BOUKHARA. — LES BAZARS
Longtemps avant d'atteindre Boukhara-la-Noble, on voit dans la pure atmosphère se profiler, marquant remplacement de la grande ville, la silhouette élancée du sinistre minaret de Mira-Arab, du haut duquel les émirs firent précipiter tant de victimes. Comme le pays est absolument plat, ce haut monument est visible à plusieurs lieues de distance.
A la station d'Arab-Kaneh, encombrée de centaines de balles de coton, je monte avec M. Pokorski, dans le carrosse de Témir, qui nous attend à la gare d'après les ordres que Fagent diplomatique russe, M. Tcharikofl", a envoyés d'Amou-Daria parle télégraphe. M. Tcharikoff habite une des maisons de rémir, et comme il n*y a point d'hôtellerie dans toute la ville^ c'est chez lui que descendent les rares Européens qui visitent la localité. Mais comme il est absent, M. Pokorski, un aimable négociant polonais que j'ai rencontré dans le train, m'a gracieusement proposé de me mener sous son toit. L'hospitalité russe, en Asie centrale, est aussi large que l'hospitalité espagnole au Mexique : sans elle, le voyageur serait souvent réduit dans ces contrées à coucher à Ha belle étoile.
C'est donc dans la voiture de l'émir, un vieuK landau emmené de Russie à grands frais, que nous allons faire notre entrée dans .Boukhara. Sans considération pour un aussi respectable équipage, nous y empilons nos bagages ainsi qu'un gros paquet de linge que M. Pokorski a fait laver à Amou-Daria, pour la raison — proli pudori — qu'il n'y a pas une seule blanchisseuse dans la capitale delaBoukharie. Quatre chevaux sellés à la mode boukhare tirent le carrosse, montés par quatre cochers vêtus de soie et coiffés de majestueux (urbans de mousseline. Ainsi voitures, nous nous rengorgeons comme si nous étions les ambassadeurs du Roi-Soleil se rendant à la cour de quelque potentat asiatique.
Mais ce qui me parait singulièrement diminuer le prestige que nous donne un pareil équipage, ce sont les bonds désordonnés que nous nous mettons à faire dès que nos quatre automédons ont pris le galop sur la route poudreuse, non pavée, toute criblée de fosses, d'ornières et autres pièges perfides qui à tout instant nous font croire que nous versons. Et pourtant nous ne versons point, quoiqu'il soit peu vraisemblable que jamais entrailles d'ambassadeur aient été soumises à pareil régime. Cette singulière promenade se prolonge pendant une heure et demie, car Arab-Kaneh, station la plus proche de Boukhara, ne se trouve pas à moins de douze verstes de la ville.
La raison pour laquelle le chemin de fer trans-
caspien a été établi à si grande distance de la capitale est assez amusante. L'émir voyait dans la proximité du chemin de fer un moyen facile pour les femmes de Boukhara de se soustraire à la puissance maritale en usant de ce que les musulmans appellent Tarba de Chaïtan, ou le wagon du diable. II mit en œuvre toutes les ressources de la diplomatie orientale pour obtenir des Russes qu'ils ne vinssent point troubler le bonheur conjugal de ses sujets par un aussi dangereux voisinage. 11 insista pour que la voie ferrée passât à vingt verstes delà ville. Les Russes ne pouvaient. se refuser à faire droit à des préoccupations aussi légitimes, mais ils estimèrent qu'une distance de douze verstes suffirait à sauvegarder la paix des fovers boukbariens.
Tout en 'faisant une concession à l'émir, les Russes obéissaient d'ailleurs à des considérations sanitaires, car l'insalubrité des eaux de Boukharaétait pour eux plus dangereuse encore que n'était pour les habitants le voisinage d'une gare de chemin de fer. Leur prétendue concession n'était, au fond, qu'un acte de très habile politique. Arab-Kaneh est évidemment destinée à devenir une nouvelle Boukhara, qui supplantera la vieille capitale des émirs. Ici comme à Tachkent, comme à Samarcande, comme à Marghellane, une ville russe s'élèvera non loin de la ville indigène. Une gare en pierre, un restaurant et quelques bâtiments accessoires formaient, lors de ma visite, l'embryon de la cité future. La construction
d'une caserne était projetée. Plus tard on tracera des rues, on plantera des arbres. La nouvelle ville sera la résidence de Tagect politique russe. Déjà des compagnies commerciales se sont empressées d'acheter des terres le long de la voie ferrée. Dans peu d'années la ville russe deviendra, au détriment de sa voisine indigène, un centre important d'activité commerciale, et c'en sera fait de la fortune séculaire de Boukhara-la- Noble, qui subira la destinée de Samarcande.
Sur la route poudreuse qui mène d'Arab-Kaneh à Boukhara, le mouvement est extraordinaire : une fouie d'Asiatiques de toutes races, vêtus comme au siècle de Tamerlan, vont à travers la campagne ensoleillée, trottinant, les jambes pendantes, sur de tout petits ânes qui portent souvent l'homme et sa compagne, celle-ci soigneusement voilée du tchasman, transparente pièce de crin noir qui la cache à tous les regards sans lui masquer la vue des passants. J'ai vu de ces pauvres bêtes portant jusqu'à trois individus, grotesquement juchés sur l'arrièretrain. Nous croisons à chaque instant des arbas, chariots du pays portés sur une paire de roues d'énormes dimensions construites par des charrons qui n'ont aucune notion du cercle : ces f)rimitifs attelages vont pourtant comme lèvent, traînés par un cheval que monte le conducteur armé d'un petit fouet. La campagne est d'une prodigieuse fertilité : à perte de vue, ce ne sont que champs de coton et de
sorgho, inondés d'une nappe d'eau d'un demi-pied d'épaissear que fournissent les ariks ou rigoles d'irrigation : la sécheresse extrême du climat combat les pestilences que peut engendrer ce mode d'irrigation. Des murs de boue séchée soutenus par des contreforts bordent, à droite, la route sur une longueur de plusieurs kilomètres, défendant l'accès des immenses jardins qui entourent le palais d'été de l'émir. Plus loin, nous longeons un cimetière : les morts reposent sous de grands sarcophages en briques ; les chiens et les chacals y viennent en foule la nuit, détruisent les tombes fraîchement construites, et se repaissent de la chair des cadavres. Vers huit heures du soir, nous franchissons une des treize portes de Boukhara : une heure plus tard, nous eussions trouvé les portes fermées, comme au bon temps du moyen âge où nos bourgeois ne pouvaient rentrer en ville après l'heure du couvre- feu. Notre calèche à quatre chevaux se fraye passage à grand'peine à travers l'inextricable labyrinthe de ruelles qu'envahissent déjà les ténèbres de la nuit • tout y a un air mystérieux qui pique vivement la curiosité d'un voyageur jeté presque sans transition dans un monde nouveau ; aucun bruit dans ces rues non pavées, où les passants se glissent comme des ombres le long des murs de boue séchée dont sont faites les maisons de Boukhara ; et comme les maisons, suivant la mode des pays musulmans, n'ont sur la rue d'autre ouverture que la bouche close de la porte,
