LE POSTULAT
Le capitaine Mossier a disparu de la scène. Nous avons dit sa vie, sa fin, son ensevelissement dans la tombe du passé, et, dans un cadre nouveau, dont nous avons essayé de tracer les grandes lignes nous avons devant nous un moine, le frère Gabriel. C'est un autre personnage, qui est, ou du moins a la prétention d'être, l'antithèse du premier. Cette prétention est-elle bien justifiée et avons-nous besoin de beaucoup d'efforts pour faire connaissance avec lui? Évidemment, de prime abord, ils ne se ressemblent guère ces deux hommes, l'un à la démarche fière et assurée, à la taille sanglée dans sa tunique militaire, à la moustache formidable, au regard brillant, — et l'autre revêtu de sa bure monastique, cachant ses traits à l'ombre de son capuchon et sous les rudes végétations de sa barbe noire, s'avançant d'une démarche un peu gauche, la stature légèrement voûtée, les yeux baissés. Pourtant, de temps en temps, involontairement, sous l'impression fugi-
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tive qui passe, la taille se redresse, la démarche s'affermit, l'œil laisse échapper un éclair. Immédiatement après cet instant de distraction, le moine redevient lui-même, courbe sa taille, reprend sa démarche lourde et fixe obstinément ses yeux sur le sol. pendant que, dans son âme. il s'humilie et demande pardon de ces résurrections du vieil homme, en attendant que le soir les rudes flagellations viennent punir ce dernier des manifestations d'une existence qu'il ne doit plus avoir et le renfermer plus sévèrement dans une tombe, dont on ne lui reconnaît plus le droit de sortir.
Ces différences d'attitude ne sont que les témoignages extérieurs de ce qui se passe dans l'âme ; ou plutôt, dans ce domaine spirituel, il se produit un phénomène spécial, une transformation qui, bien que s'effectuant progressivement, donne comme la caractéristique de cette vie religieuse. Tout être humain est doué par le Créateur, pour le mettre en état de remplir sa mission sur la terre, de certaines dispositions principales qui président à toutes ses opérations et sont les agents pour ainsi dire essentiels de son activité. Chacune de ses dispositions naturelles peut être défaut ou qualité, suivant les divers degrés de son intensité ou les objets auxquels elle s'applique ; mais elle ne saurait être supprimée sans porter atteinte à la fécondité des œuvres de l'homme et sans le
mettre dans l'impossibilité de répondre aux vues de Dieu à son égard. Certes, il avait une exceptionnelle intensité d'ardeur religieuse, ce jeune Juif de Tarse qui brillait entre tous, à l'école de Garaaliel, par sa connaissance des saints Livres et que son zèle « pour les traditions paternelles » entraînait à se faire le complice du meurtre et l'exécuteur de toutes les violences ; en le terrassant sur le chemin de Damas pour en faire « son vase d'élection», son vainqueur Jésus ne supprima pas les facultés de cette âme prédestinée ; il en modifia la direction et mit au service de la vérité ce qui avait servi jusque-là à l'erreur : du pharisien lettré, il fit le « docteur des nations » ; du persécuteur des chrétiens, l'apôtre et le martyr du Christ.
Comme nous avons pu le voir dans la première partie de cette étude psychologique, l'âme de Gabriel Mossier est naturellement militaire, essentiellement combattive. Nous avons assisté à l'éclosion, aux développements, à l'épanouissement de cette vocation militaire ; nous avons vu avec quelle conviction et quel enthousiasme il a poursuivi cette carrière qui semblait si bien faite pour lui et qui s'ouvrait féconde et glorieuse : nous avons admiré les célestes adresses, la maternelle et patiente persévérance mises en œuvre par la sainte Vierge pour triompher de cet
Î2u DEUXIÈME PARTIE
attachement si véhément et pour amener son cher enfant du champ de bataille à la Trappe. Gabriel est né soldat. Il avait vécu soldat. Il restera soldat. Oui, ce moine restera toujours soldat. Ce sera le moine-soldat. Il est fait pour la guerre, pour le combat, pour la charge ; il continuera la guerre, il soutiendra le combat, il exécutera des charges avec la même fougue qu'à Gravelotte. Seulement ce ne sont plus les mêmes ennemis qui sont là devant lui. Les yeux du corps n'aperçoivent plus leurs lignes sombres, leurs armures étincelantes, leurs visages crispés. Mais les regards de l'àme les voient : ils les connaissent tous ces satellites de Satan, qui, « comme le lion rugissant, rôde autour de l'âme qu'il veut dévorer » et empêcher d'aller au ciel ; ils les découvrent ces ennemis de l'intérieur, ces amis d'autreiois. ces traîtres, ces facultés de F« homme de péché » que nous portons en nous et qui sont là toujours prêts à s'entendre avec les démons pour leur donner l'entrée dans la place. Si elle doit être vraie pour toute une vie chrétienne cette parole, des saints Livres : La oie de l'homme sur La terre est un état de guerre 1. combien plus pour la vie religieuse en général et pour la vie monastique en particulier.
Dans la période de son existence qui a suivi sa