‹ Du Caucase aux monts Alaï: Transcaspie-Boukharie - FerganahChapitre 15 sur 24 · LE CHEMIN DR PRR TRANSCASPIEN · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DR PRR TRANSCASPIEN

Après deux jours passés dans le pays du pétrole, je m'embarquai sur un des paquebots qui font le service de la Caspienne. Au moment du départ, je restai quelque temps songeur : c'est sous les plus sombres couleurs que se présentaient à mon imagination les rivages déserts de l'Asie centrale vers lesquels allait m'emporter le « Grand duc Michel ». N'apercevant autour de moi aucune figure amie, je ne pus me défendre de cette poignante impression d'isolement qu'a éprouvée tout voyageur en s'embarquant pour les pays lointains.

Je passe sur les misères d'une mauvaise traversée; la Caspienne justifia sa réputation de mer capricieuse et inclémenle. Après avoir beaucoup roulé pendant vingt heures, je mis pied sur le territoire de ce mystérieux Turkestan où bien peu d'Européens avaient encore abordé, soit, dans ces derniers temps, avec la gracieuse permission des autorités russes, soit, autrefois, en bravant le fanatisme musulman. Il y a vingt ans à peine qu'un savant hongrois osa, au péril de sa vie, débarquer en Asie centrale : il était boiteux, et voyageait en mendiant; grâce à sa con-

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naissance approfondie de la doctrine de Mahomet et de la langue turque, il put se faire passer pour un derviche; vingt fois il faillit être reconnu, toujours sa présence d'esprit le sauva de l'esprit soupçonneux des plus irréconciliables ennemis des chrétiens. Ce faux derviche s'appelait Arminius Vambéry. Si le célèbre voyageur reprenait aujourd'hui la route qu'il a si péniblement suivie il y a vingt ans, il ne s'y reconnaîtrait plus. Là où il devait se traîner à la suite d'une caravane de pauvres pèlerins musulmans, il trouverait la voie ferrée et le télégraphe, et* il entendrait le sifflet strident des locomotives troublant le silence du désert.

L'auteur de ce féerique changement de décor ? le général Annenkoff,dont le nom est un des plus populaires delà Russie. Ce qu'il lui a.fallu d'énergie et de détermination pour construire le chemin de fer transcaspien, on ne peut s'en faire une idée qu'après avoir vu le pays. A part les bords de l'Amou-Daria et quelques rares oasis, tout le territoire traversé par le chemin de fer estd'unesieffroyabledésolation) que l'homme ne s'y sent pas à sa place. Une instinctive inquiétude passe des yeux à Tàme à la vue de cette nature navrante, répulsive, destituée de tout ce qui peut charmer les sens.

Lorsque le paquebot me déposa sur la plage brûlante d'Ouzoun-Ada,jecherchai vainement unetoufle de verdure, un filet d'eau : partout le sable doié, ^ur lequel tombait de toute sa force un soleil inrpla-

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cable, le terrible soleil du Turkestan.Le train se mit en marche, et au lieu d'éprouver la joie du départ, je ne pus me défendre du regret de m'être engagé dans une mauvaise aventure. Une tempête se déchaînait dans les dunes, des trombes de sable tourblN lonnaient sur la voie, un souffle ardent comme le simoun saharien, recelant une poussière impalpable, nous desséchait le gosier et nous suffoquait.

Dès les premiers tours de roue, la machine dut s'arrêter devant les sables qui obstruaient la voie : il fallut, pour la dégager, réquisitionner une nuée de terrassiers indigènes.

Tel fut le début du voyage. Niera-t on l'influence desmilieux? De tristes réflexions me venaient à l'esprit : ctais-je assez fou pour m'être laissé conduire par le démon des voyages, aux mépris de tous mes

devoirs de famille, dans des parages aussi peu hospitaliers !

Mais il fallait réagir contre ces défaillances du premier moment. Les Russes, avec leur froide ténacité, ontpu construire un chemin deferdansces déserts, et j'aurais hésité à parcourir aussi commodément une contrée qui hier encore était presque inaccessible ! Qui d'ailleurs n'a pu expérimenter qu'il ne faut pas longtemps pour s'habituer à la vue des paysages les plus repoussants? c'est une question d'éducation. Lorsque, après un séjour de quelques semaines en Asie centrale, je revis Ouzoun-Ada, je trouvai à cette petite ville russe aux proprettes maisons de bois

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bâties dans lessables une physionomiepresque riante en comparaison des espaces bien autrement lugubres que parcourt le chemin de fer transcaspien dans la région infernale qui s'étend de Merv à l'Amou- Daria.

