‹ Du Caucase aux monts Alaï: Transcaspie-Boukharie - FerganahChapitre 22 sur 24 · DE TACHKENT A MERV · texte numérisé non relu

DE TACHKENT A MERV

Je m'embarquai avec mon tarantass, au milieu d'une mêlée de chevaux, de chameaux, d'arbas et d'Asiatiques qui m'avaient précédé. Parmi les passagers se tenait à l'écart une pauvre femme dont la face, rongée d'affreux ulcères, n'avait plus rien d'humain : elle était en proie à la lèpre, cette terrible affection qui règne encore en Asie centrale comme elle régnait en Europe au moyen âge.

Le Syr-Daria franchi, on entre dans une des régions les plus désolées du Turkestan : les Russes lui ont donné le nom de <( steppe de la faim > (galodni steppe). Mais j'avais déjà vu tant d'affreux déserts en Asie centrale, que celui-ci ne me parut pas aussi horrible que son nom. Peut-être un facétieux l'at-il ainsi appelé parce qu'on n'y trouve rien à manger dans les stations de poste : pendant la journée entière que je mis à le traverser, je n'eus pour subsister qu'un pain et une bouteille de vin que j'avais mis au fond de ma voiture à Tachkent.

J'arrivai à minuit à Djisak, où les sinistres prédictions du capitaine Gouiess me revinrent en mémoire. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, il saura que les bandits de Makbram ne valent pas leur mauvaise réputation.

Je traversai pendant la nuit les portes de Tamerlan, et le 6 septembre, à deux heures de l'après-midi, j'arrivai à destination, ayant franchi en 40 heures les 290 verstes (300 kil.) qui séparent Tachkent de Samarcande.

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Mon premier soin, en arrivant dans la ville russe, fut de courir à la poste, en quête des lettres de la cara patria^ dont j'étais encore si éloigné, que ma montre, qui marquait deux heures du soir, n'eût marqué queneuf heures et demie du matin au pays natal.

J'eus bientôt fait de dévorer mes correspondances, tout imprégnées de la délicieuse atmosphère du (( home », où il me semblait que j'étais arrivé déjà. Quand on vient de franchir en tarantass le lointain district du Ferganah, jusqu'aux frontières de la Chine, Samarcande semble si près de l'Europe ! Quelques milliers de tours de roue sur les rails qu'AnnenkoflT venait à peine de poser 1

Je me réjouissais à l'idée que , une fois parti sur le transcaspien. chaque tour de roue me rapprocherait désormais de ma famille. Mais je devais apprendre bientôt que, sur le transcaspien pas plus que sur les routes postales du Ferganah, le voyageur n'est sûr d'arriver à date fixe.

Mon départ de Samarcande eut lieu le 7 septembre, à minuit, — heure solennelle qui convenait bien pour quitter la capitale du sombre Tamerlan !

Le voyage commença si mal qu'un musulman eût regardé ce début comme de mauvais augure.

Je suivais, dans la nuit noire, un soldat qui portait ma valise — car sur la ligne transcaspienne tous les employés sont soldats. Sans m'avertir de Texistence d'un profond arik qui longeait la voie, il sauta au-dessus de l'obstacle que l'obscurité me ca-

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chait. Tout à coup je me sentis tomber dans le vide et ne retrouvai pied qu'au fond do Tarik, où je barbottai dans Teau jusqu'aux genoux.

Je portais, par bonheur, mes grandes bottes de voyage, qui en avaient vu bien d'autres au passage des rivières d'Islande. Le pauvre soldat, après m'avoir repêché, eut pour récompense toutes les invectives du vocabulaire français, auquel il n'entendait d'ailleurs pas grand'chose.

De Samarcande à l'Amou-Daria, je voyageai dans un wagon tellement bondé de passagers qu'il fallait, la nuit, se contenter d'une petite portion de banquette. Il y avait, dans ce wagon, une famille de Caucasiens qui tous étaient minés par les fièvres du Turkestan : grelottant, en proie à des maux de tête, à d'horribles coliques et à de continuels vomissements, père, mère et enfant poussaient jour et nuit des gémissements affreux. Quoique ce fût grand'pitié de les voir en aussi triste état, j'eusse grandement préféré d'autres compagnons de route.

Après vingt-deux heures de voyage, nous atteignîmes, à dix heures du soir, la rive droite de l'Amou- Daria. Comme les eaux étaient très hautes et que le pont n'était pas sûr, le passage du fleuve fut remis au point du jour.

