‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 10 sur 44 · LE PARVIS DU TEMPLE · texte numérisé non relu

LE PARVIS DU TEMPLE

Brisé dans ses forces morales et même physiques, après le rude combat qu'il vient de livrer, Gabriel sent le besoin de quitter brusquement ce milieu de la garnison, cette famille militaire, ces camarades, toute cette vie avec laquelle il vient d'opérer une douloureuse et définitive rupture. Son colonel comprend sans peine la nécessité de ne pas prolonger une situation fausse et pénible . quand son cher capitaine vient lui apporter la lettre de démission pour qu'il la transmette au ministre de la guerre, il lui accorde avec bienveillance la permission d'aller attendre chez lui le résultat de cette démarche : puis, sans chercher à dissimuler son émotion de soldat et cacher la larme qui coule le long de sa joue sur sa moustache, il serre sur sa poitrine cet officier qu'il aimait et pour qui son estime et son affection n'ont fait qu'augmenter en présence de la générosité de sa résolution :

— Adieu, mon cher Alo^sier. lui dit-il. vaillant trappiste, comme vous fûtes brave soldat.

Après avoir fait ses préparatifs de départ avec cette promptitude que les militaires savent appor-

ter à ces sortes d'opérations, il part, ne se sentant pas la force de dire adieu à ses camarades et ne voulant pas leur faire à l'avance part de sa résolution. Il reprend la route qu'il a parcourue bien peu de temps auparavant, au retour de son congé annuel. Pendant que le train s'enfuit à perte d'haleine, fumant, haletant, mugissant, le voyageur accoté dans le coin de son compartiment, laisse errer ses regards par la vitre voilée de buée matinale. Les plaines, les collines, les vallées qui galopent en sens contraire pour aller se perdre dans les lointains de l'horizon semblent peu attirer son attention, et avec persistance son œil scrute les nuages, y cherchant un paysage qui n'est évidemment pas de la terre. Sa large poitrine respire librement, comme celle d'un homme qui vient d'être délivré d'un poids importun ; c'est si soulageant en effet de se sentir hors de la période énervante et pénible des incertitudes et des tâtonnements et, par un acte résolu, d'être entré dans le définitif. Gabriel Mossier n'est plus capitaine, et il sera trappiste : voilà les résultats acquis et hors de discussion. Comme son cœur bat d'un saint enthousiasme à la pensée de la donation de son être à Jésus et à. Marie ! Les douleurs de la blessure que vient de faire à son cœur le brisement de sa carrière et qui est toute saignante encore disparaissent

dans les élans de la joie surnaturelle qui inondent son âme. Du reste ces douleurs lui sont chères : elles font partie de son programme de lutte sans merci et d'écrasement du moi humain, et silencieusement il en savoure l'amertume. A ces douleurs d'hier, il ajoute celles qui l'attendent pour demain : après son sacrifice de la vie, de la carrière, de la famille militaire, il va avoir à faire celui de sa propre famille, de cette mère et de cette sœur qu'il aime tant et à qui il est sur le point de déchirer le cœur. A ces pensées, perle à sa paupière une larme qu'il essuie rapidement, honteux de sa faiblesse humaine.

Si les points principaux sont établis, bien des problèmes restent encore à résoudre, et Gabriel peut utiliser les longues heures du trajet à les étudier sous toutes leurs faces et descendre de ses envolées célestes sur la terre pour la mise en pratique de ses résolutions. La Trappe, où il doit enterrer sa vie, il ne la connaît pas encore : ce n'est pas à lui, c'est à la sainte Vierge, l'indiscutée souveraine de son existence, qu'il appartient de le conduire là où elle le veut. Mais, si elle est la reine, il est aussi son enfant, et, avec ses libertés d'enfant envers sa mère, il ne lui cache pas ses préférences : il lui présente le monastère que lui peignent son imagination et sa soif de sacrifices et que, il en a l'assurance filiale,

elle voudra bien lui procurer. Sa visite au Montdes-Olives lui a permis de se faire une idée sommaire de ce qu'est une Trappe ; mais son esprit se détourne avec résolution de cette abbaye florissante, avec son nombreux personnel, où l'on n'a qu'à jouir des efforts du passé et de la prospérité présente et où les visiteurs affluent à l'hôtellerie. Non, ce n'est pas ce qu'il lui faut et ses rêves constituent un paysage plus sévère : au milieu de terres encore incultes, couvertes de pierres et de ronces, un monastère bien humble, bien pauvre, bien inconnu, bien séparé de toutes voies de communication avec le reste du monde, et dans ce monastère, quelques moines, obligés, pour se procurer le pain noir de chaque jour, d'arroser de leurs sueurs cette campagne désolée — et, au dernier rang de ces moines, il se voit, lui, l'excapitaine, revêtu de sa bure, travaillant dur, priant de toutes les ardeurs de son âme, matant son corps par la pénitence et son orgueil par les humiliations. La Mère du ciel sourit à ce tableau et dispose toutes choses pour la réalisation des rêves généreux de son enfant.