Le trajet d'Ouzoun-Ada à Samarcande, d'une extrémité à l'autre du Transcaspien, est de 1360 verstes (i4Sl kil.). Nos trains rapides franchiraient aisément cette distance en vingt-quatre heures, à raison de 60 kilomètres à l'heure. Mais en Asie centrale les chemins de fer n'ont pas de pareilles prétentions: le train qui part deux fois par semaine des rives de la Caspienne, en correspondance avecles paquebots d'Europe, ne met pas moins dequatrejours et quatre nuits pour atleindrela ville sainte où repose Tamerlan. Encore faut-il compter avec les terribles ouragans qui périodiquement emportent la voie. Ce fâcheux désastre m'arriva au retour, dans les environs de Gliéok-Tépé : les premières pluies d'automne arrachèrent les rails et les transportèrent à des distances invraisemblables, et comme l'événement se passait en plein désert, loin de toute habitation, nous perdîmes deux jours entiers â attendre l'envoi de secours; deux autres jours furjnt employés au rétablissement de Id voie par une brigade de 200 soldats : si bien qu'il fallut goûtiir pendant quatre jours les désespérances d'une claustration forcée dans un train en détresse, sous un soleil de feu, sans autre horizon que le sable du désert, sans autre res-

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source qu'un buffet installé sous une tente où Ton manquait de tout, et où Ton payait fort cher des œufs à demi gâtés. Par suite de ce retard imprévu, le voyage de Samarcande à Ouzoun-Ada dura huit jours et huit nuits, environ deux cents mortelles heures qu'il fallut passer dans un de ces vieux wagons rebutés en Russie, qui constituent le matériel du Transcaspien.

La rapidité prodigieuse avec laquelle s'est poursuivie la pose des rails à travers l'Asie russe a excité l'admiration de TEurope. Les travaux se sont peut-être faits avec un peu trop de précipitation, et la voie devrait être consolidée en maintes sections de son parcours. Tel qu'il est, pourtant, le chemin de fer transcaspien est un des plus beaux triomphes du génie humain sur les forces de la nature. La discipline militaire peut seule opérer de telles merveilles. Ce sont des soldats qui ont fait le chemin de fer, et maintenant encore le personnel est presque entièrement composé d'éléments militaires : gardes, conducteurs, machinistes, contrôleurs, aiguilleurs, chefs de gare, commis des postes et du télégraphe, tous ces emplois sont occupés par des soldats de différents grades. Un des grands avantages de cette administration militaire, c'est de coûter beaucoup moins cher qu'un personnel civil.

Pour accomplir les prodiges de célérité qui furent relatés dans les journaux de l'époque. Je général Annenkoif avait imaginé uneméthode aussi pratique

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qu'ingénieuse. Une troupe de 1500 hommes était logée dans un train composé de wagons à deux étages : il y avait un wagon-cuisine, un wagon-ambulance, un wagon-forge, un wagon-télégraphe. Les hommoi^ formaient deux brigades qui se relayaient à tour de rôle. Deux fois par jour, le train des travailleursétait rejoint par un train de munitions. Le matériel était amené de l'arrière à Ta vaut au moyen d'une petite voie portative que l'on établissait le long de la voie principale au fur et à mesure de l'avancement des travaux.

Le bataillon russe était renforcé par des ouvriers indigènes qui faisaient la besogne de terrassiers et touchaient par jour un salaire de dix à vingt kopeks; on les recrutait parmi les Turcomans, les Persans et les Boukhariens; leur nombre s'éleva parfois jusqu'à vingt mille. Si les Persans étaient assez paresseux, en revanche les Turcomans se montrèrent d'excellents ouvriers ; mais leurs ustensiles étaient fort primitifs, et ils ne prétendaient pas en employer d'autres : plutôt que de transporter les terres dans des brouettes, ils préféraient se servir de sacs portés à dos d'homme. On avançait ainsi de quelques verstes chaque jour, et la voie fut achevée à si peu de frais, qu'on peut affirmer que jamais chemin de fer n'a coûté moins d'argent.

Et cependant, il fallut transporter par le Volga et la Caspienne les billes de bois tirées des forêts d'Europe et les rails d'acier fabriqués en Russie. On ne

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se servit des matériaux du pays que pour construire les gares; on extraya les pierres des montagnes de la Perse, on fabriqua les briques avec Targile du désert séchée au soleil ou cuite au four, et Ton utilisa aussi celles des villes ou des villages ruinés qu*on rencontre dans les environs.

