J'Y SUIS. J'Y RESTE
Le moine-soldat ne tarde pas à reprendre le calme extérieur de sa figure énergique et à refouler à l'intérieur les luttes de son âme. Les manifestations extérieures de sa douloureuse émotion s'apaisent à mesure qu'il s'éloigne de ces lieux qu'il aime et qu'il ne doit plus revoir. Bientôt il passe delà voiture locale, qui, elle aussi, fait partie des traditions du pays et qui porte sur les jantes de ses roues de la terre d'Auvergne, à la banalité du train, qui n'est d'aucune des contrées qu'il traverse et n'y laisse que les grondements de son tencler et son panache fuyant de fumée. Gabriel doit reprendre son attitude de voyageur correct, se laissant emporter comme un colis à travers des paysages aujourd'hui sans intérêt pour lui.
Enfin le train entre en mugissant sous le hall de la gare de Lyon. Gabriel descend avec la foule des voyageurs. C'est dans la grande cité bruyante et animée, avec ses grands quais, ses deux fleuves, sa vénérable primatiale de Saint- Jean, qu'il a résolu de s'arrêter pour réparer ses forces anéanties parla première étape de son exode et compléter ses dispositions pour sa sortie de la vie du monde et son entrée à la Trappe. Dans la
ville qui illumine féeriquement ses rues, ses promenades, ses établissements, au milieu de cette foule qui court, affairée, à ses plaisirs, tout lui est indifférent ou même pénible. Un seul point attire ses pensées, ses désirs et ses pas ; c'est Fourvières : il connaît les chemins de la sainte colline, et, sans hésiter, il s'y engage, en sortant de la gare ; — il va, le soir même, fixer sa tente d'un jour à l'ombre de la basilique, sous la bénédiction de sa Mère du ciel. C'est qu'il y a là pour lui de graves choses à faire. Avant de se coucher, il se met à écrire à sa tante, la sœur Gabrielle, qu'il a faite la complice de son holocauste, ces quelques lignes qui écartent le voile de correcte dignité du dehoro et nous dévoilent les tendresses et les déchirements de son cœur :
Mon voyage a été heureux; mais ne me demandez pas quels ont été mes souffrances et mes déchirements pendant la route.
J'espère que la première prière fervente que j'ai adressée à Dieu ce soir a été exaucée et que ma si bonne mère est arrivée à Saint-Amand, sans soupçonner le piège que j'avais si brutalement tendu.
Gourez, volez à Saint-Amand, très chère tante, dites à ces bons cœurs, que j'aime plus que moi-même, que nous nous reverrons dans un monde meilleur.
J'écrirai demain à ma mère et à ma sœur.
Je ne vous dis rien de ce que je souffre; partagez-vous tout mon cœur à vous trois. Gabriel.
Après quelques heures d'un sommeil agité et
fiévreux, dès que les portes de la basilique s'ouvrent, Gabriel est là ; il se prosterne devant la statue de sa Reine et Mère, il prie longtemps: il confie à Marie ses exultations et ses douleurs : il évoque dans son cœur le souvenir du jour, où, aux débuts de sa carrière militaire, il a gravi la sainte colline, du petit cierge d'un sou qu'il a fait clair er dans le sanctuaire, des douces et profondes émotions qu'il y a ressenties alors ; puis se représentent devant lui tous les incidents de sa vie militaire, et les industries maternelles de la Vierge Marie qui a voulu, pour ainsi dire, le prendre par la main et le conduire par des chemins de traverse au terme béni où il est en ce jour. Aces souvenirs, son âme déborde de reconnaissance et d'amour : en témoignage de ses actions de grâces, il fait clairer ce jour-là un gros cierge qui doit ne s'éteindre que le soir. Il ne se souvient pas seulement des bontés de la sainte Vierge à son égard ; devant sa mémoire se représentent les défaillances de sa vie pendant ces années qu'il a passées loin de Dieu. Son cœur est en proie à une vive et sainte émotion au spectacle de ces misères humaines et de ces miséricordes divines, et il ne veut désormais plus vivre à l'avenir que pour expier le passé. Sous le regard maternel de Marie, il veut refaire sa confession générale, et puis il reçoit la sainte communion. C'est une vie
qui se termine et une autre qui commence ; c'est un enterrement et une naissance ; c'est l'étoile du soir brillant au milieu des obscurités de la nuit, c'est aussi l'étoile du matin s'éteignant doucement dans les splendeurs de l'aurore ; c'est toujours Marie, arrachant son enfant au démon pour le donner à Jésus. Longtemps il reste abîmé dans sa prière. Ces colloques cœur à cœur avec Jésus et Marie apportent leur baume à ses blessures saignantes et font goûter à cette âme déchirée une paix et un bonheur qu'elle n'a jamais goûtés jusqu'alors et qui ne sont plus de la terre.
