‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 9 sur 44 · Todtenritt · texte numérisé non relu

Todtenritt

Dans sa charge fougueuse, enveloppé d'ennemis, il reçoit sur la nuque, d'un gigantesque Saxon, un formidable coup de sabre qui est amorti par la crinière du casque, mais l'étourdit presque et pénètre profondément dans les chairs. Reprenant ses sens, Gabriel, du revolver qu'il tient dans la main gauche, brûle la cervelle à son agresseur, en met un second hors de combat, et avec son sabre se fait une trouée sanglante dans la masse humaine. Quand il est sorti de la mêlée, il sent ses forces s'en aller avec son sang ; il fait bander sa blessure et reprend sa place de combat avec l'indomptable énergie de son âme de fer.

A dix heures du soir, la bataille est terminée : les Prussiens occupent le plateau de Gravelotte ; mais les Français ont conservé toutes leurs positions. Le 3e dragons est revenu à la ferme de Grizière d'où il était parti le matin et bivouaque dans les champs. La nuit lugubre a succédé à la journée sanglante, — le silence, aux formidables fracas de la bataille, la bise froide, à la chaleur torride du soleil. Gabriel et ses hommes ont attaché leurs chevaux à des ceps de vigne, et. s'étendant eux-mêmes sur le sol, enveloppés dans leurs manteaux, ils prennent quelques instants de repos après les épuisements de la bataille. Pour lui. il est absolument à bout de forces : le sang qu'il a répandu et les efforts tita-

nesqucs de la chevauchée de la mort, sont sur le point d'avoir raison de sa robuste constitution. Après avoir dit, du fond du cœur, à Dieu et à la sainte Vierge son filial merci pour la conservation de sa vie, il se pelotonne dans son manteau et tombe dans un profond engourdissement. Au bout de quelques heures, le froid vit et la douleur de sa blessure le réveillent : il se soulève sur son coude. Le crépuscule qui commence permet d'apercevoir le lugubre paysage : les vedettes qui détachent sur l'horizon leurs silhouettes sombres, dans la plaine quelques maisons qui achèvent de consumer leurs débris dans les incendies allumés par les obus de la bataille, puis des monceaux noirs, des cadavres d'hommes et de chevaux, de Français et de Prussiens, réunis dans la paix de la mort : a Voilà ce que c'est que la vie d'ici-bas, se dit Gabriel. De tant de milliers d'hommes, hier encore pleins dévie, d'entrain et de patriotisme, voilà ce qui reste. Que la terre est peu de chose ! et comme nous aAons besoin du ciel ! Pauvre France !» A ce moment, une voix se fait entendre, non loin de lui. Il aperçoit un paysan se lamentant à la vue des ceps de sa vigne que les chevaux affamés ont rongés pendant la nuit. Le spectacle de cet homme qui, en face des désastres de la patrie, songe à son petit coin de vigne, qui, au milieu des monceaux de cada-

vres, dans cette plaine rougie de sang, a le cœur de se lamenter sur les quelques paniers de raisin qu'il ne pourra pas récolter cette année et trouve ce sacrifice au-dessus de son dévouement à la patrie, provoque une vive indignation, ou plutôt une profonde tristesse, dans l'âme de Gabriel. C'est la manifestation d'un sentiment nouveau et bas, de l'égoïsme, qui vient se substituer au patriotisme et constitue pour le pays une plus effrayante menace que toute cette inondation armée qui va l'envahir. « Pauvre France ! » répètet— il entre ses dents, pendant qu'un douloureux soupir s'échappe de sa poitrine. Et, s'adressant au paysan :

— Votre vigne ! votre vigne ! Ah ! s'il n'y avait que votre vigne de perdue !

Devant le geste énergique de l'officier, sans essayer de comprendre ce qu'ont d'odieux ses lamentations égoïstes, le fermier disparait.

Cependant Gabriel sent sa blessure s'envenimer : malgré l'énergie de sa volonté, il est obligé d'entrer à l'ambulance pour se soigner, réparer ses forces et reprendre au plus vite cette place qu'il a si vaillamment tenue dans la journée du 16 août. Malgré la brièveté de son séjour parmi les blessés, le lieutenant Mossier ne prend pas sa part aux batailles des jours suivants et notamment à celle de Saint-Privat où la cavalerie joue un rôle

bien moins actif qu'à Gravelotte ; mais où le régiment mérite, par sa discipline et son attitude dans une mission difficile, les éloges du maréchal Canrobert. Il a rejoint ses hommes dans ces jours d'angoisse où l'armée réduite à l'impuissance se trouve rejetée à Metz, sans espoir de pouvoir reprendre l'offensive, où les vivres deviennent insuffisants, où les cavaliers doivent livrer à la boucherie leurs chevaux, ces nobles et aimés compagnons de combat, avec qui ils avaient exécuté leurs glorieuses charges, désormais impossibles.