/>Pour vaincre les formidables difficultés du chemin de fer transcaspien, il fallait le prodigieux vouloir d'un soldat de génie pour qui le mot impossible n'existe pas) Le générai Annenkoff a eu cette bonne fortune d'Tflustrer son nom par une œuvre pacifique qui vaut bien les plus éclatantes actions de guerre. 11 a fait sortir de l'oubli les vieilles cités des Mille et une Nuits dont l'Europe avait désappris le chemin depuis Tamerlan, Gengis-Khan et Alexandre, et il a eu cet excès d*audace de suivre non pas la route des conquérants, mais celle que la nature semblait avoir voulu à jamais fermer aux invasions militaires.

Au cœur de l'Asie centrale, il existe une région affreuse où cesse toute vie végétale et animale et qui semble être le domaine de la mort. C'est le désert de Karakoum. Mon ami Edmond Cottcau, l'intrépide globe-trotter qui a traversé le Turkestan avant moi, et qui a vu bien des déserts en sa vie errante, déclare n'avoir jamais rien vu de comparable à ce désert-là. *. Oser le traverser à cheval ou à dos de

1. Voyage au Caucase et en Transcaspienne. Bulletin do la Société de géographie commerciale de Paris, 1887-1888.

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cUameau était autrefois une entreprise périlleuse. Annenkoff a trouvé fort simple d'y tracer son Transcaspien.

Le désert de Karakoum commence à l'endroit où se dressent les ruines grandioses du vieux Merv, qui fut envahi par les sables au siècle dernier, et s'étend jusqu'aux oasis au sein desquelles les eaux de l'Amou-Daria portent la fertilité. Pour se représenter cette région maudite, que le train met douze heures à franchir, qu'on s'imagine une mer qui se serait desséchée à une époque contemporaine. Le redoutable problème était de poser des rails et de lancer des locomotives à travers une terre sans eau et sans verdure, où blanchissent les ossements qui marquent les lieux où furent englouties les caravanes surprises par les ouragans, une terre dont chaque coup de vent change le relief et la physionomie.

Comprend-on le problème? Des monticules de sables mouvants de sept à huit mètres de hauteur se dressent dans toutes les directions, en sorte quel œil n'embrasse que le plus étroit horizon. Les rayons implacables du soleil, réfléchis par les sables, surchauffent une atmosphère extraordinairement sèche et font de cette portion du Turkestan la plus effroyable fournaise de l'Asie. On y peut cuire un œuf en l'exposant au soleil. Lorsqu'on plonge un thermomètre dans le sable brûlant, on est stupéfait de voir avec quelle soudaineté l'alcool s'élève jusqu'au sommet du tube. C'est là qu'on peut apprendre à con-

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naître, dans toute son intensité, ]e tourment de la soif, que le thé bouillant peut seul calmer.

Tel est le pays devant lequel n'a pas reculé Annenkoff : il a résolu le problème^ et aujourd'hui la locomotive et le télégraphe traversent l'infernal désert. Il est vi-ai que j'ai vu les poteaux du télégraphe complètement ensevelis dans les sables. Quant à la voie ferrée, il faut chaque jour la déblayer ; il faut aussi vérifier Tétat des rails qui, sous Taction de la chaleur, ont une tendance à s'allonger et à se tordre comme des serpents par l'effet de leur contact immédiat. Telle fut la cause d'un déraillement où plusieurs personnes perdirent la vie vers l'époque de mon voyage. L'on a établi, pour assurer le service des trains, des postes de cantonniers échelonnés de cinq en cinq verstes et desservis chacun par trois soldats qui suffisent à l'entretien d'une section de cette étendue. Ces pauvres diables viventdans des huttes à demi souterraines, faites de billes de bois. Aujourd'hui que les postes sont constamment ravitaillés, les catastrophes ne sont plus à redouter; mais lors de l'établissement de la voie, il arriva que le train qui devait porter de l'eau et des vivres dans le désert fut bloqué pendant plusieurs jours par une tempête de sables : quand le train put atteindre sa destination^ il était trop tard; les malheureux travailleurs avaient succombé à la soif. Et leurs os blanchissent à côté de ceux des voyageurs qui ne sont jamais sortis du lugubre désert de Karakoum.

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Le Karakoum, dont le nom, en langue turkmène, signifie « sables noirs » , s'étend de la Caspienne à TAmou-Daria et des frontières delà Perse au Khanat de Khiva. Le nombre considérable de mollusques qu'on trouve dans les sables atteste que cette région n'est autre chose que le lit d'une anciennne mer qui occupait tout le bassin aralo-caspien, et dont le fond argileux s'est desséché et transformé en désert, sous l'influence des vents. Chose étrange, quoique les eaux se soient retirées, le pays a conservé tout l'aspect d'une mer : les dunes mouvantes en sont les vagues au sommet desquelles on croit voir la crête écumeuse simulée par le mouvement des particules de sable que fouette le vent.