Tout la maison de Saint- Amand-Tallende retentit de joyeuses exclamations de surprise à la vue de' Gabriel revenant si promptement au foyer aimé, y rapporter l'entrain et la vie. Il ne veut pas laisser soupçonner son secret, et a eu le temps

pendant la route de préparer les réponses à faire aux questions affectueuses de manière à respecter la vérité et à dérouter les investigations. Dès lors on ne songe plus qu'à jouir, sans se préoccuper du lendemain, de cette intimité dont plus que jamais l'on sent la douceur. Gabriel s'y livre de tout son cœur : jamais il ne s'est montré si affectueux envers sa mère et sa sœur, si cordial envers les siens, si charmant dans ses relations extérieures ; jamais il n'a été plus aimable en société, plus disposé à remplir ses obligations d'homme du monde. En le voyant si gai, si entrain, plus d'une mère, plus d'une jeune fille peut-être jettent un regard furlif sur ce brillant et aimable officier, sur ce brave et honnête homme, et deviennent rêveuses en pensant à l'avenir. Gabriel continue sa vie sans s'apercevoir de ces impressions. Son âme chrétienne a compris, au moment de quitter le monde, qu'il y a un bien à lui faire, un apostolat à exercer envers lui, en lui prouvant que l'amour de Dieu n'est pas incompatible avec les joies légitimes de la terre. En dehors de cette partie de son temps consacrée à l'accomplissement de ses devoirs de société, c'est dans la chère maison familiale qu'il passe les heures préférées de ses journées. Sa conversation, plus cordiale qu'elle ne l'a jamais été, s'est empreinte d'un caractère surnaturel que sa mère et sa sœur ne lui connaissaient pas encore

et qui ravit leurs cœurs si chrétiens sans qu'elles puissent cependant découvrir le changement radical qui vient de s'opérer dans la vie de leur cher Gabriel et que ce dernier s'étudie à leur cacher. Quand ils ont bien épanché leurs âmes dans ces conversations intimes, Gabriel se retire dans sa chambre, où, à l'abri de tous les regards humains, il prie, il médite, il dispose son avenir. Dans cette solitude que l'on respecte, le futur trappiste fait sa préparation morale : il se regarde à l'intérieur avec son regard franc et loyal, qui n'est plus obscurci par les vapeurs de la terre et que la grâce d'en haut éclaire de ses rayons. Il sonde les misères insondables du moi humain ; pour la première fois, il se voit à la lumière de Dieu, dépouillé de ce prestige d'emprunt que l'honneur humain lui a mis sur les épaules et qui déguise les pauvretés réelles. Il revit dans son âme sa vie passée, les années de sa carrière militaire, et il les trouve lamentablement vides ; il découvre au fond des plus brillantes actions la préoccupation du moi humain, l'orgueil, l'égoïste ambition qui sont venus en diminuer, sinon en détruire le mérite et la valeur ; il constate que ces pitoyables sentiments ont fait la base d'une existence qui a excité l'admiration des hommes, mais que Dieu a dû trouver bien misérable. Ce moi détestable, voilà l'ennemi, l'ennemi acharné, qu'il va avoir

à combattre et auquel il déclare d'ores et déjà une guerre sans trêve ni merci. Sa vie de trappiste se présente donc à lui sous le double caractère de l'expiation pour le passé et de la lutte implacable jusqu'à la fin. De cette dernière, son esprit positif en dresse par avance le programme et la stratégie ; il étudie la force de l'ennemi dans chacune des facultés de son être ; il détermine la vigueur des moyens d'attaque et les extrémités de la lutte ; il voit les immolations à imposer à son égoïsme, les mortifications à sa sensualité, les humiliations à son orgueil. Il faut aller jusque-là, il ira jusque-là. Avec le Psalmiste, il dit : « Je poursuivrai mes ennemis et je les saisirai et je ne retournerai que lorsqu'ils seront exterminés ; je les briserai et les terrasserai sous mes pieds. » Devant toutes ces perspectives écrasantes pour la nature, il sent les ardeurs généreuses de son cœur de soldat, son amour pour Marie et sa confiance en la grâce d'en haut, et avec une crânerie bien militaire, mais bien humble à la lois, il peut ajouter : « Mon Dieu, vous m'avez revêtu de courage pour le combat et vous allez prostrer sous mes pieds tous ces ennemis révoltés contre moi1.» Et d'avance il trace un

1. Persequar inimicos meoset comprehendam illos : et non convertar donec deficiant. Confringam illos nec poterunt stare , cadent subtus pedes meos. Et prœcinxisti me virtute ad hélium : et supplantasti insurgentes in me subtus me. (Psal., 17.)