Le 19 octobre, Gabriel Mossier est nommé chevalier de la Légion d'honneur, pour sa brillante conduite à Gravelotte ; mais la joie très sincère qu'il ressent quand le général attache sur sa poitrine l'étoile des braves n'est pas capable d'adoucir la douleur qui étreint son cœur au spectacle de cette succession inexorable de catastrophes engloutissant la fortune et l'honneur du pays.

Le 29 octobre, le maréchal Bazaine complète son œuvre et signe la capitulation, par laquelle l'armée de la France doit abandonner à l'ennemi ses armes et ses drapeaux et partir pour la captivité. Après la remise déchirante de tout ce qui tient an cœur, le cortège funèbre, morne et silencieux, commence son chemin du calvaire, et tous, officiers et soldats, unis par la communauté du patriotisme et de la douleur, partent pour la Prusse I

Le tiers des cavaliers périt de misère dans les baraquements de Kœnigsbergetde Stettin. Gabriel est interné à Heildesheim en Hanovre. Qu'il est dur ce sombre hiver passé dans les villes de la Prusse pour ces malheureux, qui oublient leurs propres souffrances au spectacle de leur chère France râlant sous le talon du vainqueur; de ce flot des armées allemandes, s'épandant dans nos provinces, portant partout la honte de nos désastres et les ruines de leurs dévastations ! Gomme leurs cœurs se serrent, quand les cris de joie des populations, au milieu desquelles ils sont obligés de vivre, leur apprennent un nouveau triomphe de la Prusse, un nouveau désastre de la France ! Un certain nombre d'officiers de l'armée française emploient ce temps de douloureuse inaction, à étudier les causes morales et religieuses de ces catastrophes nationales: et. tels que les de Mun, les Latour du Pin, rapportèrent à leur retour des convictions profondes au sujet des devoirs sociaux que la Providence impose à chacun et dont la méconnaissance a été une des principales causes de nos ruines, un dévouement sans bornes au relèvement de la patrie et des facultés exceptionnelles pour y travailler. D'autres, et Gabriel est de ce nombre, concentrent leurs réflexions sur eux-mêmes et tâchent de tirer, pour leurs âmes et pour la direction de leurs vies, les fruits de

ces éloquents sermons de la Providence. Dans la solitude de sa pauvre chambre de prisonnier, Gabriel mène déjà par avance cette vie de la Trappe dont la résolution s'affermit tous les jours davantage dans son cœur : il redit à sa bonne Mère du ciel, dont l'assistance le soutient dans l'épreuve, la promesse qu'il lui a faite dans la chapelle du Mont-des-Olives. Pourtant, il faut bien l'avouer, en dehors des tristes impuissances de la captivité, il existe un obstacle sérieux, il est vrai qu'il est le seul qui s'oppose à l'exécution actuelle de son projet. C'est sa soif de la revanche. Il ne peut croire à un écrasement définitif de sa chère France; il ne consent pas à admettre que soient à tout jamais perdues l'Alsace et la Lorraine, si françaises et arrosées de tant de sang français. Aussi repousse-t-il la pensée de briser son épée, quand on la lui aura rendue, avant de la tirer de nouveau contre les ennemis de la France et de laver dans de nouveaux combats et de nouveaux dangers l'affront infligé à la patrie. Enfin la douloureuse paix est signée — à Versailles, dans le palais de Louis XIV ! — Les troupes prussiennes défilent à Paris, dans la capitale de la France ! — Après quoi, les prisonniers de guerre sont rendus à la liberté, ils rentrent dans la patrie, le cœur brisé, mais le front haut : car eux, dans nos désastres, ils ont

accompli leur devoir, tout leur devoir ; ils n'ont pas marchandé leur sang, ils ont combattu et souffert pour la France. Et cette France, la France de saint Louis, de Jeanne d'Arc, de Louis XIV, de Napoléon, ils la retrouvent déshonorée par l'invasion étrangère et subissantla honte suprême de la Commune, de ses orgies et de ses dévastations, sous les yeux ravis des soldats prussiens.