Pour assurer la conservation du chemin de fer qui traverse cette mer ancienne, il a fallu enfoncer, au sommet des dunes, des palissades en bois de pin, qui arrêtent les , sables au passage. Ailleurs on a planté des tamaris et surtout des saksaouls (Halo-» xylon ammodendron) : cet arbre du désert par excellence, quoique d'aspect rachitique, plonge profondément dans les sables ses vigoureuses racines, et raffermit ainsi singulièrement le sol dans lequel il croît. Ailleurs il a fallu consolider les travaux de terrassement au moyen de fascines. Certaines portions de la voie qui manquaient de cohésion ont été imbibées d'eau de mer ou cou vertes d'une couche d'argile.

Mais toutes ces ingénieuses précautions deviennent insuffisantes quand se déchaînent sur cette an-

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cienne mer les tempêtes qui, à certaines époques de l'année, ensevelissent sous des flots de sable des verstes entières de rails. Alors soldats et indigènes accourent par centaines^ la bêche à la main, et en quelques heures réparent le désastre.

Ce qui peut donner une idée de la marche envahissante des sables du Karakoum, ce sont les ruines des villes qui s'élevaient autrefois au milieu de fertiles oasis et qui aujourd'hui sont devenues d'affreuses solitudes perdues dans le désert. Hien ne m'a plus vivement impressionné que la vue des immenses ruines de Merv, qui fut détruite et envahie par les sables au siècle dernier, après avoir été, au moyen âge, une des villes les plus grandes et les plus florissantes de l'Asie centrale.

Le train ne met pas moins d'une demi-heure à traverser les vestiges de cette métropole disparue. Et la scène est si grandiose, que tous les voyageurs sont aux fenêtres des wagons, et que les musulmans eux-mêmes s'absorbent dans une rêveuse contemplation. A perte de vue se profilent sur un ciel embrasé mille silhouettes de tours, de minarets, de dômes, de murs festonnés de créneaux. Les maisons encore debout avec leurs petites tours carrées ressemblent à autant de petites forteresses. La citadelle, type des fortifications du moyen-âge, est merveilleusement conservée : ses murs crénelés sont flanqués à intervalles réguliers de grosses tours rondes percées de meurtrières.

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Et toute c tte fantastique architecture, semblable à un décor de féerie, surgit d'un cflroyable désert de sable. Les édifices sont tous faits de terre, et Ton ne comprendrait pas qu'avec des matériaux aussi peu consistants ils aient pu si bien résister au temps, si Ton ne songeait que le climat do TAsie centrale, d'une extrême sécheresse, momifie en quelque sorte les monuments.

L'immense étendue qu'occupent les ruines counues sous le nom de t Vieux Merv » ne marque pas l'emplacement d'une seule ville, mais de trois antiques métropoles dont la plus ancienne passe pour avoir été fondée par Alexandre le Grand, et dont la plus récente fut complètement détruite en 1795 par l'émir Mourad de Boukhara.

Que reste-t-il de ces opulentes cités que chantèrent les poètes persans et dont les médressés furent des foyers de science au cœur de la mystérieuse Asie? Le voyageur en contemple aujourd'hui les croulants vestiges des fenêtres d'un wagon de chemin de ferl Les sables brûlants occupent la place des merveilleux jardins sous les ombrages desquels dissertaient autrefois les prêtres et les philosophes ! Amer contraste ! grave sujet de réflexions sur les destinées des civilisations! G est à l'empire du désert que doivent donc retourner un jour tous les empires terrestres !

Nous étions entrés dans les « sables noirs » au soleil levant^ nous en sortîmes au soleil ccuehant.

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On pousse un soupir de satisfaction quand , après avoir roulé du matin au soir avec une prudente lenteur dans les sables mouvants, on aperçoit le premier ois3au, puis de Therbe, des arbres, des canaux d'irrigation. Au sortir de Tliorrible vaslitude, le chant des cigales vous cause un divin plaisir. Le désert finit, comme la mer, aussi brusquement qu'il avait commencé, et cnmoinsde temps qu'il n*enfjut pour le dire, la douce sensation d'un air frais, humide et embaumé succède à raccablement causé par une atmosphère sèche et suffoquante. Celte zone de verdure, fraîche comme un oasis, annonce le voisinage du grand fleuve do TAsie centrale.

LAMOU-DARIA.