los murs ne révèlent aucun secret de la vie intérieure. Mais ce qui met le plus la curiosité au supplice, c'est le voile impénétrable dont les femmes se couvrent le visage. Tous ces petits mystères redoublent l'exaspération causée par les impuissants efforts qu'on fait pour démêler dans l'obscurité, en écarquillant les yeux, la physionomie de la ville et des habitants. Je ne sais par quel singulier hasard c'est toujours la nuit que j'ai fait mon entrée dans les plus curieuses villes du monde. L'amère déception;, pour un affamé de couleur locale, que de se dire qu'il est erifm dans une ville dont le nom magique lui tinte depuis longtemps et de ne pouvoir rassasier ses yeux de tout ce que son imagination lui a fait entrevoir avant d'y arriver I
Il nous faut bientôt descendre de voiture, car les rues deviennent si étroites qu'elles ne peuvent plus livrer passage au carrosse de l'émir : nous faisons donc à pied la dernière partie du trajet. Mon hôte habite, au cœur de la ville, une maison indigène ne communiquant avec le dehors que par une porte en bois garnie de grosses têtes de clous, comme les Maures en ont laissées sur les portes de Tolède et de Grenade. Il fait céder le cadenas, et nous nous trouvons dans une mignonne habitation réalisant tout à fait le type de la maison boukhare : un ravissant patio tout inondé des clartés de la lune, sur lequel s'ouvrent quatre ou cinq appartements d'une extrême exiguïté, mais si coquets, si artistement déco-
rés, que je me croirais dans un sérail turc. Les murs sont couverts de peintures naïves et gauches, mais d'une merveilleuse richesse de coloris : on y voit étinceler le plumage éclatant d'oiseaux fabuleux ressemblant aux perroquets des tropiques, et les teintes brillantes d'une flore exubérante qui n'a jamais existé que dans l'imagination tout orientale de l'artiste indigène. Â la lumière des bougies^ les plafonds lambrissés à la mauresque fascinent l'œil par une incroyable débauche de couleurs où éclate surtout le rouge vif. Partout le moelleux tapis de Boukhara au soyeux duvet amortit le bruit des pas. Quelques marches en terre séchée conduisent à une première terrasse sur laquelle s'ouvrent les petits appartements situés à l'étage. De là on monte par une échelle roide au toit plat formant la terrasse terminale.
Tel est le type de la demeure boukhare qui ne diffère guère, en somme, de toutes celles que j'ai pu observer en pays musulmans, de Mogador àKokan, des plages moracaines que baigne l'Atlantique jusqu'aux rives derOxus et du Syr-Daria.
Ces maisons sont admirablement adaptées au climat torride du Turkestan ; les appartements, qui ne prennent jour que par le patio, sont disposés de telle manière que le soleil n'y pénètre jamais. Et puis le patio même n'est-il pas la plus ingénieuse invention des bâtisseurs de l'Orient? C'est un véritable appartement en plein air, le plus agréable de la maison,
BODKHARA-LA-NOBLE
celui OÙ les habitants passent les trois quarts de leur vie : sur la terrasse à ciel ouvertsituée à l'étage ils disposent leurs couches dans la saison chaude et y passent la nuit al fresco, car la température intérieure des appartements n*est guère supportable. Très ingénieux aussi les lits boukhares: de simples cordes de chanvre entrelacées et tendues sur un cadre que supportent quatre pieds en bambou ; on dispose sur cette couche légère et fraîche un mince matelas, et quand vient la brise du matin^ on tire à soi une couverture piquée, rembourrée de laine. Ailleurs, on y gagnerait des rhumatismes, mais cette affection est presque inconnue sous le ciel extraordinairement sec de l'Asie centrale.
Mon hôte se plaît beaucoup dans la jolie habitation où il a établi ses pénatesdepuis deux ans^ et où il vit presque pour rien. Qu'il me pardonne mes indiscrétions. Le loyer de sa maison, dix roubles par mois ! Son concierge, deux roubles ! Son cuisinier, vingt roubles ! Et les vingt roubles payent à la fois les vivres et l'homme qui les accommode! A peine mille francs par an, c'est tout ce qu'il en coûte pour vivre dans la métropole de l'Asie centrale.
Le dîner servi sur la terrasse, au clair de lune, fait honneur au talent du Vatel asiatique : son triomphe est le plat du pays, le Kavardak ou mouton bouilli; il connaît aussi la préparation de la cervelle de vecau à la caucasienne ; au dessert, apparaissent, arrosés par le délicieux vin blanc deSamarcande> les
fruits exquis du Turkestan, d'énormes grappes de raisin violet à grains allongés, gros comme des noisettes, et le succulent melon de Boukhara^ qui passe avec raison pour le meilleur du monde : un gourmet russe me disait de ce melon qu'il vaut à lui seul la conquête.
Nous achevons la soirée sur la terrasse terminale qui forme le toit de la maison, humant de scigarettes de Samarcande dans une délicieuse causerie.
Le saisissant panorama! Boukhara-la-Noble, éclairée par une lune éblouissante, est tout entière à nos pieds; des milliers de terrasses miroitantes s'allongent jusqu'au bout de l'horizon, dominées par les hardies silhouettes des mosquées et des médressés. Les bruits confus et vagues de la ville montent vers nous, non pas les bruits fiévreux de nos grands centres de population, mais ceux plus calmes et plus graves d'une austère cité ,du moyen âge, rumeurs étranges, d'un autre monde, nouvelles pour des oreilles européennes : point de roulement de voitures, point de trot de chevaux résonnant sur le pavé que ne connaissent pas les villes d'Asie, mais les sons gutturaux, presque sauvages, des voix humaines se mêlant aux cris des chiens, des ânes et des chameaux.
Au centre de cet immense enchevêtrement de petites maisons en boue, quelque chose se profile dans la nuit claire avec une incroyable netteté de lignes : c'est la haute et solide tour destinée aux exécutions capitales; elle monte vers les astres, véritablement
gigantesque, eflfrayante, et fascine l'œil comme un des plus sombres vestiges du passé.