Au soir de cette journée si émouvante où de si grandes choses se sont opérées pour cette créature humaine sous l'œil de Marie, Gabriel écrit à sa chère mère, qui, à cette heure, a dû être instruite de tout par sa sœur, ces deux mots qui ont la brièveté et les allures d'un testament, mais d'où l'on sent déborder l'amour filial, de plus en plus vivant malgré toutes les séparations :
J'ai réglé mon capital aujourd'hui 11 juillet, à Fourvières; c'a été long et laborieux.
Demain je m'embarquerai.
Allons, courage I
Vivez sans votre Gabriel et bientôt, je dis bientôt, nous nous retrouverons tous dans un monde meilleur. Votre Gabriel, qui vous aime de tout son cœur.
Laissons Gabriel à ses saintes et touchantes occupations et précédons-le dans la route qu'il
doit suivre le lendemain. Nous avons à faire connaissance avec la Trappe de Chambarand et à constituer le cadre où va se passer le reste decette existence, la stabilité du cloître succédant aux instabilités de la vie du monde.
Dans cette magnifique et exubérante vallée du Rhône, à qui la majesté des montagnes qui l'environnent donne l'aspect d'une plaine, faisant disparaître à leur ombre les hauteurs secondaires ; aux confins du département de l'Isère et de la Drôme. s'élève, à six cents mètres environ d'altitude, un plateau ou plutôt une succession de plateaux que la similitude de leur situation et de leur nature fait désigner sous la dénomination commune de Chambarands. Au milieu de ces hauteurs, abritée par elles des âpretés d'un climat sévère et des sifflements aigus de la bise, se blottit, frileuse et coquette, la petite ville de Roybon ; c'est la reine de ce royaume austère ; elle mire ses murailles dans les eaux tapageuses du Galaure et la fraîcheur de cette verdoyante vallée détache les cimes joyeuses de ses peupliers sur les nudités arides et désolées des plateaux. Là, d'immenses étendues de terrains abandonnés, où quelques arbres tordus et rabougris ont peine à dresser leurs troncs moussus au milieu d'amoncellements de cailloux, de fouillis de ronces et d'épines. Quelques animaux efflanqués
l'un aspect aussi triste que le paysage qu'ils sont seuls à animer, broutant quelques pousses l'herbe. Tel est le tableau que présentait le ]hambarand, il y a quelques années en çà. Pour ie reposer des désolations de cette contrée qui iemblait abandonnée des hommes et délaissée le Dieu, le voyageur, qui, suivant la vieille voie 'omaine, montait sur le plateau, pouvait conempler à ses pieds la plaine aux paysages gracieux it animés et tout à l'entour d'elle, lui formant ;a couronne royale, les Alpes dauphinoises, les ïimes du Vercors, le massif de la Grande-Char- ;reuse détachant les sombres verdeurs de ses Dentés abruptes et de ses pittoresques solitudes nir les blanches neiges des pics de la Suisse et le la Savoie, et à l'occident, au fond de l'horizon, es montagnes du Forez et du Yivarais.