Vers neuf heures du soir, je me trouvais au milieu d*une aimable société d'officiers russes soupant autour d'une table dressée en plein air et éclairée par des bougies dont la flamme jetait des lueurs fantastiques sur les grands arbres. J*étais chez le prince Khilkoff, auquel le général Annenkoff, qui se trouvait alors en Europe, avait rerais ses pleins pouvoirs. Le prince réside dans une ville naissante fondée par Annenkoff sur les bords de l'Amou-Daria, et qui porte le nom du fleuve. Fort gracieusement il me souhaita la bienvenue et me présenta à ses invités. Parmi eux se trouvait un brillant homme du monde appartenant à la plus haute noblesse. J'étais fort intrigué de son uniforme de simple soldat, sur lequel il portait pourtant la croix de St-Georges et d'autres distinctions conquises sur le champ de bataille de Plevna. Je sus plus tard qu'il avait occupé le rang d'officier, mais qu'il venait d'être dégradé pour avoir tué un camarade en duel. Je fus présenté aussi à l'un des hommes qui connaissent le mieux le Turkestan, M. Tcharikoff, accrédité auprès de l'émir de Boukhara comme agent diplomatique. Comme les présentations

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se faisaient en français, je me serais cru plutôt aux environs de Paris que sur le territoire de l'émir. Le prince me parla de la Bulgarie, oii il fut autrefois ministre de la guerre, et me cita les noms déplus d'un de mes compatriotes qu'il avait rencontrés dans un voyage en Europe. Entendre parler de ma ville natale sur'les rives de l'Amou-Daria, c'est là une des plus agréables surprises que m'ait réservée le chemin de fer transcaspien. Mais ma surprise fut plus grande encore lorsque, le souper fini, un excellent corps de musique militaire nous joua les morceaux en vogue chez nous. J'avais peine à me persuader que j'étais au fond de l'Asie !

Le prince Khiikoif ne voulut pas me laisser passer la nuit dans le train : il fit chercher mon petit bagage à la gare, et m'installa dans une salle du club militaire où un soldat qu'ilmit à mon service disposa sur une estrade, en guise de couche, de moelleux tapis du Turkestan. Comme le prince devait se rendre prochaiuement à Samarcande, il décida que nous voyagerions ensemble en train spécial et dans le wagon de luxe du général Annenkoff,et me donna rendez-vous à Arab-Kaneh, la gare la plus voisine do Boukhara. Enfin il mit le comble à ses prévenances en me prêtant son interprète, un Caucasien à qui il donna ordre de ra'accompagner à Boukhara. Ce Caucasien portait le pittoresque costume de son pays, la longue tcherkesse en laine de poil de chameau^ ornée de rangées d'étuis en argent pour

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les cartouches, la ceinture d'argent avec le long poignard à gaine d'or, les grandes bottes de cuir et le kalpak en fourrure. Mon interprète parlait, outre le russe, les innombrables idiomes de l'Asie centrale ; mais comme mon ignorance du russe et son ignorance du français nous étaient la clef indispensable pour nous ouvrir l'un à Tautre, toute notre linguistique était limitée à celle des gestes.

Je n'étais qu'à demi éveillé quand, le lendemain à cinq heures du matin, je me mis en route avec le porteur du bagage. Quand je voulus le payer de sa peine, je m'aperçus (jue le portefeuille aux roubles, toute ma fortune, était resté dormir sous les tapis, dans la couchette où je l'avais glissé en me couchant. Et de courir à toutes jambes au club pour le retrouver avant qu'il ne fût découvert I Dans ma hâte, j'ameutai contre moi tonte la population canine de l'endroit : les chiens du Turkestan, en bons musulmans, ont en haine le costume européen ; c'étaient des molosses d'assez belle taille, qui me poursuivirent avec acharnement jusqu'au club: je ne leur échappai que par la vitesse de mes jambes. En fouillant sous les tapis, je constatai que les baiiknotes avaient déjà disparu. Comme la salle où je les avais laissés était ouverte à tout venant, j'en conclus qu'un coquin se les était appropriés. J'étais plongé dans des réflexions peu gaies, lorsque je vis paraître un individu .qui me tint un langage auquel je ne compris que le mot « rouble » qui revenait

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souvent. Peu de temps après, le portefeuille me fut rendu intact par un Sarte qui avait couru après moi en suivant une autre route que celle que j'avais prise. Je parvins difficilement à faire accepter par ce brave homme une gratification pour son beau trait d'honnêteté.

Amou-Daria, résidence du général Ânnenkoff et du personnel de l'administration centrale du Trauscaspien, est le termintfS de la première section de la voie. C'est là qu'on traverse le fleuve Amou après avoir changé de train. On arrive d'ordinaire à Amou-Daria vers huit heures du soir, cinquante heures après le départ d'Ouzoun-Ada ; on y passe la nuit, et le lendemain matin on prend le train de Samarcande, composé d'autres v^agons. Les rives du fleuve sont actuellement reliées par le fameux pont de bois, long de deux kilomètres, qui fut construit en quatre mois et inauguré en septembre 1887.