Comment dire la sereine beauté des nuits d'Asie centrale I Pareilles à des milliers de lampes d'or accrochées à la voûte céleste, les étoiles brillent d'un éclat que je ne leur ai vu que sur les hauts plateaux du Mexique ou dans les solitudes du Colorado et du Montana. Dansnos villes civilisées, dont l'atmosphère est viciée par les vapeurs de l'industrie, jamais le firmament n'a cette troublante grandeur.
Heureux Pokorski! Depuis deux ans qu'il vit au sein de la barbarie asiatique, son bonheur est de venir chaque soir goûter sur son toit les charmes de la solitude en méditant sous les étoiles: et il n'échangerait pas sa petite maison de Boukharapour les plus magnifiques palais de Moscou. Rien n'égale, d'après lui, l'avantage devivredans la liberté la plus absolue, affranchi des mille servitudes que crée la vie européenne. 11 se reproche de ne pas s'être encore complètement dépouillé de son enveloppe russe. N'ayant pasadopté dès le début le costume du pays, il éprouve mille ennuis de ce préjugé du vêtement. Dans les rues de la ville il est réduit à s'armer d'un fouet pour écarter les enfants qui le traitent de chien et lui jettent des écorces de melon, sans compter qu'il ne trouve pas de blanchisseuse pour son linge. MÏais ces petites misères sont compensées par tant d'avantages! A Boukhara, par exemple, on n'a nul souci devoleurs : mon hôte me fait remarquer qu'il ne retire
jamais réchelle par laquelle il monte à sa terrasse; et cependant, toutes les maisons de la ville communiquentpar les toits, circonstance doutprofitent seuls les chatsdans leurs promenades nocturnes. En fait de serrures, on ne connaît, à Boukhara, qu*une petite cheville de bois fixée à la porte de la rue. Qui n'a remarqué que Tart de la serrurerie et le métier de voleur sont d'autant plus compliqués qu'une civilisation est plus avancée !
Après quelques heures de sommeil, nous sommes de bonne heure sur pied, pour la visite des bazars qu'il faut voir aux heures matinales. Le thé pris, nous partons. Comme nous sommes presque les s^îuls Européens que Boukhara possède en ce moment dans ses murs, mon hôte me donne le sage conseil de ne rien faire qui puisse exciter la méfiance des mahométans : ni notes, ni croquis! L'arrogance des indigènes à l'égard des chrétiens n'est plus, toutefois, ce qu'elle était dans les premiers temps que les Russes se montrèrent dans les rues de Boukhara. Ils se bornent aujourd'hui à leur lancer d'inolTensives malédictions, mais ne se risquent plus à lever sur eux la main depuis qu'ils savent qu'un chrétien ne se laisse pas impunément maltraiter comme un juif ou un hindou. On ne peut s'imaginer d'ailleurs jusqu'où va la lâcheté d'un Boukhare. Un jour qu'un cavalier européen [parcourait la ville sans escorte , quelques indigènes se mirent à effrayer sa monture : comme il faisait mine de les frapper de sa
86 BOUKH AR A-L A NOBLE
cravache, il vit les forcenés se précipiter vers lui avec l'intention de le massacrer. Seul et sans armes contre toute une bande d'assaillants, il dut la vie à une de ces inspirations que suggère un imminent danger : gravement, il tira de sa poche, à défaut de revolverlirt petit porte-crayon métallique qu'il braqua sur euxjuft cette vue les drôles détalèrent incontinent, terrifies par ce diabolique engin qui devait contenir certainement une matière explosive.
Nous voici au grand bazar de Boukhara,^au centre de la grande ville. Un vrai chapitre des Mille et une Nuits en action ! mais les Mille et une Nuits entrevues à travers un voile épais de poussière flottante. A Boukhara, comme dans toutes les villes du Turkestan, les rues du bazar sont protégées contre un soeil torride par un toit plat formé de charpentes sur lesquelles on étend de la boue ou des nattes; de distance en distance s'ouvre un petit trou carré donnant à peine passage à un peu d'air et de lumière. Et voilà pourquoi poussières et miasmes, ne pouvant s'échapper vers le ciel, sont retenus en suspension dans une atmosphère viciée par toutes les émanations d'une saleté orientale très florissante, grâce à la paresse des chiens dormant tout le long du jour sur la voie publique qu'ils sont censés entretenir.
Dans ce miheu infect se concentre toute la vie d'une ville de plus de cent mille âmes qui n'a pas moins de dix verstes de circuit, bien que les maisons soient tellement serrées les unes contre les autres
BOUKHARA-LA-NOBLB 87
qu'on pourrait la traverser de part en part sans quitter les toils.
Voulez vous revivre la vie du raoyen âge? Venez ici : vous aurez reculé de six siècles. Que dis-je ! les scènes des temps bibliques vous repasseront sous les yeux. Il serait difficile de donner une idée de Taspect de cette foule bigarrée où se confondent les races les plus diverses de l'Asie : Sartes, Ousbegs, Tadjiks, Kirghises, Hindous, Juifs, Persans. Toutes ces racée se perpétuent ici depuis des siècles et se coudoient sans ^e mélanger. Le costume varie avec les types : le Boukhare se distingue du Khivien ou du Persan en ce que l'un se coiffe du turban blanc, l'autre du bonnet en peau de mouton. Le sectateur de Mahomet a seul le droit de porter l'ample robe de soie et la ceinture : le Juif ne peut se ceindre que d'une corde, et il ne lui est permis de traverser les rues qu'à pied.
Quelle ville au monde peut offrir une pareille confusion de races et de religions? C'est un kaléidoscope, où l'œil et l'esprit se perdent en mille combinaisons qui échappent à l'analyse d'un voyageur de passage. Les Russes eux-mêmes, dont la conquête ne date que d'hier, n'ont pu encore débrouiller ces problèmes ethnographiques. Pour nous, il vaut mieux nous en tenir au pittoresque.