plan de Aie. établit un programme de mortifications, dresse surtout un bilan d'humiliations qui devront satisfaire à toutes les exigences et le mettre à l'abri de toutes les surprises de l'avenir. Pendant que, sous l'œil de Dieu, il se livre à cette gymnastique intérieure et prélude lui-même à sa formation monastique, il poursuit la solution du problème indispensable : la détermination de la Trappe où il ira ensevelir sa vie. Parmi les nombreuses Trappes qui abritent dans les diverses régions les merveilles de la pénitence et de la mortification, il n'en connaît qu'une, Notre-Dame du Mont-des-Olives et nous avons vu qu'il est décidé à ne pas y entrer. Pour se procurer les indications nécessaires, il est assez embarrassé, n'ayant guère de relations avec le monde ecclésiastique et ne voulant pas dévoiler son secret. En l'absence de son cher Victor Bosdure qui lui eût été si précieux dans les circonstances présentes. Gabriel se décide à s'adressera un de ses parents, M. Rustice Roger : c'est un bon et solide chrétien, avec qui il est uni par les liens d'une affection et d'une estime réciproques. Il va le trouver : après lui avoir fait promettre la discrétion la plus absolue, il le fait le premier confident de sa situation et de ses désirs et lui demande un concours qui est accordé avec une cordialité émue. Par ce canal, il apprend que. non loin de î 'Auvergne,

dans le Bourbonnais, existe un illustre et vénérable monastère cistercien, l'abbaye deSaint-Lieu- Sept-Fons ; cette Trappe est bien connue au diocèse de Clermont, d'où elle tire son principal recrutement. Au dix-septième siècle, elle avait été une des premières à embrasser la réforme de Rancé. Sa régularité actuelle est digne de son passé et sa prospérité matérielle est la garantie de son avenir. A sa tête, se trouve un saint et éminent religieux, dont le régime ferme et doux fait fleurir dans son cloître toutes les vertus monastiques, en même temps que, par son origine personnelle, par l'aménité et la distinction de ses rapports avec l'extérieur, il lui donne un remarquable relief ; il a été dans le monde M. Jehan, baron de Duras-Mondragon : dans le cloître il est devenu, parla grâce et la miséricorde de Dieu, le R. P. Dom Jean, abbé de Saint-Lieu-Sept-Fons. Gabriel apprend avec un vif intérêt tous ces détails : mais, pas plus que la Trappe alsacienne, celle-ci ne répond à son austère idéal ; néanmoins il admet sans peine que ce monastère, s'il ne doit pas devenir la Trappe de son choix, peut lui servir pour découvrir cette dernière.

D'après les conseils de son ami, il écrit au Père Abbé pour lui exposer sa situation et solliciter ses conseils: bonne et sainte lettre où Gabriel se dévoile tout entier et où l'on peut découvrir d'à-

vance toutes les merveilles de sainteté qui vont fleurir dans cette vie religieuse : « Il n'était qu'un pécheur, disait-il, dont l'orgueil avait été, depuis son jeune âge, la caractéristique et le défaut dominant et qui n'avait eu, jusqu'à ce jour, pour mobile que les rêves de son ambition : il sentait en lui le besoin impérieux et le désir ardent de réparer par la pénitence les erreurs et les misères du passé. La sainte Vierge s'était servie des événements et des épreuves pour le ramener à Dieu et lui faire connaître sa vocation de trappiste, il voulait accomplir les volontés de sa Mère du ciel. Mais il lui fallait la Trappe la plus pauvre, la plus retirée, la plus ignorée et surtout la plus austère, où il y aurait beaucoup à souffrir parce qu'il avait beaucoup à expier. »

A la lecture de cette lettre, le Révérend Père Abbé n'a pas de peine à démêler sous les originalités de cette entrée en matière un cœur qui n'est pas vulgaire et de précieux gages de sainteté pour l'avenir. Cependant, pour remplir ses devoirs de supérieur et se conformer aux recommandations de la sainte Règle, il expose dans sa réponse « les chemins durs et âpres par lesquels on va à Dieu ». les épreuves que lui, homme du monde, ne peut soupçonner et qui l'attendent dès son entrée à la Trappe : se faisant l'avocat du diable, il représente à ce fougueux aspirant à la

vie parfaite la gravité de sa démarche, l'incertitude de sa persévérance et les inconvénients que présenterait, pour un homme de son âge et de sa situation, sa rentrée dans le monde après un essai infructueux. Il lui demande en terminant de venir à Sept-Fons lui faire une visite qui permettra à l'un et à l'autre de se mieux connaître que par correspondance.

Gabriel se rend à cet avis ; après avoir donné à sa mère le prétexte d'un voyage de peu de jours à Glermont, accompagné de son ami, il se rend secrètement à l'abbaye bourguignonne. De cette excursion où il a le désappointement de ne pas trouver le Père Abbé, Gabriel rapporte plus ancrée dans son cœur sa vocation de trappiste, mais aussi sa ferme résolution de ne pas choisir pour lieu de sa retraite la Trappe de Sept-Fons, trop florissante à son gré et surtout trop rapprochée de sa terre natale ; « au-dessus de ses murs l'air d'Auvergne lui arriverait et aussi le bruit des sanglots de sa mère » ; il y laisse aussi l'illusion de pouvoir aller chercher au delà de l'Océan la Trappe de son choix, lorsqu'il apprend que dans les monastères cisterciens d'Amérique on ne parle que l'anglais, et que son ignorance absolue de cette langue ne rend pas praticable la réalisation de son généreux projet.