Rentré en France le 16 avril 1871, Gabriel Mossier après être venu passer au milieu des siens un congé que réclament son cœur et son corps, va rejoindre à Tours son régiment. Son régiment ? Est-ce bien son régiment ce corps où il reste si peu des éléments de l'ancien 3e dragons ? Mais quelle consolation de retrouver ces quelques débris de ce beau régiment, ces officiers, ces hommes qui ont partagé les mêmes luttes et les mêmes destinées, les héroïsmes de la charge de Gravelotte et les amertumes de la captivité !

Le 23 avril 1872, le colonel du 3e dragons remet à Gabriel Mossier le brevet qui le nomme capitaine au 16e dragons. Ce dernier quitte, le cœur bien gros, et au milieu des témoignages d'affection de tous, cette famille militaire dans laquelle il a passé tant d'années de sa vie et à laquelle l'unissent des liens bien puissants, surtout depuis la guerre ; il rejoint à Cambrai son nouveau régiment. Là il reprend sa vie anté-

rieure de garnison. Comme par le passé, très bon officier, très entrain dans ses relations de camaraderie, il a seulement, plus souvent que par le passé, ces brusques saillies qui, par leur caractère mystique, détonnent dans l'enjouement de ses conversations et qui témoignent du travail intérieur de son âme. Ainsi que nous l'avons déjà dit, le patriotisme, l'idée de la revanche nationale prédomine chez lui pendant cette période de son existence. Il ne perd aucune occasion de s'en faire l'apôtre, surtout auprès des jeunes, qu'il espère voir accomplir cette œuvre de résurrection française. Dans une lettre qu'il écrit au supérieur du collège de Courpières (jadis de Billom) à l'occasion de la fondation de l'association des anciens élèves et qui est lue, au milieu de l'enthousiasme de tous, dans la réunion annuelle suivante, nous extrayons cet éloquent appel :

Amis, regardez là-bas, du côté où le bon Dieu fait lever le soleil... Voyez ce drapeau qui se déploie sur les flèches de Metz et de Strasbourg ! Il n'est que de deux couleurs ! Ce n'est pas celui de la patrie... — Si la divine Providence ne vous appelle pas dans les rangs de la milice sacrée, pour régénérer les âmes par l'exemple, l'apostolat et la prière, à vous de faire flotter là-bas en vainqueurs le drapeau de la France !

Hélas ! ces espérances vont aller s'atténuant de jour en jour et rejoindre tant d'autres illusions

dans ce temps de décomposition nationale. La diminution de la foi dans les âmes, l'amour des jouissances, les influences antifrançaises de la finance cosmopolite, reine du monde actuel, engloutissent ces dévouements, ces énergies et ces espérances. Sous la couche de la vase, où s'enlize la France, Dieu accordera à Gabriel Mossier la faveur de le retirer de cette vie avant d'avoir pu assister aux humiliations de Fachoda et voir les cris de : Vive la France î Vive l'armée ! punis comme séditieux par les agents des pouvoirs publics.

Cependant la sainte Vierge continue son action, ou plutôt le siège qu'elle fait de cette àme. A mesure que Gabriel voit s'évanouir ses illusions sur l'espoir d'une prochaine revanche, il perçoit plus distinctement la voix intérieure, qui lui dit que l'heure du sacrifice est arrivée, — que son devoir envers la France, il l'a accompli tout entier, — qu'il devient puéril d'attendre l'heure du relèvement de la pauvre patrie minée et réduite à l'impuissance sous la domination de la Révolution, ennemie du Christ et de la France. Un jour, dans la solitude de sa chambre, il lui semble entendre la voix de sa Mère du ciel qui lui dit au fond de F àme : J'ai laissé passer la France avant moi ; mais mon tour est venu ! Tu m'as fait la promesse, tu m'as engagé ta parole de

chevalier, que tu voulais être à moi, que tu serais mon moine, mon Trappiste. Les as-tu oubliés ces engagements de Billom, ces promesses du Mont-des-Olives ? Victor Bosdure, lui, a été fidèle et il a la paix, Toi, mon enfant, tu ne l'as pas cette paix ; tu ne l'auras que quand tu auras tenu tes engagements. Tous tes espoirs de revanche, de gloire, d'avancement, sont de vains prétextes pour cacher ta lâcheté.