Voici passer pêle-mêle le derviche vêtu d'une sordide peau de mouton, égrenant dans ses doigts crasseux, d'un air hébété, son rosaire; le porteur d'eau
colportant dans une peau de bouc sa marchandise qu'il répand dans les cours des habitations pour un poui; le mollah dont la longue barbe d'argent, la démarche grave, la robe majestueuse font songer aux anciens patriarches; le marchand se tenant d'une façon burlesque sur rarrière-train de son bourricot qui va trottinant ei renversant tout ce qui ne se gare pas à son passage ; la femme musulmane qui s'en va de même à califourchon sur sa monture ou se glisse timidement à pied le long des murs de boue, le visage et même les yeux soigneusement dissimulés sous un voile de couleur si elle est jeune fille, sous un voile noir si elle est sous puissance maritale ; le chamelier conduisant d'immenses dromadaires entêtés, au cou desquels pendent de grosses cloches sonnant comme des casseroles fêlées; l'artisan au torse nu, bronzé par le soleil ; le mendiant en haillons, couvert d'ulcères et de plaies hideuses, qu'il entretient avec un soin pieux pour récolter beaucoup depouîs ; l'aveugle ou celui qui simule de l'être, bien que la cécité doive être d'un médiocre rapport dans cette ville ensoleillée où elle est si commune qu'elle n'attire même pas lattention ; le barbier en plein |vent, qui fait la tête de son client à l'aide d'un mauvais couteau semblable à celui dont se servent nos marmitons pour peler les pommes de terre. On n'imagine pas une pareille orgie de couleur locale où les oreilles trouvent à se saturer aussi bien que les yeux. C'est l'ànier ou le chamelier qui vous crie gare, après qu'il vous a renversé;
c'est le marchand qui vous hêle au passage, proclamant d'une voie retentissante les qualités de ses marchandises ; c'est l'écolier qui se prend de querelle avec un camarade et qui lui décoche tout le vocabulaire d'injures des langues persane ou turkm^me.. A cette cacophonie humaine se joint le concert des bétes, ânes, chameaux et chiens.
Dominanttout le vacarne, il y a encore labruyante musique de tous les métiei's à Toeuvre. Ici, l'on peut voir une martellerie donnant une idée exacte de ce que pouvait être cette industrie dans nos villes du douzième siècle : l'ouvrier y bat le fer suivant les
procédés archaïques de nos pères avant Tinvention des machines, martelant sans repos, toujours martelant, du lever au coucher du soleil, avec une ar Jeur et une patience qui étaient le secret des admirables ouvriers du moyen âge. Ailleurs, c'est une forge ou une menuiserie, dont le type primitif n'a pas changé depuis l'antiquité : les personnages de l'ancien Testament employaient le même système de tour ou do soufflet. Ce cuisinier en plein veut, qui fait rôtir à la broche de menus morceauxde mouton, ce boulanger qui cuit desgalettes plates sans levain, ce tailleur qui donne auxkhalats une coupe naïve et invariable, cet ;
armurier qui confectionne des haches de guerre et ,|
des cottes de mailles faisant rêver aux croisades, ce ;
potier qui n'inventera jamais une autre forme de )
vase que celle qui lui a été transmise de père en fils 1
depuis la nuit des temps^ ce sont là autant de figures j
d'artisans qui semblent surgir d*un passé lointain et vaporeux, et qu'on est quelque peu surprisde voir se mouvoir dans la réalité. Marco Polo, peut-être même Alexandre le Grand, ont dû voir les mêmes scènes.
Le bazar de Boukharaforme une ville dansla ville, il comprend un nombre considérable d'enceintes qu'on désigne sous le nom de caravanséraïs. Chaque industrie, chaque commerce ont leur enceinte ou leur rue déterminée, qui forme un petit bazar distinct. Le bazar des tapis et celui des soieries sont établis sous de longues galeries couvertes, oii sont exposés aux regards les merveilleux produits du Turkestan, de l'Inde et delà Kachgarie. Impossible de ne pas y dégarnir le portefeuille aux roubles. Ah ! ces soies de Boukhara! comme elles fascinent l'œil et charment le toucher! Celles qui servent à confectionner les khalats sont d'une finesse surprenante et d'une richesse de couleurs qui annonce le voisinage de l'Inde.
Cet amour de la couleur, que j'ai signalé à propos de la décoration des habitations, se retrouve dans les objetslesplus vulgaires. Voici, par exemple, une de ces écritoires (Kalamdan) dont se servent nos écohers, simplecassette en bois contenant un encrier en cuivre et des plumes à la mode arabe ou roseaux fendus : les arabesques dont elle est ornée sont d'une vigueur de ton et d'une habileté de dessin à désespérer tout autre qu'un Hindou ou un Chinois. Un objet de cette valeur artistique se payerait très cher chez nous : ici, cela vaut quelques sous.
Dans la me des selliers, je me suis trouvé hypnotisé par une selle en bois où, sur un fond d'or, éclate toute la gamme du prisme. Cette selle au pommeau élevé, à incrustations d'ivoire, est d'une suprême élégance de forme ; elle a pour accessoire un gracieux étui en cuir contenant la tasse en porcelaine dont le cavalier se sert pour étancher sa soif au bord des rivières.
Dans la rue des couteliers, on ne peut résister au plaisir d'acheter à des prix extrêmement modiques quelques échantillons de l'industrie locale : des lames d'une trempe excellente, à manches d'ivoire, enfermées dans des gaines eu maroquin. Ailleurs, on trouve des porte-monnaies en cuir brodé, en forme de sacs à soufflet, rappelant les gracieux sachets que portaient nos élégantes au douzième siècle. Au nombre de mes plus jolies acquisitions se trouve une ceinture en soie brodée, avec des agrafes d'argent ciselé garnies de turquoises. Dans la rue des chapeliers, j'ai ehoisi quelques spécimens de couvre-chef, calotte brodée de caractères persans, bonnet pointu en peau de mouton, chapeau en feutre style Louis XI.
""^TTi
VHI
BODKHARA. — LES MOiNUMENTS.
Après avoir flàné pendant trois heures au bazar^ nous courons voir les monuments de Boukhara.
Nous allons tout d'abord au Dlvanbegki, qui passe pour la plus belle place de la ville. Elle est ainsi nommée parce que ce fut un divanbeghi (grand-visir) qui la créa vers le commencement du dix-septième siècle, sous Témir Imankouli-Khan : il y édifia une mosquée et une médressé et fit creuser, au centre de la place, un réservoir carré qu*ombragent des mûriers séculaires^ et auquel on descend par huit degrés en pierres qui en forment le pourtour. Sur ces degrés les enfants prennent leurs ébats et les hommes procèdent consciencieusement aux ablutions que leur prescrit la loi de Mahomet. On les voit s'abreuver ensuite dans le même bassin où ils viennent de laisser les souillures du corps. Le long du quai se dressent des échoppes où chante le samovar russe qui sert à confection.ier la brûlante tasse de thé vert, le breuvage par excellence des Boukhares, qui le prennent sans sucre.