Sur le conseil de M. Roger, Gabriel prend la

résolution de ne rien faire avant d'avoir eu une conversation avec le Révérend Père Abbé, qu'ils ont manqué à Sept-Fons. Apprenant qu'à son retour ce dernier doit passer par Moulins, il sollicite et obtient de lui un rendez-vous dans celle ville. En abordant ce vénérable prélat, dont la religieuse affabilité gagne tout d'abord sa confiance, il expose avec sa précision militaire les origines et les caractères de sa vocation, sa déception au sujet de l'Amérique et sa résolution de rechercher, puisqu'il lui est interdit d'aller au delà des mers, la Trappe de France où il sera le plus caché, le mieux enseveli, le plus complètement oublié du monde entier.

— Cette Trappe, répliqua aussitôt Dom Jean, je l*ai à votre disposition. C'est bien de toutes les Trappes la plus ignorée, la plus solitaire, la plus besogneuse, incertaine même de son existence de demain. Elle est située au milieu de collines élevées et incultes, où la bruyère et la fougère régnent en maîtresses à travers des broussailles et des pins rabougris, seuls produits de cette contrée sauvage que, dans le langage du pays on nomme les Chambarans (champs bons à rien). Là les aquilons font rage la plus grande partie de l'année et les étés durent à peine le temps de laisser mûrir le blé.

Cette description si pittoresque de la Trappe du

Dauphiné fait passer un léger frisson dan? les membres de Gabriel ; dans les labiaux de souffrances que sa soif de mortification à créés devant son esprit, il avait oublié de faire intervenir le froid. Or, le froid est un ennemi personnel, dont les atteintes lui sont bien sensibles surtout depuis les terribles frimas de la captivité. Mais tout cet étonnement ne dure que l'espace d'un éclair. Gabriel se reprend sur-le-champ, s'indigne dans le fond du cœur de sa lâcheté, et, levant sur le Père Abbé son regard clair et résolu, il lui dit :

— Merci, mon Révérend Père ; c'est bien ; tout cela me va ; c'est là la Trappe qu'il me faut. Je suis un misérable pécheur; j'ai besoin de pénitence ; là je la ferai bonne. La divine Mère me veut là; c'est elle qui se chargera de me soutenir. On doit bien l'aimer en ce lieu, la bonne Vierge Marie ?

— Je puis vous en donner l'assurance, reprend le Père Abbé ; si elle est la patronne de toutes les Trappes, elle l'est particulièrement de celle de Ghambarand, située dans le Dauphiné, à l'ombre des grandes montagnes où la Reine du ciel est venue faire entendre ses sublimes appels pour la pénitence.

— Comment! interromp Gabriel dont le regard s'est enflammé d'enthousiasme, c'est au pays de La Salette qu'est établie Notre-Dame de Chambarand ? Oh ! alors, je n'ai plus de doute ; c'est là

que je veux aller, pour m'y ensevelir et y finir ma vie. >~otre-Dame de LaSalette î après Notre-Dame du Port, la Reine de l'Auvergne, c'est à elle que j'appartiens ; c'est elle qui m'a donné ma vocation, qui après m'avoir guéri aux débuts de ma carrière militaire, m'a guidé dans tous les chemins de la vie pour me faire arriver ici aujourd'hui. C'est à Chambarand qu'elle me veut, c'est à Chambarand que jïrai et que je resterai.

Et se jetant à genoux, Gabriel prie. Puis, devant cet avenir qui se fixe et se découvre devant lui, il se relève et, sous la bénédiction de l'abbé, il part pour passer de la période des réflexions et des tâtonnements à celle de l'action. L'holocauste se dresse devant lui, déchirant, et, résolu et vaillant, il marche à l'holocauste.

L'entrée dans la vie religieuse est toujours accompagnée de sacrifices variés, dont l'amertume se proportionne aux dispositions physiques et morales de chacun et prend une acuité plus ou moins grande suivant l'attache plus ou moins ressentie pour l'objet sacrifié. Parmi tous ces renoncements de l'être humain à ce qu'il possède ici-bas, il n'en est aucun qui, d'une manière générale, déchire l'âme autant que la séparation de la famille. C'est un holocauste d'une incontestable grandeur et d'une immense valeur aux yeux de Dieu que ce qui se passe alors au foyer.

