Nih.il Operi Dei prœponetur. (Règle de saint Benoît, an
jour où il lui sera permis de quitter l'hôtellerie pour entrer véritablement à la Trappe. Le bon prieur sourit devant ces impatiences militaires et monastiques :
— Allons doucement, pour aller sûrement et longtemps.
Alors Gabriel demande pardon de ses initiatives, proteste de son respect absolu et professionnel pour le règlement ; comprimant un soupir, il reprend sa besogne et attend. Le prieur ne peut s'empêcher de ressentir quelques craintes devant cet enthousiasme que rien ne déconcerte, devant un ravissement qui se maintient au même diapason malgré toutes les épreuves inventées pour l'en faire déchoir ; il se dit que ce feu, pour être si ardent dans les débuts, ne sera peut-être pas de longue durée. Pourtant le regard franc, l'accent convaincu avec lequel le postulant affirme que, quand un soldat se fait novice, c'est pour de bon, c'est pour toujours, finissent par calmer ses inquiétudes. La troisième journée du séjour à l'hôtellerie n'est pas encore terminée, que le P. Théodore vient avertir Gabriel que le très Révérend Père Prieur l'attend dans sa cellule. Le bon P. Dom Antoine est tout joyeux de la joie qu'il va causer à son postulant en lui annonçant son passage à la communauté. A mesure qu'il connaît davantage cette riche nature, cette intelli-
gence vive et ouverte, cet esprit à la fois original et mystique, cette volonté de fer, il s'est dit que Gabriel Mossier est une recrue exceptionnellement précieuse pour son monastère, qu'il viendra renforcer le nombre si restreint de ses choristes ; il le voit déjà faisant ses études théologiques, gravissant les divers échelons des Ordres sacrés, et puis unissant sa vertu de moine à son caractère sacerdotal pour rendre les plus grands services à la communauté. — et puis, et puis. — Un incident imprévu vient faire crouler tout l'échafaudage que le prieur élève dans son esprit avec un doux sourire aux lèvres : quand il l'admet dans la communauté et qu'il veut le placer parmi les religieux de chœur, le postulant s'arrête et, d'une voix bien humble mais en même temps très ferme, il dit :
— Ah ! mon Révérend Père, ce n'est pas au chœur qu'il faut me placer, c'est avec les convers.
Cette prétention qu'on sent une résolution irrévocable est si anormale, elle est si contraire aux aspirations que manifestent de nos jours, dans notre ambiance d'orgueil inavoué, la plupart des aspirants à la vie religieuse que Dom Antoine reste stupéfait. Que de fois sans doute le bon supérieur a dû enlever leurs illusions à des jeunes gens qui se présentaient à lui pour
aspirer à la vie humble des disciples du Christ, et qui néanmoins, malgré l'insuffisance de leur instruction et de leurs facultés naturelles, se prétendaient appelés par Dieu à l'honneur du sacerdoce. Que de fois il a essayé de leur faire comprendre l'égalité des mérites pour les différentes fonctions religieuses aux yeux de Dieu, et, pour les convaincre, leur a cité des exemples de fils de rois qui, aux âges de foi et d'énergie religieuse, se faisaient moines pour tracer humblement leurs sillons derrière la charrue dans les défrichements du monastère, ou pour faire la cuisine de la communauté ; mais de nos jours les fils des rois sont peu nombreux et ne font plus école : et le prieur a dû plus d'une fois constater avec regrets que ces exemples d'humilité d'un autre âge ne sont guère compris de nos contemporains. Et voilà que ce terrible capitaine prétend faire comme ces fils de rois, lui qui a tant de raisons de faire le contraire et qui, en suivant le courant commun, peut rendre tant de services au monastère. Aussi le bon Père ne se tient pas pour battu et essaye de ramener son postulant à un sentiment plus humain :
— Avec les convers ! y pensez-vous ? — Certes ce n'est pas affaire de dignité ou d'orgueil humain qui m'empêche de vous accepter parmi les convers. Mais rares sont ceux qui peuvent
faire des religieux de chœur, plus rares sont ceux qui sont susceptibles de devenir prêtres. Or, nous avons besoin de religieux de chœur, et surtout de prêtres. Aussi, au nom des intérêts du monastère, je vous demande de renoncer à l'humilité de vos prétentions.
Mais Gabriel Mossier répond avec sa voix ferme et résolue :
— Je comprends vos raisons, mon Révérend Père, mais daignez comprendre les miennes. Audessus de la considération des services à rendre au monastère, il y a une chose qui prime toutes les autres dans les déterminations que j'ai à prendre: c'est le salut de mon âme. Or, ce salut, je ne pourrais le conquérir que si je combats, si je tue. vous entendez bien, mon Révérend Père, si je tue les vices qui s'y opposent. Avant d'arriver ici. j'ai considéré loyalement mon passé ; dans cette période si lamentable aux yeux de Dieu de ma carrière militaire, j'ai constaté l'existence d'un vice qui a été la source de tous les autres et a prédominé dans mes pensées, dans mes affections, dans mes actes. C'était l'orgueil, l'ambition. La douce voix de la sainte Vierge qui veut mon salut, m'a fait comprendre que, pour me sauver, il fallait que je triomphe de mon ennemi, et pour cela que je le combatte sans ménagement, que je me condamne désormais,
après avoir voulu être le premier partout, à être le dernier de tous. Je l'ai promis à ma Reine. Le dernier je veux être et je serai. Si j'ai choisi la Trappe, et la Trappe de Chambarand en particulier, c'est pour y être plus méprisé, plus inconnu, plus oublié. Ma seule ambition, désormais, est de vivre et de mourir le fou, l'insensé de Jésus et de Marie.