Les Ghambarands ! appellation étrange, sur aquelle se disputent les indigènes qui y voient iésignée la situation définitive de ce territoire : ;< Champ bon à ran ( rien ) Champ a ran » et les savants qui tiennent pour son origine latine : t Campus arandus : Champ qu'il faut labourer. » La suite de ce récit tiendrait à donner raison à 3ette seconde hypothèse. Le Ghambarand était m effet le sol que les hommes n'avaient pas su 3u pu cultiver, mais qui attendait les défricheurs lu bon Dieu.
il 2 première Partie
Nous n'avons pas à refaire ici l'histoire du passé, à montrer les défrichements des forêts inaccessibles, les dévastations des révolutions et des temps et la désolation établissant son domaine incontesté sur les plateaux de Chambarand. Nous ne pouvons redire, malgré leur intérêt, les origines de ce monastère dont la semence a été jetée dans ce sol déshérité par L'âme ardente d'un apôtre, l'abbé Combalot. et a germé péniblement, pauvrement, fécondée par la bénédiction de Dieu et le travail des moines. La Trappe de Chambarand. fondée au mois de juillet 1 8 G 8 . s'est développée au milieu les épreuves ; les bâtiments se sont élevés lentement, abandonnés et repris au gré des événements ou de la pénurie des ressources.
A la fin de Tannée 1372 le gros de l'œuvre était terminé, les principaux bâtiments claustraux attendaient leurs habitants : Mgr Paulinier, évêque de Grenoble, vint les bénir et appeler toutes les protections célestes sur ce monastère que les moines avaient élevé et qui allait abriter leur vie de pénitence et de prières. Parallèlement le Chambarand avait été défoncé, travaillé, ensemencé. Grâce à l'intelligente direction du prieur Dom Antoine, les sueurs monastiques avaient réussi à féconder le sol aride et désolé ; à la place des enchevêtrements de broussailles qui avaient
aux Chambarands droit de cité, des champs de blé jaunissant ondulaient leurs vagues d'épis pleins ; les merveilles de ces récoltes frappaient de stupeur les indigènes, garantissaient le présent, assuraient l'avenir et créaient dans toute la région un courant d'intérêt sympathique pour les rudes Qls de Rancé.
Maintenant que nous avons fait connaissance avec Ghambarand, revenons sur nos pas, pour retrouver Gabriel et l'introduire dans sa Trappe. Le 13 juillet 1874, il est descendu du train de Lyon à la gare de Roybon ; il promène ses regards attendris sur ce coin de terre française qu'il ne connaît pas encore, mais qu'il aime déjà, parce qu'il l'a choisi dans son cœur pour sa part d'héritage terrestre, pour le lieu de son repos et celui de sa tombe.
L'heure est trop avancée pour qu'il puisse songer à se rendre immédiatement au but de ses désirs. Il prend une chambre à l'hôtellerie, prie, réfléchit, et puis écrit quelques lettres, dernier-, adieux à des amis qu'il ne reverra plus, mais qui ne perdront pas son souvenir. Le lendemain, à midi, il prend un jeune garçon pour porter son très modeste bagage et le conduire à la Trappe ; les voilà partis tous deux pour parcourir d'un pas alerte les cinq kilomètres qui séparent Roybon de Ghambarand. La route est belle, qui conduit
jusqu'aux limites des propriétés monastiques ; de là, un chemin étroit, à la rude montée, où les cailloux glissent et roulent sous les pieds, s'élève jusqu'au plateau. Le soleil est ardent et, à cette heure de la journée, aucune ombre ne vient atténuer l'aridité du paysage ; car, malgré les travaux des Trappistes et les résultats obtenus, les champs cultivés ne font que des taches dorées perdues dans l'immensité de la brousse. A mesure qu'il avance, le voyageur devient pensif: son âme n'est plus sur la terre ; elle est comme suspendue entre le monde qu'il quitte et ce tombeau silencieux où il s'apprête à descendre. C'est la réalité qui succède aux rêves, et, si austères qu'aient pu être les rêves, il faut un effort à l'être humain pour se faire à cette réalité. Le guide qu'a gagné la physionomie ouverte du voyageur, essaye de l'intéresser en lui parlant des choses du pays, de l'établissement des Trappistes dans la contrée, des merveilles agricoles opérées par eux; mais Gabriel ne répond que par des monosyllabes et retombe dans ses réflexions. La marche continue ainsi, silencieuse et pénible, lorsque, au tournant du chemin, le guide s'écrie : h Voilà la Trappe !» A ce cri, une commotion secoue la poitrine de Gabriel ; son oeil s'enflamme d'enthousiasme et se fixe avec avidité sur le monastère, qui est là devant lui, accrochant aux flancs de la
colline ses modestes bâtiments, aux murailles en briques et cailloux, et aux toitures en tuiles rouges, rutilantes au soleil de midi. C'est bien la Trappe de ses rêves, cette Trappe pauvre au milieu de ce territoire aride. C'est sa Trappe, celle où il va pouvoir souffrir et prier dans la mesure des aspirations de son âme. Il se découvre avec respect et, comme les croisés apercevant au fond du désert les murs de Jérusalem, il se signe d'un grand signe de croix, tandis qu'au fond de son âme il dit au ciel son Magnificat de reconnaissance et d'amour. Quand il sonne à la porterie, son cœur bat bien fort et sa main tremble légèrement, le cœur et la main du capitaine de dragons, l'un des héros de Gravelotte.