Tous sont là, entourant celui qui va les quitter, attachant sur lui des regards pleins de larmes, n'osant pas rompre le silence solennel de cette scène. Enfin l'heure arrive : lui, se lève, presse sur son cœur une dernière fois ces êtres qui l'enserrent de leurs étreintes désolées ; puis tous se mettent à genoux : la victime de Dieu bénit les siens ; il part brusquement ; les portes se ferment ; un bruit de roues se fait entendre, se mêlant à quelques sanglots de ceux qui sont encore à la même place, à genoux. Une place est désormais vide au foyer.

Pour Gabriel, l'holocauste ne va pas se présenter sous cette forme où le sacrifice se fait en commun et où chacun oublie sa propre douleur pour soutenir ou adoucir celle des autres ; il a son amertume particulière, d'autant plus grande qu'à ses yeux la séparation actuelle prend tous les caractères du définitif et que, dans ses résolutions et ses perspectives d'avenir, son entrée à la Trappe équivaut à la descente de sa bière dans la fosse du cimetière, relativement à ces êtres aimés qu'il compte ne revoir qu'au ciel. Il a résolu d'accaparer, dans la plus large mesure possible, le calice amer pour lui-même et, pour diminuer la part de sa mère et de sa sœur, de leur cacher sa résolution jusqu'après son départ : il veut par là leur épargner les attentes énervantes

d'un moment sur lequel sont fixées toutes les facultés du cœur, et le compte navré des jours. des heures qui restent encore avant le jour, avant l'heure inexorable. Il pense réduire ainsi la douleur inévitable qu'il va causer à ces cœurs aimés, gardant pour lui seul son secret et se privant de l'amère consolation de ces derniers épanchements.

À son retour de Moulins. Gabriel trouve un pli volumineux qui l'attendait à Saint-Amand. Il s'enferme dans sa chambre, pour ouvrir ce paquet, dont il soupçonne le contenu : c'est en la pièce officielle, par laquelle le ministre de la guerre accepte la démission de Gabriel lier, capitaine au 10 dragons, et le déclare libre de toute obligation militaire envers le pays. Le colonel Féline a accompagné l'envoi de cette pièce d'une lettre pleine de cœur où il montre sa profonde affection pour son officier ; ce n'était qu'avec un extrême regret qu'il lui expédiait, la pièce en question ; il ajoutait que, malgré le caractère officiel et définitif de cette dernière, il était temps encore, qu'il se chargerait de tout arranger : que son cher Mossier réfléchisse, et puis qu'il lui réexpédie le tout, en retirant sa démission, et il n'aura qu'à revenir, après ce rêve évanoui, reprendre sa place dans l'estime de ses chefs, dans l'affection de ses camarades et conti-

nuer le cours d'une carrière si glorieuse pour lui, si dévouée à la France. A cette lecture, un souffle troublant passe dans l'âme de Gabriel. Ce grand papier officiel, avec ses formules banales et imprimées, entre lesquelles la main du scribe a écrit ses nom, prénoms et situation, avec les sceaux publics, avec la griffe ministérielle ; tout cela c'est le convoi vulgaire et administratif de sa carrière militaire, de cette vie de grandeur et de dévouement, de ses chevauchées brillantes, de ses charges furieuses à travers les rangs ennemis. Tout ce passé brille comme un éclair dans son souvenir ; mais ce n"est qu'un éclair; il se jette à genoux et, la tête plongée dans les mains, renouvelle à sa Reine Marie le sacrifice du passé et l'offrande des douleurs du présent et des anéantissements de l'avenir. Puis il prend la plume pour écrire à son colonel, dont l'affection le touche jusqu'au fond du cœur et mouille ses paupières ; sa lettre, brève comme un bulletin de victoire écrit sur le champ de bataille, mais belle comme tout ce qui est senti, nous montre à découvert les traces de la lutte et les mâles délicatesses de ce cœur de moine soldat :

Mon colonel, je suis profondément ému du grand cœur que vous me témoignez, et c'est en pleurant que je vous remercie et que je vous dis adieu ! Car je dois ohéir à une voix plus puissante que celle des hommes...

Puis tout est officiellement fini, non seulement au regard de Dieu, mais au regard des hommes.

En rentrant à Saint-Amand, Gabriel n'y a plus retrouvé sa mère ; elle a tenu, suivant sa coutume, à procurer à elle-même et à son cher fils, pour les derniers jours de son congé, les charmes du séjour dans la maison d'Espirat, qu'elle et lui aiment tant aArec sa solitude, sa simplicité et tous ses souvenirs du passé.

Gabriel se met donc à faire ses préparatifs pour son départ dont lui seul connaît le caractère définitif. L'entrée dans la vie religieuse équivaut à une mort, à la mort de cet être qui vivait parmi ses semblables, occupant sa place, humble ou brillante, dans la société.

