouissant. Humboldt raconte que lorsqu'il la contempla pour la première fois, il éprouva une des grandes émotions de sa vie de voyageur. Je ne sais pourquoi je n'ai pu élever mon enthousiasme jus-
qu'au diapason voulu. Était-ce l'effet de la température? Ou bien n est-ce pas plutôt que la Caspienne, aujourd'hui abordable en chemin de fer, a perdu depuis Humboldt la fascination qu'exercent sur nous les choses lointaines, inaccessibles et inviolées?
Placée entre l'Europe et l'Asie, cette mer intérieure présente d'étranges phénomènes : son niveau se trouve à vingt-six mètres au-dessous de celui des mers voisines, en sorte qu'il suffirait de la relier par un canal à la mer Noire pour en doubler la superficie et pour submerger toutes les villes situées sur ses rives.
Pendant plusieurs heures, la voie ferrée court le long de la mer. Cette côte est d'une indescriptible désolation : c'est Taspcct du désert, c'est l'effrayante nudité du Turkestan qui s'annonce déjà de ce côté de la Caspienne; pas un pouce de verdure, pas un filet d'eau; partout le sable jaune tranchant sur le vert des flots. Par suite de l'extrême violence des vents qui soufflent de l'Asie, les dunes sont très hautes, très tourmentées : depuis des siècles s'y accumulent les poussières ténues du plus vaste continent du monde ; elles courent à plusieurs lieues du rivage, ce qui semble prouver que la Caspienne a dû avoir autrefois des limites plus étendues : c'est d'ailleurs ce qu'attestent les nombreuses cristallisations salines qu'on prendrait de loin pour des nappes de glace. Aux stations, on ne trouve qu'une eau saumàtre;mais la soif rend peu exigeant, et les voya-
geurs boivent à longs traits en se passant le verre de main en main. La seule diversion à la monotonie du paysage, ce sont les misérables villages tartares, en briques cuitesau soleil, et les chameaux qui complètent la physionomie du désert.
Enfin Ton aperçoit à l'horizon comme une forêt qui donne Tillusion d'une oasis; mais cette prétendue forêt n'est, en réalité, qu'une^collection de quelques centaines de hautes cages en bois recouvrant les puits de naphte de Balakhani, qui ont fait la réputation et la fortune de Bakou.
Le premier soin de tout voyageur qui arrive à Bakou après avoir enduré pendant de longues heures le double supplice de la chaleur et de la poussière, est de courir se plonger dans la Caspienne. Malheureusement le vent soufflant du Sud avait souillé les eaux de résidus denaphtequi flottaient à la surface. Au sortir du bain, on m'olïrit un œuf: c'est le savon dont se servent les gens de Bakou pour se débarrasser la peau de la poussière qui est le fléau de ce pays.
On a nommé Bakou la ville du Pétiole: et, eneiret, le pétrole y est partout, et partout on en respire les odieuses émanations; au bout de quelques heures, vos vêtements en sont tout imprégnés, et votre linge blanc prend une teinte jaune sale. Que vous buviez du vin, de la bière ou du thé, toujours vous retrouvez au fond de votre verre je ne sais quel afîreux
arrière-goût de pétrole. On prétend même, mais je
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ne, que peu de voyageurs ont eu Toccasion de contempler, Le maire de Bakou, S. E. M. Despote Zenovilch, m'avait gracieusement invité à dîner avec M. Woeikof, le savant professeur de géographie à Saint Pétersbourg, qui explorait alors le Caucase. Notre hôlenous réservait une agréable surprise après le dîner. Vers 9 heures du soir ï\ nous proposa une promenade de nuit en mer. Un petit vapeur nous mena au large : après une journée brûlante, c'était une exquise sensation que de se sentir caressé, en cette nuit délicieuse, par la brise que provoquait la marche du bateau. Par une attention délicate, M. Zenovitch avait fait apporter à bord des vins du Caucase. Pendant tout le trajet, nous eûmes constamment l'œil levé vers les astres. Nous étions, en effet, dans la nuit du il août^ la nuit des étoiles filantes: le ciel, magnifiquement constellé, était rayé de mille traînées lumineuses marquantle passage des météores : c'était comme un grandiose feu d'artifice tiré dans l'espace .
Au bout d'une demi-heure, on stoppa. Au point où nous étions arrivés, à cinq verstes de Bakou, le naphte jaillit abondamment à la surface de la mer ; la présence du corps inflammable est reconnaissable aux effervescences gazeuses qui font pétiller les eaux comme du Champagne. On jeta par-dessus bord des étoupes enflammées, et aussitôt, ô merveille I la mer prit feu et nous fûmes entourés d'une brillante auréole de flammes qui vinrent lécher les flancs du
n'oserais l'affirmer, que le pétrole sert à l'arrosage des rues. Les gens du pays s'étonnent fort que les nouveaux arrivés songent à trouver cela insupportable : un résident me disait sérieusement qu'il éprouvait une véritable délectation dans l'odeur du naphte frais.