Au 53e chapitre de la sainte Règle, notre bienheureux Père saint Benoit nous a laissé les prescriptions suivantes : « Au nouveau venu qui se présente à la conversion, qu'on n'ouvre pas facilement l'entrée du monastère ; mais, dit l'Apôtre : Éprouvez les esprits, pour savoir s'ils sont de Dieu. Si donc celui qui se présente persévère à frapper à la porte et si. pendant quatre ou cinq jours, il se montre patient à supporter les mauvais procédés employés à son égard et les obstacles apportés à son entrée et persiste dans sa demande, qu'on consente à le recevoir. » La Providence dispose les choses de manière que les recoin-
mandations de saint Benoît soient littéralement observées dans les circonstances présentes, que la vocation de Gabriel soit soumise à ces épreuves et que son entrée dans la famille bénédictine soit estampillée par ces difficultés elles-mêmes. Quand le frère portier lui a ouvert, il apprend que le Révérend Père Prieur, le seul avec qui il puisse et veuille avoir affaire, est absent du monastère ; on l'attend d'un moment à l'autre sans pouvoir préciser la date de son retour. Une assez vive contrariété s'élève du cœur de Gabriel et se reflète sur son visage : il a cru passer définitivement la porte du monastère, et voilà qu'un contretemps imprévu l'oblige à rentrer encore dans ce monde où il se sent déjà un étranger. Malgré les instances du Père Hôtelier, qu'il remercie avec cordialité, mais avec une Aoix un peu... militaire, il donne sa valise à son guide et ils reprennent la route de Roybon. Le soir, Gabriel va se réfugier dans l'église aux pieds de la sainte Vierge à qui il confie ses peines et qui lui donne ses lumières et ses consolations : il comprend alors, mieux qu'il ne l'a fait jusqu'à cette heure, la grandeur de cette grâce, qui s'appelle l'entrée dans la vie religieuse ; à son souvenir se présentent aussi les misères de sa vie passée, et, se frappant la poitrine, il loue le Dieu bon qui lui donne dans les contrariétés le moyen d'expier et de prouver aux autres et à lui-
même la solidité de sa vocation. Aussi, quand il revient le lendemain et le surlendemain, maintenant sans son guide dont il n'a ni le besoin ni le désir, et qu'il reçoit tous les jours la même réponse à la porterie, il se contente de courber la tête avec résignation, et, repoussant avec modestie et affabilité les instances très pressantes du Père Hôtelier, il reprend humblement et tristement le chemin de sa vulgaire chambre d'hôtel. Ces instances deviennent de jour en jour plus aimables ; ce bon P. Théodore ne demanderait pas mieux que de profiter des prérogatives de son office pour engager avec cet étranger une conversation plus prolongée et d'y chercher la solution du problème qui depuis ces derniers jours hante et fatigue sa vieille tête : son expérience de quarante années de cloître se déclare impuissante à percer le mystère de ce personnage qui l'a démonté tout d'abord par l'éclat de ses grands yeux noirs, par la longueur de ses moustaches, par ses paroles brèves et un peu saccadées et qui maintenant le surprend et l'édifie par sa patience, sa résignation et surtout sa persistance à ne pas se rebuter devant les déceptions multipliées.