Parmi les êtres à qui Gabriel portait un véritable intérêt et qui ont pour lui un attachement absolu, sont trois magnifiques chiens de chasse qu'il a éievés et dressés lui-même. Notre futur trappiste a été un chasseur habile et passionné. Ne pouvant pas se livrer dans le pays d'Auvergne à l'exercice des chasses à courre, telles qu'il les a suivies dans sa vie de garnison à travers les halliers de l'Anjou ou les landes de Bretagne, il employait une grande partie de ses congés à parcourir d'un pas intrépide toute la contrée qui entoure Saint-Amand, et avec ses trois compagnons faisait une guerre acharnée et

fructueuse aux perdreaux et aux lièvres qui se levaient devant lui. À moins d'être soi-même de la partie, on ne peut se faire une idée de la puissance des liens d'attachement et d'estime qui unissent un chasseur et ses chiens. Dès que Gabriel sortait de la maison, ses trois fidèles épagneuls l'entouraient de leurs gambades et de leurs joyeux aboiements, attendant avec impatience le moment où leur maître prendrait le fusil au lieu de la canne et partirait en chasse avec eux. Mais maintenant, au lieu de répondre à leurs joyeuses avances, le chasseur les regarde d'un œil triste et troublé, une pensée obsède son esprit : ces chiens, que vont-ils devenir après son départ ? Sont-ils destinés, eux, ces animaux de noble race, à déchoir de leurs fonctions pour devenir de vulgaires caniches ? Il prend rapidement sa résolution : accompagné d'un jeune garçon à qui il fait promettre le secret sur cette expédition, il se rend avec ses chiens au fond d'un ravin où il fait creuser trois fosses. Puis il leur fait administrer une forte dose de strychnine dont ils tombent foudroyés. Pour lui, se détournant pour ne pas voir les cadavres de ses trois amis et pour cacher une larme qui tombe de sa paupière, il se dit : « Il m'eût fait mal au cœur de savoir ces bêtes condamnées à dépérir dans une basse-cour, comme des invalides dans leur hôtel impérial. «

M. Rustice Roger est encore le seul confident du secret de son avenir ; il vient de lui envoyer un précieux souvenir de leur sainte et intime amitié. Gabriel, après l'avoir remercié de ce témoignage de leurs sentiments réciproques, lui écrit :

Je vous envoie le revolver, qu'en un jour de folie i'ai gagné aux environs de Metz \ Veuillez l'accepter comme souvenir et témoignage de ma sincère affection. Le cher pistolet a fait toute la campagne à ma ceinture ; il a même sur la conscience deux Prussiens, celui qui m'a blessé y compte pour un...

Une dernière lettre, très cher, vous annoncera mon départ, vous indiquera mon itinéraire et vous dira s'il est possible d'aller vous embrasser une dernière fois.

Je suis à Saint- Amand en ce moment, je fais à ma sœur de suprêmes adieux ; la pauvre chérie ne se doute de rien ! Demain je serai à Espirat, où je resterai près de ma mère jusqu'à mon départ.

Vous seul, jusqu'à présent, avez ma dernière confidence. Je vous embrasse avec mon cœur. Gabriel.

Comme on sent les sanglots prêts à éclater ! Mais le calme de la résolution reprend bien vite son empire et refoule les gémissements de la victime sous les exultations de l'holocauste. Le lendemain, après avoir fait avec affection, mais avec son entrain ordinaire, ses adieux aux plus intimes de ses parents et de ses amis, il rentre pour consacrer ses derniers moments à sa sœur bien-aimée. Une douce et tendre intimité existe

1. Prix d'une course d'officiers, gagné sous les murs de Metz.

entre eux deux, intimité que la mort de leur plus jeune sœur n'a fait qu'accroître en concentrant les expansions de leur affection ; dans le cœur de Gabriel, à ces sentiments de tendresse naturelle viennent se joindre ceux d'une profonde et émue reconnaissance, depuis qu'il a découvert que c'a été pour lui permettre de continuer son train de vie élégante, malgré la diminution des revenus de la famiile, que la sainte fille s'est sacrifiée et a accepté sa fonction assujettissante de directrice des postes à Saint-Amand. A cette heure où ils auraient été si heureux de se trouver tous les trois réunis à Espirat, ces fonctions la retiennent à son poste. Avec une émotion bien vive qui lui brise le cœur, mais qu'il réussit à dissimuler, Gabriel presse contre sa poitrine sa chère Marie et saute lestement dans la voiture, en lançant un « A bientôt ! » qui vient apporter sa provisoire consolation dans l'âme de la pauvre solitaire. A bientôt 1 oui ! car la vie humaine n'est jamais bien longue, et l'œil du chrétien peut apercevoir dans un avenir bien prochain les réunions définitives du ciel. Mais malgré les assurances que ses lèvres viennent de prononcer, Gabriel sent les amertumes de cette séparation à la fois si longue et si courte et, seul dans la voiture, il se met à prier.