Une merveille d'audace que le pont de l'Oxus I Les pilotis sur lesquels il repose subissent tous les caprices d'.un lit fluvial qui se déplace constamment comme les sables des désorts voisins. On m'a montré des îlots qui avaient récemment émergé là où antérieurement la sonde accusait dix mètres de profondeur. On conçoit que dans de telles condiiions l'existence d'un pontdoit être fort précaire, et jel'appris d'ailleurs à mes dépens : quelques jours avant mon arrivée, le fleuve avait eiufjjrlé toute une portion de rédilice à cent mètres de la rive gauche, et

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une centaine de soldats travaillaient à réparer la brèche. Ils y mirent tant d'ardeur, que la tâche fut achevée en quinze jours, et que je pus franchir le fleuve en wagon à mon retour, II n'y a que le soldat russe, esclave de la discipline, pour accomplir de tels prodiges !

Le général AnnenkoflF, lorsqu'il conçut l'idée de jeter un pont sur l'Amou-Daria, no se faisait pas d'ailleurs illusion sur la durée d'une aussi audacieuse construction. Une somme de 300.000 roubles avait été affectée au transport du matériel du chemin de fer sur la rive droite du fleuve. Annenkoff eut alors une inspiration comme n'en ont que les hommes de sa trempe : d'un coup d'œil sûr, il calcula que la somme allouée suffirait pour faire un pont qui abrégerait énormément les opérations ; et le pont fut fait sans qu'il en coûtât un rouble déplus que si l'on avait employé une flottille de bateaux. Qu'importe que cet ouvrage d'un caractère tout provisoire soit détruit ! Dans la pensée du général ce ne devait être qu'un moyen de poursuivre la construction du chemin de fer de l'autre côté du fleuve : aujourd'hui que le pont a rempli son but principal, il n'y plus grande utilité à ce qu'on lui fasse jouer le rôle accessoire de voie de communication entre les rives du fleuve : un simple pont volant remplirait le même office à moins de frais.

Par suite de la rupture du pont, le service des trains est un peu désorganisé. On devait partir à six

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heures du matin, mais ce ne fut qu'au milieu du jour que le départ eutlieu. Il fallut transborder voyageurs et marchandises du Irain arrivé la veille à celui qui stationnait sur le pont de l'autre côté de rénorme brèche. Ce qui demanda le plus de temps, ce fut le transport de gros cubes d'argent massif destinés à être transformés en tingas, monnaie en cours dans les États de l'émir.

Le transbordement se fît à l'aide do kayouks, lourds bateaux en bois de peuplier que construisent les Khivienspour la navigation du fleuve. C'est dans ces bateaux non pontés qu'ils vont de Tcharjoui à Khiva, se laissant aller pendant des jours et des semaines au fil du courant. Plusieurs kayouks portant des familles entières étaient amarrés à la rive, et j'eus tout le loisir, pendant les longues heures d'attente, d'observer ces Khiviens qu'on reconnaît à leur coiffure : au lieu de s'envelopper la tête du turban blanc, comme les Boukhares, ils portent un grand bonnet en peau de mouton. Le type ousbeg prédomine chez eux, quoique beaucoup soient de race sarte ou turcomane. Ils emportent, en voyage, dans leurs kayouks, leurs ustensiles de ménage, qui sont de la plus grande simplicité : je m'intéressai à voir les hommes pétrir le pain dans de grands vases en terre et le cuire dans des fours en argile, qui font partie intégrante du kayouk.

Mais ce qui m'intéressait le plus, c'était de voir couler à mes pieds l'antique et vénérable Oxus. J'a-

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vais trop souvent rêvé de voir le ileuve historique dont le nom fait souvenir des campagnes d'Alexandre,pour ne pas me sentir ému. Mon imagination eu remontait le cours jusqu'aux frontières de Tlnde et de la Chine, où il prend naissance, pour aller se perdre dans la mer d'Aral, après avoir été par deux fois dans les temps historiques tributaire de la Caspienne. Ces changements de lit bC comprennent à la seule vue du fleuve, dont le nom moderne, Amou-Daria, signifie en langue turkmène « fleuve-mer ». Le nom peint bien la chose. Lorsqu'on vient de franchir le grand désert de Karakoum et qu'on arrive au bord del'Amou, on se croirait, en effet, devant une mer qui marche, tant retendue de la nappe fluviale éveille l'idée de l'incommensurable. L'impression est d'autant plus saisissante que cette immense nappe d'eau issue des neiges du Pamir, le toit du monde, court entre des rives basses à travers une plaine illimitée, où ne surgit aucun accident de terrain.