Je passai une journée aux fameuses fontaines de Balakhani, dont M. Halin, chef d'exploitation de la maison Chibaieff, me fit les honneurs. Ces fontaines m'ont rappelé les geysers de l'Islande et de la Yellowstone; mais ici, ce n'est plus de l'eau claire qui jaillit du sol sous forme de gerbes, c'est du naphte. Aussi n'existe-t-il peut-être pas d'endroit au monde où les fortunes se font, — et se défont, — plus rapidement. Une de ces fontaines, celle de la Société minière, a donné l'année dernière vingt millions de poudsde naphte dont douze millions , furent perdus avant qu'on eût pu capter le jet ; cette année ci, un Arménien du nom de Ter Akopof a eu la chance d'ouvrir un puits qui, depuis le mois de mars jusqu'à l'époque de ma visite , lui avait déjà donné quinze millions de ponds, ce qui représente un bénéfice journalier de 2.000 à 2.500 roubles (environ 6.000 francs). En quatre mois et demi, l'heureux propriétaire de cette fontaine avait donc réalisé près d'un million de francs !
Ce qui est peut-être moinsconnu que les fontaines de Balakhani, si souvent décrites, c'est le merveilleux spectacle des feux de naphte de la mer Caspien-
ne, que peu de voyageurs ont eu Toccasion de contempler, Le maire do Bakou, S. E. M. Despote Zenovilch, m'avait gracieusement invité à dîner avec M. Woeikof, le savant professeur de géographie à Saint Pétersbourg, qui explorait alors le Caucase. Notre hôte nous réservait une agréable s:urprise après le dîner. Vers 9 heures du soir H nous proposa une promenade de nuit en mer. Un petit vapeur nous mena au large : après une journée brûlante, c'était une exquise sensation que de se sentir caressé, en cette nuit délicieuse, par la brise que provoquait la marche du bateau. Par une attention délicate, M. Zenovitch avait fait apporter à bord des vins du Caucase. Pendant tout le trajet, nous eûmes constamment Tœil levé vers les astres. Nous étions, en effet, dans la nuit du il août, la nuit des étoiles filantes: le ciel, magnifiquement constellé, était rayé de mille traînées lumineuses marquantle passage des météores : c'était comme un grandiose feu d'artifice tiré dans l'espace .
Au bout d'une demi-heure, on stoppa. Au point où nous étions arrivés, à cinq verstes de Bakou, le naphte jaillit abondamment à la surface de la mer ; la présence du corps inflammable est reconnaissable aux effervescences gazeuses qui font pétiller les eaux comme du Champagne. On jeta par-dessus bord des étoupes enflammées, et aussitôt, ô merveille I la mer prit feu et nous fûmes entourés d'une brillante auréole de flammes qui vinrent lécher les flancs du
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n'oserais l'affirmer, que le pétrole sert à Tarrosage des rues. Les gens du pays s'étonnent fort que les nouveaux arrivés songent à trouver cela insupportable : un résident me disait sérieusement qu'il éprouvait une véritable délectation dans l'odeur du naphte frais.
Je passai une journée aux fameuses fontaines de Balakhani, dont M. Haiin, chef d'exploitation de la maison Chibaieff, me fit les honneurs. Ces fontaines m'ont rappelé les geysers de l'Islande et de la Yellowstone; mais ici, ce n'est plus de Teau claire qui jaillit du sol sous forme de gerbes, c'est du naphte. Aussi n'existe-t-il peut-être pas d'endroit au monde où les fortunes se font, — et se défont, — plus rapidement. Une de ces fontaines, celle de la Société minière, a donné l'année dernière vingt millions de poudsde naphte dont douze millions Jurent perdus avant qu'on eût pu capter le jet ; cette année ci, un Arménien du nom de Ter Akopof a eu la chance d'ouvrir un puits qui, depuis le mois de mars jusqu'à l'époque de ma visite, lui avait déjà donné quinze millions de ponds, ce qui représente un bénéfice journalier de 2.000 à 2.500 roubles (environ 6.000 francs). En quatre mois et demi, l'heureux propriétaire de cette fontaine avait donc réalisé près d'un million de francs !
Go qui est peut-être moinsconnu que les fontaines de Balakhani, si souvent décrites, c'est le merveilleux spectacle des feux de naphte de la mer Caspien-
ne, que peu de voyageurs ont eu Toccasion de contempler, Le maire de Bakou, S. E. M. Despote Zenovilch, m'avait gracieusement invité à dîner avec M. Woeikof, le savant professeur de géographie à Saint Pétersbourg, qui explorait alors le Caucase. Notre hôte nous réservait une agréable surprise après le dîner. Vers 9 heures du soir jl nous proposa une promenade de nuit en mer. Un petit vapeur nous mena au large : après une journée brûlante, c'était une exquise sensation que de se sentir caressé, en cette nuit délicieuse, par la brise que provoquait la marche du bateau. Par une attention délicate, M. Zenovitch avait fait apporter à bord des vins du Caucase. Pendant tout le trajet, nous eûmes constamment l'œil levé vers les astres. Nous étions, en eifet, dans la nuit du il août, la nuit des étoiles filantes: le ciel, magnifiquement constellé, était rayé de mille traînées lumineuses marquantle passage des météores : c'était comme un grandiose feu d'artifice tiré dans l'espace .
Au bout d'une demi-heure, on stoppa. Au point où nous étions arrivés, à cinq verstes de Bakou, le naphte jaillit abondamment à la surface de la mer ; la présence du corps inflammable est reconnaissable aux effervescences gazeuses qui font pétiller les eaux comme du Champagne. On jeta par-dessus bord des étoupes enflammées, et aussitôt, ô merveille I la mer prit feu et nous fûmes entourés d'une brillante auréole de flammes qui vinrent lécher les flancs du
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