Enfin le quatrième jour, lorsque les prescriptions du chapitre de suscipiendis fratribiis ont été littéralement accomplies, la Providence met fin à l'épreuve. Quand le frère portier aperçoit par le
guichet son visiteur quotidien, sa figure s'illumine ; il était si triste, le bon frère, d'avoir à faire tous les jours la même réponse négative ; aujourd'hui il n'en est plus de même : le Révérend Père Prieur est rentré la veille au soir. Après avoir introduit joyeusement son hôte dans la très modeste salle de réception et l'avoir Fait asseoir sur une des quatre chaises qui en garnissent le parloir, le portier se mit à courir de toute l'agilité de ses jambes vieillies pour aller quérir son supérieur. Celui-ci, après avoir consacré la majeure partie de sa nuit ébréchée à mettre à jour les affaires et les correspondances en retard, a rejoint ses frères au chœur ; il est maintenant avec eux aux champs pour partager avec eux les rudes et pressants travaux de la moisson. Malgré l'ardeur avec laquelle il s'adonne au noble travail des mains, il répond avec empressement à l'appel du frère portier pour aller accomplir les devoirs de l'hospitalité bénédictine.
En arrivant à la porte de l'hôtellerie, le Père Prieur s'arrête avec surprise, à la vue de ce voyageur dont l'aspect tranche si fort avec celui des visiteurs ordinaires de Chambarand. Il ne rentre pas dans la catégorie des Chemineaux de Trappes, dont Huysmans a donné une si charmante et vivante photographie dans son livre De Tout, qui viennent quémander les secours de la charité monas-
tique, ou obtenir pour quelques jours, sous le fallacieux prétexte d'une vocation religieuse, leur gîte et leur part de la pitance quotidienne, ce beau jeune homme, à la tenue correcte, à l'œil vif et franc, à l'air distingué. Gabriel ne laisse pas au bon prieur le temps de creuser son problème et d'accomplir le cérémonial prescrit pour la réception des hôtes ; il s'avance vivement vers celui qu'il vénère déjà comme le représentant de Dieu à son égard et qu'il aime par avance comme un père ; avec sa cordialité toute militaire il lui tend la main et lui dit brusquement :
— Vous voyez devant vous un militaire qui dit adieu à sa carrière ; il a un rude besoin de faire pénitence, et il veut la faire rude. Aurez-vous la charité d'ouvrir vos rangs pour y recevoir un de ces vieux soudards, dont le passé est lamentable et qui voudrait l'expier?
Le prieur, en entendant ces paroles, croit d'abord à une mystification ; mais, en levant ses regards sur la physionomie franche et ouverte de son interlocuteur, sur ces yeux qui regardent bien en face, en entendant ce parler net et loyal il comprend que ses craintes sont chimériques et qu'il se trouve en face d'une émotion sincère, d'une volonté bien déterminée. Toutefois il se contenle de répondre par des assurances un peu vagues et,
désireux de continuer son examen plus à Taise, il propose la visite du monastère, ce qui permettra à l'intéressé de se faire une idée plus complète de la vie du trappiste. Gabriel accepte avec empressement, et les voilà parcourant toutes les parties des bâtiments claustraux : les dortoirs avec leurs séparations à mi-hauteur, avec leurs couchettes de paille cousue dans des sacs de toile grossière, où, après le travail de la journée, le sommeil arrive vite, profond, et où la paresse ne trouve guère de prise, quand les sons de la cloche éclatent au milieu de la nuit pour appeler les frères au chœur ; le réfectoire, où, sur les longues tables en bois blanc, on voit rangés les écuelles, les vases, les autres ustensiles, pauvres, mais propres, pour le repas du soir ; la salle du chapitre, où le Père Prieur distribue le pain quotidien de la parole divine à ses moines et où ces derniers viennent en présence de tous faire l'humble aveu de leurs manquements, dont l'énoncé provoquerait le sourire des gens du monde, et en faire les satisfactions prescrites ; et enfin la chapelle provisoire, où, pendant que la plupart des hommes se livrent aux douceurs du repos, les religieux vont prier pour ceux qui ne prient pas et où, sept fois par jour, ils se rendent pour chanter les louanges du Seigneur. Après cette visite qui, grâce aux explications du Père Prieur, initie Gabriel à