Je ne connais que le Mississipi, ce géant des fleuves, qui puisse èive comparé à l'Oxus. Ce sont les mêmes eaux jaunes et bourbeuses formant des remous et des tourbillons et roulant entres des rives de peu de consistance que le courant ronge et emporte. Et, chose étrange, ces deux fleuves situés dans deux hémisphères dillérenls, nourrissent les mêmes espèces de poissons ; il est même une espèce qu'on ne trouve nulle part au monde que dans TOxus et le Mississipi : ce poisson, qui a nom scalpherinx, d'as-

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pect bizarre, se lerminant en queue do rat, est le cousin du sterlet, à moins qu'il n'en soit Taïeul, puisqu'il est antédiluvien. La découverte de ce poisson en Asie date de l'expédition de Kliiva ; on l'a appelé kaufmaniay du nom du chef do l'expédition.

Un lourd kayouk chargé de marchandises et de cubes d'argent nous lit franchir le fleuve jusqu'à la brèche du pont. Au moyen d'une échelle nous gagnâmes le train qui chauffait pour Boukhara. Au train était attelé un wagon-restaurant où du jambon et de la bière deSamara nous firent attendre agréablement riieure du départ. Déjeuner en wagon sur l'Oxus, voilà qui ne manquait pas de nouveauté.

Quand le train se mit en marche, je ne pus me défendre d'un certain sentiment de crainte : sous le poids de la machine qui s'avançait avec une prudente lenteur, la fragile charpente faisait entendre des craquements peu rassurants. Du haut de la plateforme du wagon, on voyait, à travers les jours du tablier, les eaux jaunes du fleuve, courant, à dix mètres plus bas, avec une rapidité vertigineuse. C'est de là que je pus le mieux admirer l'audace do ce formidable agencement de pilotis et de madriers d'une demi-lieue de longueur. Et je compris l'éloquent laconisme de cet ingénieur anglais, qui, apprenant l'inauguration du pont de l'Oxus, dont il avait jugé la construction impossible, télégraphia au général Annenkoff ce seul mot : « Splendid! ».

Le train ne mit pas moins de vingt-cinq minutes à

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franchir l'espace s'étendant de la rupture du pont à la rive droite du fleuve. Un piéton l'eût fait en moins de temps. J'avoue que je ne respirai à l'aise que lorsque nous nous retrouvâmes sur la terre ferme.

Le pays que nous abordions fait partie des États de l'émir de Boukhara, dont le territoire a été considérablement réduit par la conquête de Samarcande, en 1872. La portion indépendante de laBoukhariese trouve aujourd'hui sous le protectorat de la Russie, de même que le Khanatdo Khi va; mais en réalité, cette indépendance est absolument chimérique : à la moindre hostilité de la part des Boukha riens, les Russes pourraient, en leur coupant l'eau, transformer leur pays en un désert de sable : ils n'auraient qu'à détourner le cours de la rivière Zerafchane qui, après avoir arrosé la terre de Samarcande dont ils sont les maîtres, va porter la fertilité en terre boukhare. En fait, la Boukharie est un pays médiatisé, qu'on peut considérer comme faisant partie intégrante des possessions du tsar. L'émir, qui a fait son éducation à Saint-Pétersbourg, n'est qu'un docile instrument aux mains do la Russie, et la mission d'un agent politique auprès de ce souverain nominal ne doit guère consister qu'à lui transmettre les volontés du gouvernement de Tachkent. L'émir n'ignore point qu'il est tout à la merci de son protecteur, aussi cherche-t-il à se concilier son amitié par de riches cadeaux qu'il envoie périodiquement au tsar blanc et au gouverneur général du Tur-

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kestan. Mais il aura beau retarder l'échéaiice fatale, le jour est proche où ses sujets, pressurés d'impôts, réclameront eux-mêmes une annexion qu'ils appellent de tous leurs vœux depuis que leurs frères de Samarcande se trouvent si bien du régime paternel introduit par les conquérants.