Par d'étroites ruelles, nous arrivons au pied du Mira-Arab, le grand minaret qui sert aux exécutions
BOUKHARA-LA-î<iOBLE 93
capitales. C'est la plus haute tour de TÂsie centrale. Elle s'élève, très hardie, très solide, à vingt-quatre sagènes (SI mètres) au-dessus d'une vaste place qui marque le centre de la ville. Construite en briques cuites d une teinte brune, elle affecte la forme d'un énorme pain de sucre, dont le cône terminal serait remplacé par un cylindre reposant sur une corniche inférieure et supportant la grande corniche qui couronne toute l'édification. Le cylindre est la partie la plus remarquable du monument : il est percé de seize petites fenêtres ogivales à colonettes accouplées, d'un très gracieux aspect. Les corniches sont fouillées d'une infinité de petites niches dont la superposition est d'un grand efiet architectural. Depuis la base jusqu'à la première corniche, les parois offrent plusieurs sections nettement divisées ayant chacune leurs motifs d'ornementation, figures géométriques qu'affectionne l'art arabe, disposées suivant les lois de la symétrie et se répétant à Tinfini . Au sommet du monument, un petit pyramidion supporte le nid de cigognes qui complète l'architecture de tous les minarets du Turkestan.
Du haut de la corniche aérienne du Mira-Arab, des milliers de malheureux ont été précipités dans les airs. Le minaret emprunte à cette destination je ne sais quel aspect farouche et terrible : on ne peut en mesurer de Tœil la hauteur sans songer à l'effroyable parabole que les condamnés doivent
décrire dans le vide avant de se briser les membres sur le sol. Ce supplice a souvent servi à étouffer les conspirations politiques : lorsque l'émir a connaissance de quelque menée révolutionnaire, il tait saisir les coupables et leur fait accomplir le saut du grand minaret. La dernière exécution remonte à 1886. Depuis que la Boukharie se trouve sous le protectorat de la Russie, Témir n*a plus osé offrir semblable spectacle à ses 'sujets, qui en sont fort friands.
Grâce à sa grande hauteur, le Mira-Arab est un excellent observatoire d'où l'on peut dominer toute la ville et plonger du regard dans les cours intérieures des habitations. Aussi pensez donc au danger où se trouvent les femmes d'être vues sans voile par les hommes qu'on précipite du haut de la tour ! En vue d'éviter pareil scandale, les mollahs ont imaginé un moyen bien simple : le jour de Texécution, toutes les femmes de Boukhara reçoivent l'ordre de se cacher. De cette façon, la loi de Mahomet est respectée, et le pauvre condamné n'a pas même la consolation de pouvoir envoyer un suprême adieu aux belles Boukhares.
Du Mira-Arab, nous allons au Reghistan, la principale place publique de Boukhara. C'est une sorte de forum où, à toute heure du jour, on rencontre des groupes animés. On y voit des échoppes volantes où s'abritent sous des nattes en roseaux des débitants de thé et des marchands d,ê bibelot^
C'est le lieu le plus fréquenté de la ville. Des mosquées, des médressés forment deux côtés de la place; un autre côté est formé par un de ces réservoirs publics qu'on trouve sur toutes les places de Boukhara et dont les bords sont toujours couverts de flâneurs.
Le Reghistan est dominé par les murs de TArk, nom donné à l'antique citadelle qui fut construite, dit-on, au neuvième siècle. Ces murs couronnent une grande colline artificielle, haute d'environ quinze mètres, dont le plateau le plus élevé est occupé par la demeure royale. Suivant l'usage asiatique, le monarque habite le point culminant de la ville, parce qu'aucun de ses sujets ne peut atteindre à sa hauteur. La colline, dont les flancs sont à pic, mesure environ une verste et demie de pourtour, et l'enceinte de la citadelle ne couvre pas moins de dix déciatines (11 hectares). Cette enceinte, défendue par de hautes murailles crénelées construites en argile^ renferme, outre le palais de l'émir, la demeure du Kouck-beghi ou vice-roi, et celles des grands dignitaires de l'État.
Tout cet ensemble de constructions ne manque pas d'un certain caractère grandiose. Un imposant portail ogival, flanqué de deux hautes tours rondes, donne accès à l'Ark. Au haut du portail on est un peu surpris d'apercevoir une horloge : c'est celle que construisit, il y a une quarantaine d'années, un Italien auquel l'émir Nasser-Oullah n'avait laissé
96 BOUfcHARA-LA-NOBLE
d*autre alternative, pour échapper à une condamnation à mort, que d'embrasser rislamisme ou, de fabriquer un mécanisme marquant le temps. Cette horloge, la seule qu'il y ait à Boukhara, marque éternellement midi moins quinze minutes, et on ne trouverait pas dans toute la capitale un homme capable de la réparer. Sous le portail sont étendus des matelas pour les gardes et les gens de service qui, comme dans les temps bibliques, dorment la nuit à la porte du roi. Appendu au mur, on remarque un fouet gigantesque, dont un anciel) émir se servait^ dit-on, en guise d'arme de guerre. D'autres croient que c'est le fouet du héros Roustoum, qui n'en possédait pas moins de sept de mêmes dimensions ; mais l'émir Nasser-OuUah en distribua six en guise de reliques aux derviches de Boukhara.
Pour être admis en audience auprès de l'émir, un Européen ne doit plus aujourd'hui, comme au temps de Nasser-Oullah, s'humilier devant lui en se prosternant le front contre terre et en rendant hommage à Allah ; mais encore doit-il se conformer à un cérémonial mi-européen, mi-asiatique. L'étiquette exige qu'il se rende au palais à cheval, revêtu de l'uniforme ou de l'habit noir. Après l'audience, l'émir fait servir à son hôte un dastarkhan, puis il lui envoie quelques cadeaux dont l'importance est proportionnée au rang de la personne : tantôt c'est un cheval richement sellé, tantôt quelques khalats de soie«
BOCÎKHARA-LA-NOBLE 97
J'aurais voulu présenter mes hommages à Seid- Ahad-khaa, l'émir régnant. Mais par malheur il a quitté depuis trois semaines sa capitale pour se rendre à Ghehri Sebz (ville verte), dans le sud de ses États, avec une escorte de 4000 hommes dont il se fait accompagner dans tous ses voyages : aussi ne peut-il parcourir qu'un tach (8 kilomètres) par jour. Si modérée que soit la marche, beaucoup de soldats succombent, en route, aux fièvres, aux fatigues, et aux insolations que cause une température de 60o *.