tous les détails de cette vie après laquelle il soupire, vient la promenade dans le vaste enclos, au milieu des carrés de choux, de haricots, des champs de pommes de terre ; dans ce jardin aux alléesbordées de buis, de fleurs et d'arbres, le tout dominé par la statue de Nqtre-J)ame, la reine de céans, aux pieds de laquelle s'agenouillent les deux promeneurs, abîmés dans une fervente prière. Puis le prieur présente avec une complaisance d'agriculteur les étables avec les animaux de labour, les vaches laitières, les troupeaux de brebis, les greniers où les graines de la dernière moisson ont cédé la place à ceux de la nouvelle ; le bon P. Dom Antoine montre avec une certaine fierté le cellier, où repose dans son coin la première barrique de vin récolté à Chambarand. Dans cette tournée extérieure Gabriel a le temps de raconter au Père Prieur son odyssée, les diverses étapes qu'il a parcourues danslavie,lesindustries de la sainte Vierge pour jeter dans son âme, comme une semence divine, faire pousser et définitivement éclore la vocation de la Trappe, au milieu de toutes les péripéties et malgré ses résistances personnelles. A la fin de cet exposé loyal et complet, le hasard de leur promenade les a ramenés aux pieds de la statue de Notre-Dame qui semble reposer sur ses enfants un œil brillant d'amour : Gabriel s'arrête, fixant sur le prieur un
regard anxieux et suppliant, il lui dit vivement :
— Eh bien I mon Révérend Père, me voilà ! vous me connaissez, m'acceptez- vous?
Dom Antoine, ému par ce cri du cœur, va pour toute réponse presser dans ses bras celui qui le supplie de le recevoir parmi ses enfants ; pour l'acquit de son devoir de supérieur, il veut présenter à Gabriel l'hypothèse, où, après un essai, il sortira de la Trappe et se trouvera dès lors avec sa carrière brisée et sans situation.
— Ah ! mon Révérend Père, s'écrie le capitaine d'une voix vibrante, ceux qui sortent de la Trappe, après y être entrés, ne sont pas des soldats ! Moi, une fois entré, je n'en sortirai jamais ! Vous pouvez m'en croire. J'ai bien réfléchi ; je sais ce qu'il m'en a coûté de me résoudre. Maintenant c'est fini. Si vous voulez de moi je ne sortirai jamais d'ici. Si vous ne me recevez pas j'irai chercher une Trappe qui veuille m'ouvrir ses portes. Je dois être trappiste ! Je serai trappiste !
Cette fois-ci, le prieur est vaincu; il ouvre ses bras et son cœur et serre contre sa poitrine celui qui veut être son fils et lui dit avec émotion :
— Eh bien ! cher ami. je vous reçois et dès ce jour vous allez commencer votre épreuve.
Gabriel s'agenouille pour recevoir la bénédiction de son père au début de celle vie religieuse
qui s'inaugure aux pieds de Marie ; puis il ajoute avec un léger sourire :
— Dans la confession si entière que je viens de vous faire de ma vie, vous avez vu que j'avais tous les défauts du soldat. Je ne vous ai pas parié d'un de ces défauts, et celui-là me reste ; je vous avoue que je n'ai pas encore réussi à m'en débarrasser : c'est une victoire que je dois encore remporter. Me permettez-vous de fumer une dernière cigarette ?
— Volontiers, dit le Père, deux si vous voulez, tandis que nous sommes ici en plein air.
Alors Gabriel tire de sa poche tout son attirail de fumeur, il fait et roule cette cigarette avec une dextérité d'artiste et l'allume ; il aspire les bouffées avec délices et regarde monter et s'évanouir dans l'air les volutes de fumée qui s'échappent de ses lèvres. Puis il écrase sous son pied le bout de la cigarette en disant :
— Voilà ! c'est fini !
Cette parole, celle dernière cigarette fumée, c'est l'image saisissante de la situation. Une vie qui paraît pleine pour le présent et pour l'avenir s'évanouit dans les fumées des inanités de la terre et laisse la place à une vie dépouillée des illusions qui passent, mais remplie des réalités qui demeurent. Du vieil homme qui disparait en ce moment après avoir jeté son éclat sur la terre, va sortir un saint pour le ciel.