Puis le voilà à Espirat, dans la chère maison de

son enfance et de ses plus vivants souvenirs ; sa mère l'y attend avec une joyeuse impatience ; elle jouit par avance de ces quelques jours pendant lesquels elle va avoir son Gabriel pour elle seule, dans ce séjour qu'ils aiment tous les deux. Malgré sa clairvoyance de mère, par une permission de la Providence et grâce aux efforts de son fils, elle ne soupçonne en rien ce qui se prépare autour d'elle et savoure dans la paix ces moments de bonheur. Comme ils sont doux et fortifiants à la fois, ces entretiens où, assis sur le banc rustique devant le magnifique et calme paysage qui s'étend sous leurs yeux, la mère et le fils épanchent leurs âmes l'une dans l'autre et s'élèvent des choses de la terre aux beautés des choses éternelles, où ils se disent l'un à l'autre les petitesses de ce qui passe, les grandeurs de ce qui ne finira jamais, et surtout les ineffables bontés et les touchantes sollicitudes de la Mère du ciel. Ce sont Monique et Augustin dans leur sublime colloque du rivage d'Ostie. La mère, oppressée par le bonheur d'entendre ces belles et douces choses sortir de la bouche et du cœur de son fils, bénit tout bas le ciel du changement opéré dans cette nature, jusqu'ici « cavalière, militaire, un peu de bronze » , comme il le disait lui-même ; elle ferme les yeux pour ne pas apercevoir les ombres du soir qui arrivent et ces heures célestes qui passent.

Pour les jours d'un nombre si limité qu'il doit passer à Espirat, Gabriel s'est fixé Femploi de son temps. A part les heures qu'il consacre à ses entretiens, soit avec sa Mère du ciel, soit avec celle de la terre, il ne reste pas oisif. La plus grande partie de son temps il l'emploie à son occupation favorite, la culture et l'embellissement du jardin : un travail imaginé par lui absorbe surtout son activité et réclame le déploiement énergique de toutes ses forces corporelles. Il a découvert dans le vaste enclos un point d'où la vue s'étend avec une profondeur particulière vers les montagnes qui forment aux plaines de la Limagne leur pittoresque ceinture ; de ce point, en s'élevant de quelques mètres au-dessus du sol, on peut apercevoir, par un temps clair, les hauteurs qui dominent la ville de Billom et surtout la plus grande d'entre elles, le Turluron, avec ses ruines féodales surmontées elles-mêmes par une colossale statue de Notre-Dame de La Salette : il se résout à procurer à sa mère et à sa sœur le bonheur que lui causerait à lui-même cette vue. 11 se met à l'œuvre avec une énergie et une volonté de fer. Les jours sont comptés. Combien de terre à transporter pour élever le monticule à la hauteur et dans les dimensions qu'il a résolu de lui donner ! Il fait ses calculs, il n'y a pas une minute à perdre et il sait bien qu'il n'en perdra

pas. Il faut le voir, ce rude travailleur à la figure bronzée et couverte de sueur, sous les ardeurs d'un soleil de feu ; les manches relevées de sa chemise laissent voir les muscles tendus par un effort sans repos. Les brouettées succèdent aux brouettées ; petit à petit, le monticule s'exhausse. Quand les ombres du soir et l'heure du souper le forcent à interrompre sa besogne, l'infatigable terrassier constate les résultats acquis dans la journée et mesure ce qui lui reste encore à faire pour atteindre la hauteur totale ; après avoir marqué la tâche du lendemain, il rentre au logis, où la mère lui adresse de doux reproches sur cette débauche de travail qui l'épuisé et finira par le rendre malade : il répond aux objurgations de la sollicitude maternelle par un tendre baiser, mais n'en conserve pas moins la résolution de recommencer le lendemain cette besogne qu'il ne peut ni suspendre, ni ralentir. Enfin, la veille du jour des séparations, il a atteint la hauteur que doit avoir son monticule. Après avoir égalisé et tassé la plate-forme et en avoir ménagé tous les abords, il appelle sa mère qui se hâte de venir près de son cher enfant. Le soleil va se coucher et. sur le ciel embrasé, les cimes des montagnes découpent leurs profils étranges : le Turluron élève les pans de mur de son vieux donjon, qui saillit en noir sur le fond d'or du tableau, et, sur ce piédestal

gigantesque, une forme blanche s'élance, gracieuse apparition du ciel : cest Notre-Dame de La Salette. A ce moment la cloche de la vieille église se met à tinter ses joyeux carillons : c'est l'angélus. La mère et le fils, à genoux, unissent leurs cœurs et leurs voix pour prier Celle qui est la mère du Christ et la mère des hommes, le secours des chrétiens et la consolatrice des affligés.