C'est le !«' novembre 188(5 qu'a eu lieu l'avènement de l'émir actuel. Il n'est que le quatrième fils de l'émir précédent, Mouzaffar-ed-din, etil est néd'une esclave. Mais son père le désigna comme son successeur à cause de sa supériorité sur ses frères. Les Russes, en habiles politiques, s'empressèrent d'agréer ce choix, mais ils ne négligèrent rien pour que le futur émir fût façonné à leur convenance : ils envoyèrent donc le jeune prince à Saint-Pétersbourg, lai firent donner une éducation européenne, le firent assister à l'impressionnante cérémonie du couronnement du tsar à Moscou. A la mort do Mouzaffar-eddin, tout avait été si bien réglé d'avance, qu'il n'y eut pas la moindre opposition au prétendant, ce qui ne s'était jamais vu dans une cour d'Asie en pareille circonstance. On cacha momentanément au
J. M. Tcharikoff m'apprit plus tard que l'émir avait perdu 200 hommes.
peuple la mort du vieil émir, des mesures furent prises pour protéger le palais contre un coup de main, des émissaires furent envoyés en toute hâte à Kermineh, oii résidait alors Seid-Ahad en qualité de beg ou gouverneur de province. Dès que la mort de rémir fut connue, on répandit dans le peuple la nouvelle que les Russes marchaient sur la capitale. Par un heureux hasard, le général Annenkoff n'était pas loin, et ce fut à côté du représentant militaire du tsar que Seid-Ahad entra à cheval à Boukhara.
Si je n'ai pas vu Témir en personne parcourant les rues de Boukhara sur son magnifique cheval splendidement harnaché, j'ai pu me procurer du moins sa photographie, car il a plus d'une fois enfreint la loi du prophète en posant devant l'objectif. Agé de trente ans à peine, il est de belle prestance et de haute stature ; son visage, encadré d'une soyeuse barbe noire, offre des traits réguliers, quoique un peu efféminés. Le nez aquilin, les yeux, la bouche, rappellent le type arabe dans sa beauté classique. Le turban et le long khalat de velours brodé d'argent rehaussent la noblesse de son physique, il ne parle que deux langues, le turc et le persan. Si la physionomie est intelligente et fine, elle semble dénoter peu de caractère : quand bien même il n'en serait pas empêché par la Russie, Seid-Ahad ne serait vraisemblablement pas homme à renouveler les exploits de son grand-père Nasser-Oullah, un des plus farouches despotes qui aient terrorisé l'Asie centrale
depuis Tamerlan. Sous la pression du gouyernement de Tachkent, il est d'ailleurs contraint de se montrer humain envers ses sujets. Le jour même où il monta sur le trône^ il fut prié par M. Tcharikoff d'abolir dans ses États deux des principaux abus qui y florissaient depuis des siècles : Tesclavage et le zindane. En vertu du décret abolissant l'esclavage, tous ses sujets obtinrent un certificat écrit leur assurant pour toujours la plus entière liberté. Le zindane ou fosse à punaises était une sorte de puits de cinq sagènes (11 mètres) de profondeur, où Ton jetait les criminels qui ne valaient pas les honneurs du Mira- Arab. Les malheureux prisonniers y croupissaient dans la plus horrible infection, ne vivant que des aumônes que leur jetaient les passants. En Boukharie comme en Perse, c'est le manque de police qui avait fait inventer ce genre de réclusion : aucune possibilité de fuite, donc nul besoin de gardien. Chaque ville avait son zindane : celui de Boukhara contenait cent et treize prisonniers, lors de la mort de Seid- Mouzaifar-ed-din.
Pour en finir avec l'émir, il passe pour vivre dans la plus grande simplicité. Sa table est fort frugale, si même on peut dire qu'il tienne une table , puisqu'il mange assis par terre. Il dépense peu, n'ayant d'autres plaisirs que ses femmes et ses batchas, jeunes garçons qui exécutent devant lui, en costume de femmes, des danses lascives qui i répondent bien aux goûts dépravés des potentats asiatiques.
Non loin du palais do l'émir, nous passons devant la demeure du premier ministre ; plu3 de vingt chevaux de selle, du plus pur sang kirghise, y piaffent dans la cour. A quelq»ues pas de là se trouve une construction fort délabrée : c'est l'arsenal. Quelques soldats de Témir montent la garde devant une vingtaine de grosses pièces d'artillerie de bronze qui semblent vieilles d'un siècle ; quelques-unes portent des caractères turcs ou persans. Ce sont les trophées des victoires remportées par les émirs sur les khans voisins. D'autres sont d'origine européenne.
L'armée indigène qui, au témoignage de Vambéry, comptait quarante mille hommes au temps de l'émir Nasser-Oullah , en compte actuellement à peine douze mille. Elle se compose de volontaires qui reçoivent ou sont censés recevoir une solde d'environ un franc par jour. L'uniforme des soldats est à moitié asiatique, à moitié européen, ce qui est d'un effet assez comique : une ample tunique rouge serrée par une ceinture de cuir, de larges pantalons bouffants s'enfonçant dans des bottes de cuir, et la coiffure nationale, le bonnet en peau de mouton. Les hommes sont armés de vieux fusils rebutés en Europe et de sabres de toutes formes. Rien de plus curieux que la façon dont s'exécutent les mouvements : tous les commandements se font à son de trompe, sans que les officiers doivent jamais se faire entendre^ et, chose remarquable, malgré la complication des signaux, les hommes les comprennent à merveille et
exécutent les ordres avec une précision toute prussienne. Lorsque les Russes conquirent le Turkestan, ils eurent souvent à franchir des rivières dans leur poursuite de l'ennemi : au sortir de la rivière ils se couchaient sur le dos et projetaient les jambes en Tair pour vider leurs bottes gonflées d*eau. Les Boukhares^ témoins de cette manœuvre, lui attribuèrent une influence magique. Aussi s'empressèrent-ils de l'imiter, et longtemps on vit les troupes de l'émir exécuter à tout propos, à un signal donné, ce mouvement grotesque qui n'a été éliminé des exercices que depuis l'avènement de l'émir actuel.
J'aurais bien voulu pénétrer dans les mosquées ; mais mon hôte m'a objecté qu'il est venu s'établir dans le pays pour y faire le négoce et non pour se faire mettre en pièces par une population fanatique qui n'a rien perdu de sa haine contre les chrétiens. Le jour où Samarcande est tombée, au pouvoir des Russes, elle a bien dû, comme Alger, ouvrir les portes de ses mosquées aux conquérants; mais à Boukhara, de même qu'à Fez ou à Méquinez,ce jour, quoique vraisemblablement prochain, n'est pas encore venu. Boukhara est encore aujourd'hui la forteresse de l'islamisme. Elle mérite bien plus que Stamboul le litre de Romede Tlslam. De toutes lescapitales du monde musulman, c'estcellequi possède leplusde mosquées, detékés et de médressés. LesBoukhares se vantent d'avoir assez de mosquées pour faire tous les jours de l'année leurs dévotions dans un autre lieu.