Oui, ce mot de lâcheté est prononcé tout bas, tout bas au fond de sa conscience. L'association de ces deux mots, Mossier et lâche fait bondir d'indignation le capitaine. Mais pourtant, c'est la vérité ; il se l'avoue tout bas ; la lumière se fait à ses yeux : depuis tant de temps, il ne fait que marcher de capitulations en capitulations, et lui, Gabriel Mossier, l'officier de la charge de Gravelolte, il n'est qu'un lâche, un làclie devant le sacrifice, un lâche devant l'appel de Marie. Son devoir se présente à lui dans toute sa netteté. Il se jette à genoux aux pieds de l'image de la sainte Vierge, et lui demande la force pour le sacrifice. La lutte se livre, pénible et douloureuse, entre Dieu qui veut cette âme et cet être humain qui tremble devant l'anéantissement. Comme au jardin de Gethsémani, la tristesse et l'effroi envahissent le cœur de la victime et la sueur perle sur son front. Mais

l'ange consolateur, Marie, est là, qui Aient réconforter par ses paroles d'amour l'âme de son enfant. La victoire est gagnée. Gabriel se relève : ce n'est plus le même homme ; la grâce d'en haut illumine son regard ; sa résolution est prise, entière, absolue. Il va l'exécuter sans retard ni réserves. Le sacrifice qui lui est demandé et dont il ne méconnaît, pour l'avoir approfondi, dans ses méditations solitaires, l'amertume, ni dans son ensemble, ni dans ses détails, il doit l'accomplir et il l'accomplira, en dépit de toutes les protestations de ce moi humain qu'il est résolu à fouler aux pieds.

Le lendemain, il se met en grande tenue et se rend chez le colonel Féline qui commande alors le 16e dragons et a pour son capitaine une affectueuse estime. En l'abordant, après le salut militaire, ce dernier lui dit :

— Mon colonel, depuis que j'ai l'honneur de servir sous vos ordres, vous m'avez toujours témoigné une bienveillance dont mon cœur ne perdra jamais le souvenir. C'est dans ces sentiments que je viens aujourd'hui vous faire part d'une résolution que j'ai prise et qui est irrévocable : celui de donner ma démission d'officier de l'armée française, pour me iaire trappiste.

A cette déclaration inattendue, le colonel reste stupéfait. Comme il aime beaucoup ce brave

soldat, il veut essayer de combattre cette résolution, qu'il attribue à quelque coup de tète et dont il ne soupçonne pas encore le caractère. Il le tente par tous les moyens humains :

— Vous savez, lui dit-il, qu'à l'inspection générale je vous ai porté pour l'avancement, qui ne fait pas de doute pour moi dans un prochain avenir. Et c'est à ce moment que vous voulez briser tout ! Si encore vous étiez sur de pouvoir rester à la Trappe ; mais je vous connais, vous n'y resterez pas : vous n'êtes pas fait pour cette vie écrasante d'humiliations et d'austérités. Certes vous êtes brave, mais pas contre ces sortes d'ennemis : vous le savez bien ; vous n'êtes fait ni pour les haricots, ni pour les mépris.

Gabriel, relevant sur son chef son œil clair et franc, lui dit:

— Tout ce que vous me dites, mon colonel, est vrai. Je suis un orgueilleux, un ambitieux. J'ai rêvé gloire et avancement. Croyez bien qu'il m'en coûte de sacrifier tout cela. Mais il y a quelque chose de supérieur à mes sentiments personnels : c'est la volonté de Dieu ! c'est cette voix intérieure qui me dit et me répète, malgré mes résistances : Tu seras trappiste ! Dès lors, mon devoir est tracé, je ne puis pas reculer. Je serai trappiste ! Oh ! je ne me lais pas illusion. Ce sera dur, — l'orgueil rugira, le corps gémira, — mais

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le cœur soutenu par la grâce exultera en face du devoir accompli et chantera son hymne d'action de grâces à Celle qui Fa appelé, protégé et consolé, à Marie. Et maintenant, je vous le demande, mon colonel, puis-je et dois-je reculer?

Le colonel Féline est un brave soldat au noble cœur: il est profondément cl sérieusement chrétien. Aux accents si convaincus de Mossier. à sa voix ferme et émue, il comprend qu'il se trouve devant une résolution mûrie et irrévocablement arrêtée. Ii s'incline avec respect et émotion :

— Eh bien ! mon cher Mossier. faites votre devoir, comme vous l'avez toujours fait. J'attends votre lettre de démission pour la transmettre au ministère.

Une demi-heure après, le capitaine Mossier remet à son colonel cette lettre par laquelle il brise sa carrière : l'écriture en est ferme et hardie : un léger tremblement qui s'est produit dans la signature dit seul l'émotion de son cœur en accomplissant cet acte si capital dans sa vie.

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