Rien de plus habile que la politique des Russes dans le Turkestan : ils arrivent en très peu de temps à s assimiler les peuples asiatiques par une tactique qu'un général russe m'exposait en trois points : eni premier lieu, ils respectent l'indigène et le traitent fraternellement sur le pied d'une parfaite égalité, se gardant bien de lui témoigner la hauteur dont on use ailleurs envers les races conquises ; en second lieu, ils laissent intactes les croyances religieuses des populations musulmanes, et contribuent même à Tenlretien et à rembellissement des mosquées et des médressés; en troisième lieu, ils admettent l'indigène aux fonctions civiles et aux grades dans l'armée : j'ai rencontré en Turkestan des Asiatiques occupant le grade de colonel ou le rang de chef de district. Cette heureuse politique fait aimer les conquérantsT et triomphe honorablement des dernières résistances du vaincu. Si Ton songe enfin que les peuples conquis payent à peine la moitié des impôts qu'ils payaient sous le gouvernement des khans et des émirs et que les riches ne vivent plus dans la crainte continuelle de voir leurs propriétés confis([uées, on comprendra pourquoi Boukhariens et Khiviens as-

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pirent à passer sous la domination des Busses. Lorsqu'on a franchi TOxus, on voit se continuer encore pendant quelque temps la contrée verdoyante dont l'aspect fait un si aimable contraste avec les affreux déserts de la région transcaspienne. C'est aiix ariks, canaux d'irrigation alimentés par les eaux du fleuve, que cette contrée doit sa fertilité. Le blé. le soi^He, les magnaneries, le coton sont les principales cultures. Le coton indigène vaudrait à lui seul la conquête ; mais le coton américain lui est infiniment supérieur. Aussi les Russes cherchentils depuis longtemps à s'allVanchir de l'importation étrangère. Il y a plus de quinze ans qu'eurent lieu les premiers essais d'introduction du coton américain au Turkestan : ces essais, par suite de diverses circonstinces, ne furent point suivis de succès, et les plantations furent abandonnées. Ce ne fut qu'en 1884 que de nouveaux efforts furent faits pour encourager cette culture, d'un très grand intérêt pour les Russes qui importent annuellement pour une somme de 80 à 90 millions de roubles de coton. L'essai fut, cette fois, couronné d'un complet succès, comme l'atteste une statistique que m'a communiquée, lors de mon séjour à Tachkent, S. E. le général Rosenbach, gouverneur général du Turkestan. En 1884, la première année oii furent faites des expériences sérieuses, il a été récolté quelques centaines de pouls de coton amiricain. En 1885., la production a été de 20.000 p )uds. En 1886, on s'attendait aune

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récolte de plus de 100.000 pouds, luais des gelées précoces ont réduit ce chiffre à 60.000 pouds. En 1887, on a exporté du Turkestan 213.000 pouds de coton américain égrené, ce qui, en donnant au poud une valeur de huit roubles, représente un chiffre de plus de 1.500.000 roubles. En 1888, la récolte a été de 500.000 roubles : la superficie des champs occupés par le cotonnier avait presque triplé en comparaison avec Tannée précédente. La fibre récoltée en Turkestan ne le cède en rien à celle qu'on récolte en Amérique. M. Wilkins dirige à ïachkent des essais de culture sous les ordres du gouvernement russe.

Le Turkestan est le pays des contrastes : à quelques lieues de TOxus, le désert reprend son empire, succédant brusquement aux champs cultivés. Parmi mes compagnons de wagon se trouvait M. Lebrun, ingénieur français établi à Karakoul. Il m'expliqua que ia contrée que nous parcourions, aujourd'hui ensevelie dans une mer de sables mouvants, était d'une admirable fertilité avant la prise de Samarcande, qui ne date que de seize ans à peine. Les tradi* tiens racontent même qu'autrefois tout le pays qui s'étend de Karakoul à Khiva était si extraordinairement peuplé qu'un chat pouvait aller d'une ville à l'autre sans quitter les toits. Le long de la voie ferrée, des ruines surgissent de toutes parts du milieu des sables et attestent Tancienne prospérité de cette partiede laBoukharie. Les oasis ne devaient leur exis«

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tence qu'aux canaux d^irrigation ; le jour où les canaux s'ensablèrent par suite de la négligence des habitants, les champs se changèrent en déserts. C'est là une loi fatale en Asie centrale. Le seul moyen d'y ramener la fertilité serait de rétablir les canaux taris ; mais, depuis la suppression de la corvée, les grands travaux ne sont plus possibles.

Dans leur marche envahissante et irrésistible, les dunes se dirigent vers Boukhara dont elles ne sont plus loin, et le jour viendra peut-être oii la grande ville sera engloutie par des flots de sable comme le fut, au siècle dernier, la puissante ville de Merv. Ainsi se réaliserait une ancienne prophétie à laquelle croient tous les Boukhariens avec l'inébranlable conviction que donne le fatalisme musulman.

Que ceux qui veulent voir la ville-type asiatique se hâtent ! La réalisation de la funèbre prédiction serait fâcheuse pour l'agence Gook.

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