La plus grande mosquée de Boukhara est celle de Kolan, qui s'élève près du Mira-Arab. Bâtie par Tamerlan, elle fut restaurée par Abdoullah-khan. Elle est de cette belle et majestueuse architecture qui s'est étendue de la Perse jusqu'au cœur de l'Asie et s'est même propagée dans l'Inde musulmane. La façade est d'une noble simplicité : un portail aux proportions grandioses, dont la haute arcade en ogive semble une réminiscence de nos cathédrales gothiques. Aux deux côtés du portail se développent deux ailes percées de larges fenêtres dans le même style ogival et surmontées de deux coupoles au sommet desquelles on aperçoit l'inévitable nid de cigogne.
Gomme cette façade devait être éblouissante dans le temps où elle resplendissait au soleil sous sa brillante carapace de porcelaines multicolores, dont il ne reste plus aujourd'hui que de pauvres vestiges! Ce qui achève de la dépoétiser, c'est qu'au lieu de l'étendard de Mahomet l'on voit flotter aux fenêtres les draps de lit des mollahs. A la porte de la mosquée, de nombreux dévots se prosternent jusqu'à terre avant d'entrer dans le lieu saint : cette scène biblique nous reporte aux temps de Salomon.
Les dimensions de la grande mosquée de Boukhara ne sont guère moindres que celles du temple de Jérusalem : elle peut contenir, dit-on, une assistance de dix mille croyants. Et ce doit être un imposant spectacle que cette foule immense se prosternant devant
BOUKH ARA-LA-NOBLE i 03
Allah à la face du soleil, car Tintérieur est enlièremeat à ciel ouvert.
J'ai dit qu'aucune ville musulmane ne possède autant de mosquées que Boukhara : nous en rencontrions presque à chaque pas. Celle d'Abdoul-Azizkhan, qui date du dix-septième siècle, peut contenir deux mille personnes. Une autre, construite en 1750, contient le tombeau d'Imlah, un des saints les plus vénérés de l'Asie.
Boukhara s'enorgueillit de ses médressés autant que tle ses mosquées. Les médressés sont des écoles où se donne le haut enseignement, et Ton peut concevoir ce que doit être cet enseignement dans une ville universitaire qui retarde de plusieurs siècles. Aujourd'hui comme au temps de Marco-Polo, les médressés de Boukhara sont desécolesde casuistique où Ton passe des années entières dans Tétude du Coran : elles offrent en plein dix-neuvième siècle le type de ce que pouvait être l'enseignement au temps du voyageur vénitien. C'est là que se recrute l'innombrable armée des mollahs qui s'y forment à l'école du fanatisme le plus grossier et le plus aveugle. Elles comptent plusieurs milliers d'étudiants, que la renommée de ce prétendu foyer de sciences attire de tous les points de l'Asie, même de l'Inde, de la Sibérie et de la Chine. Parmi les quatre-vingts médressés de Boukhara, une des plus anciennes est celle de Kokol-lache, qui fut construite il y a trois siècles et qui peut recevoir environ cent cinquante étudiants.
La médressé est généralement une dépendance de la mosquée : Tune et l'autre sont presque toujours érigées en vertu d'une même fondation pieuse faite par un riche personnage dont elles portent le nom. C'est ainsi qu'en face de la mosquée d'Abdoul-Azizkhan s'élève la médressé qui perpétue la mémoire du même fondateur. Les médressés qui ne tirent point leur origine d'une fondation sont entretenues aux frais des contribuables et des parents des étudiants qui en suivent les cours. La plupart des écoles d'enseignement primaire , ou mekteb^ dépendent également des mosquées.
Lorsque, cheminant par les rues, on a Toreille frappée de sons nasillards, c'est qu'une école primaire n'est pas loin. Ce qui m'a frappé en visitant uïje de ces écoles, c'est qu'elle offrait exactement la môme physionomie que celles que j'ai vues au Maroc, à l'autre extrémité du monde musulman. Ici comme à Fez ou à Tanger, l'instruction primaire est donnée par un seul maître qui dirige une classe d'élèves de différents âges réunis tous ensemble dans un même local : des marmots de sixans chantonnent les lettres de l'alphabet pendant que leurs aînés lisent à côté d'eux le Coran ou les poètes persans. Tous ces exercices se font à haute voix, ce qui produit la plus bizarre cacophonie. J'avais été fort intrigué au Maroc de voir les bambins, tout en récitant leurs leçons, se livrer à un perpétuel mouvement de corps d'arrière en avant et vice versa : qui se serait attendu à re-i
trouver le même usage au fond de l'Asie centrale, à des milliers de lieues du pays du Moghreb ! Détail qui complète l'analogie, les élèves enlèvent leurs chaussures en entrant et les déposent dans des niches, après quoi ils s'accroupissent en cercle autour du maître sur des nattes de roseaux entrelacés. Ces natles leur servent à la fois de bancs et de pupitres ; ils y déposent leurs livres et leurs kalamdanes (écritoires).
Le régime scolaire est beaucoup plus rigoureux que chez nous ; on impose aux enfantsneuf heures de classe, de six heures à midi et de deux à cinq heures. A Boukhara comme au Maroc, les punitions corporelles fleurissentdans toute leur beauté : on applique la bastonnade dans les cas graves, tels que le fait d'avoir fait l'école buissonnière; le coupable est ramené par ses condisciples, et c'est à celui qui l'a découvert qu'appartient le droit de porter lepremicr coup au patient, dont les pieds sont pris dans un nœud coulant.