Le soleil se levait dans sa gloire au moment où le train s'élança sur le pont : c'était une scène grandiose et inoubliable. Le fleuve, considérablement grossi par la fonte des neiges du Pamir depuis que je

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Tavais franchi la première fois, roulait avec une vitesse vertigineuse ses flots jaunes qui se précipitaient comme une furieuse marée contre les supports de la fragile charpente.

Les ingénieurs avaient eu beau me rassurer, je jugeai prudent de traverser le pont à pied, marchant derrière les wagons qui s'avançaient avec une prudente lenteur, et prêt à contempler de loin la chute du train dans les flots de TOxus.

Il n'y eut, toutefois, aucun incident fâcheux, et la machine franchit heureusement la portion du pont où,quelques semaines avant, les eaux avaient fait une grande brèche dont il ne restait plus la moindre trace.

 Amou-Daria on changea de train, puis Ton entra dans le terrible désert de Kara-Koum. Le pays, qui m'avait paru si affreux la première fois, ne me produisit plus une impression aussi pénible : tout est relatif, et au Turkestan l'on finit par s'habituer même au désert. Il est vrai que la température était beaucoup plus agréable qu'au mois d'août; si la chaleur était grande encore au milieu du jour, vers le soir régnait une délicieuse fraîcheur.

J'avais d'ailleurs trois aimables compagnons de wagon dont la conversation, en français, me fit ti'ouver les heures moins longues : c'étaient le vicegouverneur de Tachkent, le président du tribunal de Samarcande et un jeune étudiant en droit de Saint- Pétersbourg, dont le père est chef d'état-major à Samarcande.

Deux heures d'arrêt à Merv me suffirent pour visiter cette ville que je n'avais vue que de loin quelques semaines avant. Pour le voyageur qui arrive de Samarcande, Merv est une des plus amères déceptions qu'il puisse éprouver. Il cherche les dômes, les minarets, les bazars, les caravansérails que l'imagination se plaît à concevoir dans toute ville central-asiatique, et il ne trouve qu'un embryon de ville européenne, dont les chétives maisons de bois s'alignent le long de trois ou quatre rues non pavées, où circulent d'un air maussade des chameaux conduits à la file par de petits ânes. La ville n'a point de bazar, point de Reghistan, point de mosquées ni de médressés. Une affreuse rivière, aux eaux jaunes et bourbeuses, la baigne : c'est la Mourghab, qui vient des montagnes de l'Afghanistan, et va mourir dans les sables du désert de Kara-Koum.

Le Merv actuel n'est pas digne de porter le nom de ce qui fut un des plus fameux centres de civilisation de l'Asie. Du vieux Merv il ne reste plus qu'un immense amoncellement de ruines situé dans le désert, à vingt verstes de la ville créée par les Russes. Ces ruines

grandioses, au milieu desquelles court la voie ferrée, marquent remplacement non pas d'une ville unique, mais de trois antiques métropoles connues sous le même nom, dont la plus ancienne passe pour avoir été fondée par Alexandre le Grand, et dont la plus récente fut complètement détruite en 1798 parTémir Mourad, de Boukbara, Le vieux Merv n'est plus aujourd'hui habité que par les scorpions et les lézards; quant au nouveau Merv, les Turcomans Tont déserté depuis l'occupation russe pour se disperser en différents points de Toasis, et on n'y voit plus la moindre trace de ville indigène. Il y a bien, sur la rive droite de la Mourghab, la vieille citadelle turcomane de Kouchid-Khan,oùlesTekkésseretranchèreDt en 1881 dans levain espoir qu'ilspourraient y braver les Russes, mais ces fragiles murailles en terre, que traverse aujourd'hui la voie ferrée, tombent en poussière et auront complètement disparu avant dix ans. C'est dans l'enceinte de la forteresse que les Russes ont établi la ville administrative, la résidence du gouverneur et du colonel commandant la garnison, et la chapelle russe.

Le nouveau Merv eut naguère son heure de prospérité : c'était à l'époque de la construction du chemin de fer, alors que la ville abritait tout le personnel dirigeant. Mais depuis que Tchardjouï est devenu le centre de l'administration du transcaspien, Merv a perdu toute son importance, et sa population, au lieu d'augmenter, va en diminuant : de 3.000 elle est

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