L'heure des suprêmes adieux approche et Gabriel s'apprête à boire seul, sans le secours de la commisération d'aucune créature humaine, l'amer calice. Il y a pourtant une personne de la famille qu'il se décide à joindre à M. Roger dans la confidence de ses desseins et de voir une dernière fois avant de partir ; elle a du reste des titres particuliers pour nêtre pas traitée comme tout le monde : c'est sa bonne tante Fanny, sœur Gabrielle, maintenant supérieure du couvent de la Miséricorde à Billom ; elle qui s'est dévouée jadis à son éducation enfantine, lui a conservé une touchante et surnaturelle affection et elle sait, pour y avoir répondu elle-même, ce que sont les appels de Dieu à la vie religieuse. Gabriel vient la trouver dans son petit parloir, lui ouvre son âme, lui dit les grâces de Dieu et les résolutions de sa pauvre créature. Le cœur de la religieuse est inondé d'une sainte joie en entendant ce récit: elle n'est pas sans éprouver, avec une profonde émo-

tion en présence des sacrifices qui vont s'accomplir, une certaine inquiétude devant la générosité d'une décision, si directement opposée à toutes les inclinations naturelles de cette âme fière et indépendante du joug ; elle se demande sïl ne cède pas à un enthousiasme éphémère et s'il a bien calculé et ses forces et la grandeur de l'effort. Aussi, avec son affection pour Gabriel et son expérience de supérieure, veut-elle tenter l'épreuve avant de le quitter. Voici leur dialogue, tel que la sœur Gabrielle l'a reproduit plus tard :

— Pourquoi as-tu choisi la vie si obscure, si dure et si humiliée du trappiste?

— Ma tante, j'ai levé la tête autrefois !...

— Ah ! Alors tu vas en bon lieu pour te la laire baisser.

— Comment cela?

— Par des humiliations écrasantes.

— Lesquelles ? Un exemple ?

— Voici. Un étranger de distinction, visitant je ne sais plus quelle Trappe, accompagné du Révérend Père Abbé, aperçut un humble frère, à la mine distinguée, qui travaillait à un vil emploi. Il en fît la remarque au Révérend Père, qui répondit tout haut, pour être bien entendu : « Ce frère. Monsieur? c'est un lâche qui a eu la honte d'abandonner son drapeau sur le champ de bataille ! Il expie maintenant. » — Or ce frère,

qui à la guerre avait été un héros, baissa la tête et, sans mot dire, continua son humble travail. Eh bien ! ne trouves-tu pas écrasant pour un brave d'être traité de la sorte?

Gabriel a dû, sans doute, dans ses luttes intérieures, considérer l'humiliation sous ces traits particulièrement sensibles et personnels ; il ne se laisse pas désarçonner parce coup droit; relevant fièrement la tête à cette question et le regard étincelant, il répond :

— Ma tante, c'est là le métier ! c'est le programme de la vie religieuse : toutes les humiliations !

Comme elle est crâne et militaire cette réponse du capitaine ! De même que dans le métier des armes, il a dû soupirer après les dangers affrontés pour la patrie et ne reculer devant aucun, de même dans le métier de moine, il doit soupirer après les humiliations subies pour l'amour de Dieu et ne reculer devant aucune. Ce métier, il veut s'y consacrer comme il s'était jadis consacré au premier. Ce programme, il entend l'accomplir intégralement et héroïquement. L'épreuve a réussi, et la bonne tante, ravie de ce qu'elle vient d'entendre de la bouche même de son neveu bienaimé, ne doute plus désormais de sa vocation ei. après l'assurance réciproque d'une union constante de prières, elle lui fait en pleurant ses derniers adieux.

Comme couronnement à toutes ces séparations pénibles ou douloureuses, qu'il Aient de faire successivement, il lui reste la dernière, la plus déchirante. Nous avons déjà vu combien les liens de cœur entre la mère et le fils ont toujours été exceptionnellement intimes et étroits, combien les années les ont fortifiés et combien ce dernier séjour, en leur imprimant un suave et surnaturel caractère, en a accru et le charme et la puissance. Pour Gabriel, c'est là le grand sacrifice, il a besoin, pour l'accomplir, de toutes les énergies de sa nature et de tous les secours de la grâce ; pour son Cime aimante et, sous ses rudes dehors, délicate, c'est le déchirement, d'autant plus douloureux qu'il veut tout garder pour lui et ne rien laisser transpirer au dehors. Quand le moment approche, dans sa chambre, il se jette à genoux pour demander à sa Mère du ciel la force de quitter, par amour pour elle, sa mère de la terre. Puis il descend, la mort dans l'âme et le sourire aux lèvres, li part pour une excursion dont il ne veut dire ni le but ni la durée. Sa bonne mère, accoutumée à de tels caprices de sa part, n'en prend aucun soupçon, n'en conçoit aucune inquiétude ; elle l'accompagne, toute joyeuse de la joie du passé et de son espérance de joie pour le retour, jusqu'à la voiture. Toujours souriant, mais plus affectueux qu'à l'ordinaire. Gabriel serre sa mère contre son

cœur et l'embrasse respectueusement et tendrement; puis brusquement il bondit dans la voiture, en disant son « A bientôt !» — Il n'a pas la force de mettre la tête à la portière pour envoyer un dernier regard, un dernier adieu, il est vaincu; clans son coin, il pleure.

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