Dans les m^^^<?ô l'instruction est surtout religieuse: dès le premier âge, les enfants apprennent les prières, les préceptes de l'Islam, les formes extérieures de dévotion et les attitudes du corps, aussi nombreuses que compliquées, qui accompagnent les exercices pieux. Plus tard, dans les médressés, ils se forment pendant de longues années dans l'art de la controverse religieuse, dans les subtilités de la casuistique et dans l'interprétation des textes sacrés. Quant à
renseignement scientifique, les écoles de Boukhara n'ont pas fait un pas depuis des siècles. Dans cette ville, dont le nom signifie « foyer des sciences », la science, amère ironie ! n*est pas plus en honneur qu'elle ne Test dans les États du sultan Mouley- Hassan. Croirait-on que Tart de la chirurgie y est encore pratiqué par les barbiers, comme chez nous au moyen âge ! A part un vieux Chinois qui fait un commerce très lucratif de drogues de sa fabrication, la noble Boukhara ne possède pas un seul médecin, (et c'est peut-être pour cette raison qu'en dépit du mépris des plus élémentaires prescriptions de l'hygiène, je n'ai rencontré en aucun pays un si grand nombre de vieillardsA
Mon hôte m'a conduit chezUEsculape chinois, qui lui inspire une grande confiance. Il est certain que le vieux praticien a déployé une étonnante sagacité dans son diagnostic. Le petit homme, dont je n'oublierai point la figure fine et intelligente, se prélassait en costume chinois dans une cour, au milieu d'innombrables petits bocaux ornés d'étiquettes chinoises ; ses petits yeux bridés pétillaient de malice derrière ses grandes lunettes d'or. La consultation, très digne et très grave, s'est faite à l'aide d'un interprète chinois qui traduisait en russe les prescriptions énoncées dans la langue de Confucius. M. Pokorski souffre d'une affection qu'il laisse au docteur le soin de découvrir, car les médecins chinois se font un point d'honneur de cette perspicacité. Le docteur,
BOUKH ARAL A-NOBLE i07
qui voyait le malade pour la première fois, lui fait d'abord tirer la langue; après quelques réflexions murmurées à voix basse, il lui tâte le pouls ; après une nouvelle pose, il tâte les membres. Puis, avec l'assurance d'un homme qui semble doué, comme Cumberland, de la faculté de lire la pensée d'autrui, il déclare que le siège du mal est dans le genou. Et il a deviné juste, car M. Pokorski souffre en cet endroit de douleurs rhumatismales contractées autrefois en Russie. Le petit homme prescrit l'application d'un vésicatoire. Et comme il n'a donné qu'une simple consultation sans fournir une des potions de sa pharmacie, suivant l'usagechinois ilne réclame point d'honoraires. Quel enseignement pour les médecins européens I
Les maladies les plus communes à Boukhara sont les fièvres, la variole, la lèpre, TopUthalmie, le richta et la folie. Les léproseries du moyen âge existent encore en Asie centrale : ce sont des villages éloignés des villes, où sont condamnés à vivre dans un complet isolement les malheureux affectés du terrible mal que les indigènes distinguent sous le nom de Makhaou, La lèpre asiatique passe pour être à la fois contagieuse et héréditaire; les lépreux ne se marient qu'entre eux, et donnent le jour à des lépreux. Ces pauvres déshérités vivent principalement des aumônes que recueillant au bazar ceux d'entre eux à qui toute communication avec le dehors n'est pas encore interdite.
Les Boukhâriens ont une étrange méthode pour le traitenient de la folle. Au début on Ht des prières sur la tête du patient. Si le remède n'agit point au bout de quelques jours, on attache le malheureux à un pilier, et on le soumet à une diète de plusieurs semaines. Si ce nouveau remède est impuissant, on accompagne les prières d'une bastonnade; lorsque le patient reçoit les coups sans se plaindre, le mal est réputé incurable; si au contraire il pousse des cris de douleur, c'est là un symptôme favorable.
De toutes les maladies dont sont affligés les Boukhâriens, il n'en est pas de plus commune que le richta. On prétend qu'elle affecte le cinquième de la population. Le richta {filaria medinensis) est un ver qui se développe sous la peau, principalement au mois de mai et au mois d'août : il grandit d'environ Un pouce par semaine ; au bout de neuf mois, il se forme un abcès à l'endroit où se trouve la tête de l'animal, que l'on voit apparaître en pressant la peau autour de l'ouverture que provoque l'abcès. Un même individu peut nourrir jusqu'à vingt ou trente de ces parasites, qui atteignent parfois deux mètres de longueur.
Les barbiers de Boukhara sont très habiles à opérer l'extraction du richta au moyen d'une aiguille qu'ils insèrent sous la peau. La difficulté est d'extraire le ver sans le rompre; si une portion du parasite reste logée sous la peau, il se produit de nou-
BOUKHAR A-LA-NOBLE 1 09
veaux accidents, et les abcès et la suppuration peuvent durer plusieurs mois.
Le richta offre Taspect d'un long fil de vermicelle, doué d'une grande élasticité : en le disséquant, on y trouve un liquide d'un blanc laiteux, contenant des milliers de vers embryonnaires qui semblent attester qu'il est vivipare. Les mares d'eau croupissante de Boukhara doivent contenir en prodigieuse quantité les germes de ce parasite, bien qu'ils n'y aient pas encore été révélés par le microscope. Gomme les habitants s'abreuvent à ces mares d eau, véritables foyers d'infection, on s'explique sans peine l'immense propagation du richta. Dans les villes de la Boukharie actuellement occupées par les Russes , cette maladie a sensiblement diminué par suite des mesures d'hygiène imposées aux populations indigènes.
N'ayant aucune envie de contracter le germe de l'horrible parasite, je pris la précaution, pendant mon séjour en Boukharie, d'user toujours d'eau bouillie, même pour les soins de la toilette.
Pour résumer mes impressions, je dirai que si Boukhara-la-Noble est la ville la plus pittoresque et la plus originale du monde, on la visite le plus vite possible et on la quitte sans aucun regret^ heureux de la voir vue à la veille de son déclin. Car le temps est proche où cette mystérieuse métropole asiatique, hier encore inaccessible, sera russifiée comme Samarcande, Merv etTachkent. Cette ville, dontQuinto-
lie
Curcd fait mention, qui fut la proie des plus fameux conquérants et la capitale des plus grands rois, qui, sous la dynastie iranienne des Samanides, vers le dixième siècle de Père chrétienne, était regardée comme la colonne de Tlslamet la gloire de l'Asie ^ cette ville qui^ par un phénomène de miraculeuse conservation, vit de nos jours de la vie du moyen âge, va subir demain la souillure qui a déjà contaminé la superbe capitale de Tamerlan.
DE BOUKHAAA A SAIIARGANDE.
Les chevaux de rémir qui m*avaient conduit d*Arab-Kanehà Boukhara me ramenèrent ventre à terre à Ârab-Kaneh. Il s'agissait de ne pas manquer le train spécial où le prince Khilkoff m'avait donné rendezvous à midi. Mais je fus assez mortifié de trouver à Arab-Kaneh un télégramme daté d'Amou-Daria, par lequel le prince m'annonçait qu'il avait dû retarder son départ de dix-huit heures et qu'il n'arriverait que le lendemain à six heures du matin. Une perspective de dix-huit heures d'attente à Arab-Kaneh, le lieu le plus pauvre en distractions et le plus riche en scorpions qui soit en Turkestan 1 La seule curiosité de l'endroit était l'approvisionnement de balles de coton dont la gare était encombrée. L'oflicior russe qui remplissait les fonctions de chef de gare parlait français ; il se mourait de nostalgie dans cet affreux désert et attendait anxieusement de Nice la réponse du général Annenkofif à qui il avait écrit pour être autorisé à aller voir sa famille à Saint-Pétersbourg.
Ne pouvant songer à me promener dans le désert par une température de 60% je m'enfermai dans une chambrette où il n'y avait pour tout mobilier qu'une