‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 13 sur 44 · Militia est vita hominis super terram. Job, vu · texte numérisé non relu

Militia est vita hominis super terram. Job, vu

détermination Gabriel Mossier a étudié cette stratégie nouvelle ; il a inspecté les abords de la citadelle à défendre ; des reconnaissances opérées dans diverses directions lui ont révélé les positions et les forces des ennemis. Il a compris que ces ennemis, à tout prix il faut les combattre et les vaincre, que ce combat n'est que le résumé de la vie qu'il veut embrasser, et que cette victoire en est le but. Et dans son âme de soldat il s'est juré de combattre sans relâche ce combat et de remporter cette victoire. Et ce serment, il le tient avec une fidélité militaire, avec une énergie héroïque que rien ne peut lasser. Tous les jours, à son poste de combat, armé de la force divine, puisée dans la prière et les sacrements, et de son amour pour Marie, il soutient la lutte sans trêve et sans aucune de ces lâches concessions ordinaires à l'humaine faiblesse. Souvent il quitte la défensive pour opérer une offensive rigoureuse, pour exécuter une de ces charges furieuses qui rappellent son ancien temps. Il prend pour cri de guerre ces fières paroles du Psalmiste : Je poursuivrai mes ennemis et ie m'en rendrai maître. Je ne reviendrai qu'après les avoir exterminés1. C'est à lui-même que nous allons emprunter l'exposition de sa

1. Perseqiiar inimicos meos et comprehendam illos; nec rêver tar donec deficiant. (Ps. 17-14.)

tactique spirituelle: voici la copie d'une note trouvée dans ses papiers après sa mort :

... Il nous faut toujours saisir le taureau par les cornes ; je m'explique : Veut-on arrêter un taureau furieux ? Ne pas chercher à le prendre par un autre endroit que par les cornes ; on perdrait son temps. Mais si, avec courage et confiance, on le saisit bravement et gaillardement par les cornes, une invocation à Marie et un tour de main, et crac ! le voilà à terre, tout est dit. Il en est de même pour ce qui nous coûte le plus, pour les choses qui nous inspirent le plus de répugnance; si nous les embrassons carrément, vaillamment, si nous nous y jetons tête baissée, elles deviennent faciles et même agréables. Ce n'est pas en brûlant sa poudre aux moineaux, ni avec des escarmouches d'avant-garde, qu'on gagne les batailles : c'est en attaquant l'ennemi de face, sans lui donner le temps de se reconnaître et de se retrancher dans ses positions ; si on a le malheur de tergiverser, de chercher, de-ci de-là, à l'amener à des compositions ou des compromis, d'y aller mollassement enfin ; aïe ! la bataille devient indécise, si elle n'est pas perdue sans retour. Le diable est un malin retors, qui a plein son sac de finesses et de ruses ; s'il peut obtenir de nous quelques légères transactions dans les choses qui répugnent à notre pauvre nature, le monstre se met à ricaner ; c'est une demivictoire qu'il enregistre sur ses tablettes. Il me souvient de quelqu'un qui, au début de sa conversion (hélas ! elle est encore loin d'être achevée), n'était pas très expert dans l'art de la guerre... aux mauvaises inclinations : voyant très souvent les frères faire le chemin de la croix, il ne pouvait s'empêcher d'en être agacé et de trouver, avec ses préjugés d'autrefois, cette pratique de dévotion un peu ridicule ; — ■ le diable était là... Mais, comme le bon Dieu lui avait mis au cœur une certaine dose d'énergie et qu'à l'occasion il savait vouloir : «Ah ! c'est comme cela, dit-il ! Eh bien, en avant ! Saisissons le taureau par les cornes !... » Et le voilà

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faisant tous les jours son chemin de la croix : ennui, sécheresse, dégoûts, etc., telles furent les consolations qu'il y trouva d'abord. « En avant ! En avant, répétait-il ! Dieu ne se laissera pas vaincre en générosité.» Depuis ce temps, il fit son chemin de la croix tous les jours et Dieu seul sait les consolations qu'il y goûte. En effet n'y trouve-t-on pas Jésus et Marie et peut-on désirer quelque chose de plus après Jésus et Marie ? — Ne pas chercher à savoir à qui, ni quand, ni dans quel lieu ceci se passait ; car il y a longtemps de cela ; qu'il vous suffise de savoir que c'était dans un béni petit coin de terre, sous le soleil du bon Dieu, que beaucoup ignorent, mais que la très sainte Vierge Marie connaît bien. A bon entendeur demi-mot suffit.

Gomme c'est crâne et vrai ! comme elle est vécue cette page du service en campagne contre le démon. Le demi-mot du bon frère suffit pour nous faire voir le moine-soldat poursuivant vaillamment et victorieusement la rude campagne et nous exposer toute sa stratégie surnaturelle. La suite de ce récit va nous montrer comment il sait mettre ses théories en pratique.

A la suite de l'entretien qu'il a eu avec le Père Prieur et qui a définitivement fixé sa destinée, nous retrouvons Gabriel postulant. Le postulat, temps d'épreuves, temps de désirs, a été imposé par la sagesse des fondateurs d'ordre et la maternelle sollicitude de l'Église, pour prémunir les communautés et les individus contre les entraînements irréfléchis et préserver de regrets inutiles après les actes définitifs ; c'est une succession plus ou moins longue de jours, où l'homme, placé

entre le monde qu'il a quitté et le cloître où il aspire, n'appartient ni à l'un ni à l'autre, soupire après la fin de l'épreuve et s'efforce, par les ardeurs de sa bonne volonté, d'en abréger la durée.

Le Aoilà en qualité de postulant, à l'hôtellerie, sous la direction du bon P. Théodore. Sur ses habits de gentleman, il a revêtu le tablier bleu du travailleur, il est armé d'un balai et chargé d'entretenir la propreté du bâtiment affecté au logement des hôtes. Avec quelle ardeur se livret-il à cette besogne qu'il a désapprise depuis longtemps ; il revient sans cesse sur ses pas pour enlever quelque atome de poussière échappé tout d'abord à sa vue. Après un énergique et consciencieux travail, il arrive au bout du corridor, promenant ses regards sur l'œuvre accomplie, il n'y trouve rien à reprendre ; il est tenté de dire, comme Dieu au soir de chacune des journées de la création, que « ce qu'il avait fait était bien fait ». Aussi ne peut-il s'empêcher d'un sentiment de satisfaction en entendant les marches de l'escalier gémir sous le pas solide et cadencé du Père Hôtelier : le bon Père ne manquera pas de remarquer la besogne accomplie et de lui en faire compliment. Eh bien ! pas du tout. Le P. Théodore a l'air de ne s'apercevoir de rien et répond par une silencieuse inclination de tète à

l'humble salut du postulant. Ce dernier se dit tout bas en lui-même : « Ces bons moines doivent être très forts en fait de balayage, puisque ce que (e viens de faire passe inaperçu à leurs yeux. » Puis il baisse la tête, il vient d'apercevoir sa vanité éveillée pour quelques coups de balai donnés dans un corridor, il se frappe la poitrine et se remet humblement et vaillamment à la besogne. A l'heure militaire, indiquée par le règlement, il rentre dans sa cellule et, après avoir suspendu son tablier de travail, il se met à la lecture. Parmi les ouvrages mis à sa disposition, aucun n'agit sur son âme comme l'histoire de l'abbé de Rancé : le récit de cette existence qui a eu plus d'un rapport avec la sienne, l'exemple de ce jeune gentilhomme qui reconnaît les misères et le vide de sa vie de courtisan et a l'héroïsme de rompre brusquement avec elle et, sans transition, de substituer à ses plaisirs et à ses pompes les effrayantes austérités et les anéantissements du cloître tel qu'il le concevait, enflamment Gabriel d'enthousiasme et de sainte émulation. Il ne se demande pas si ce rude réformateur n'a pas été exclusif dans son œuvre, si la noble ambition de laire revivre la règle de saint Benoit dans son austérité primitive ne lui en a pas fait sur certains points exagérer l'esprit ; il ne voit qu'un chevalier répondant héroïquement à l'appel de Dieu et levant son

étendard pour grouper à son ombre ceux qui entendront le même appel et auront l'énergie d'y répondre. En proie à une religieuse émotion. Gabriel se jette à genoux devant l'humble image de Marie appendue aux murs de sa cellule, et dit son cantique d'actions de grâces à sa bonne Mère qui lui a procuré l'honneur de cet appel et l'a amené presque de force à la Trappe, dans la famille de saint Bernard et de l'abbé de Rancé.

Puis voilà que la cloche du monastère se fait entendre et appelle les moines à l'office divin, « l'œuvre principale de la vie monastique d » ; le postulant laisse tout, abandonne son attachante lecture, sans se donner le temps d'achever la phrase commencée; il va prendre sa place solitaire dans la nef, s'unissant de tout son cœur aux prières des moines en attendant de pouvoir être admis à leur suite.

Ce moment. Gabriel l'appelle avec une certaine impatience. Son caractère vif, et le désir légitime de franchir les divers échelons conduisant à la vie monastique, lui font trouver longue et pénible cette première attente. Aussi, quand le Révérend Père Prieur vient le visiter dans sa cellule, après avoir religieusement demandé sa bénédiction, c'est d'une voix légèrement saccadée que le fougueux postulant demande si est enfin arrivé le

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