Le prieur sent bien qu'il n'y a rien à faire pour le moment devant la résolution de Gabriel ; il veut du moins gagner du temps :
— Je comprends vos motifs qui sont excellents ; toutefois, comme il ne faut rien faire sans le bon Dieu, prenons le temps de le consulter ; nous prierons l'un et l'autre pour qu'il nous éclaire et nous ferons sa volonté ; nous demanderons aussi à la sainte Vierge, que vous aimez tant et qui est la patronne de la Trappe, de nous aider à connaître la volonté de son divin Fils. En attendant, rappelez-vous qu'à la base de toute vie religieuse doit se trouver l'obéissance, et prouvez-moi que vous savez faire taire vos répugnances personnelles pour la pratiquer. Vous allez donc, en vertu de la sainte obéissance, commencer à faire votre postulat à l 'intérieur, en suivant tous les exercices des choristes. Ceci ne préjuge en rien l'avenir : si, au bout de votre temps d'épreuves vous persistez dans vos sentiments, il vous sera toujours loisible,
en recevant le saint habit, de passer aux convers, car à la Trappe, si Ton ne peut pas monter, il est toujours permis de descendre.
— Votre volonté, mon Révérend Père, est la volonté même de Dieu. Je l'accomplirai donc de tout cœur ; l'épreuve qui m'est imposée, je l'accepte sinon avec joie, au moins avec résignation, quoique j'en connaisse d'avance le résultat et que je sois bien sûr d'avancé de ne pas changer.
— N'importe, mon fils, essayons et prions.
Et le soir même, Gabriel est introduit parmi les religieux de chœur, pour continuer son épreuve du postulat. Ce nouveau pas en avant vers le but auquel il aspire de toutes les ardeurs de son âme, ne fait que redoubler son zèle et son énergie dans son apprentissage de la vie monastique. Il se fait à tout et s'accommode de tout, même de ce qui a été autrefois le plus contraire à ses habitudes et à ses goûts. Aussi quand le Père Prieur le fait A~enir auprès de lui pour s'informer de son état d'âme et de ses dispositions, c'est avec un enthousiasme très réel qu'il lui répond :
— Tout va bien ; je me trouve très heureux, plus heureux que je ne l'ai jamais été. Quand je suis à l'église pour l'office, je crois être au ciel ; pendant le travail le temps fuit avec une rapidité inconcevable. Quant aux repas, moi le gourmand d'autrefois qui ne trouvais aucun mets assez
délicat pour moi, je trouve délicieux et la soupe de. nos écuelles et la piquette de nos timbales. Une seule chose vient assombrir mon horizon, c'est cet habit séculier dont j'ai encore l'humiliation d'être revêtu. Oh ! qu'il me tarde de revêtir l'uniforme des soldats de la sainte Vierge I mon Révérend Père, prenez pitié de moi.
Et le bon Père sourit et répète : « Patience ! Patience ! » Et Gabriel s'incline, en étouficuit un soupir, et reprend sa place parmi ses frères. Un jour, Dom Antoine l'accueille par ces mots :
— Eh bien! mon cher enfant, réjouissez-vous. Dans quelques jours vos désirs vont être exaucés. Le 25 juillet est le jour fixé où j'aurai la consolation de vous donner et vous aurez le bonheur de recevoir le saint habit. — Et maintenant, mon cher ami, reprenoi ia la conversation où nous l'avons laissée il y a quelques mois de cela. Comme nous l'avions convenu, nous avons dû prier et réfléchir pour connaître les vouloirs de Dieu sur vous. Pendant toute la durée de votre postulat à l'intérieur, je n'ai aucun reproche à vous faire sous le rapport de l'obéissance, de la régularité, du zèle à vos études. Yous avez pu comprendre, par la facilité que votre intelligence montre pour ces dernières et par la promptitude avec laquelle votre bonne volonté s'est assouplie à nos usages, que la nature, c'est-à-dire la volonté
de Dieu, vous a destiné à être religieux de chœur. Vous avez pu apercevoir, en assistant aux offices, à la messe conventuelle, quelle sublime chose est le sacerdoce, cette fonction qui établit la créature humaine entre le ciel et la terre, lui donne pouvoir sur Dieu même. Quand vous pensez que vous pourrez être prêtre un jour, devenir, par le saint sacrifice que vous offrirez tous les jours, la source de toutes grâces pour vous et pour vos frères, par les sacrements que vous administrerez l'instrument de Faction divine, par les enseignements que vous donnerez aux autres religieux, la lumière de leur vie monastique, est-ce qu'il n'y a pas là, je vous le demande, de quoi enthousiasmer votre âme et vous faire entrer sans hésitation dans la voie qui s'ouvre devant vous ?
Mais Gabriel répond sans hésitation :
— Mon Révérend Père, croyez bien qu'il en coûte à mon cœur de vous contrister et de vous contredire. Mais ce que vous me demandez est impossible. Comme vous me l'avez enjoint, j'ai beaucoup prié et j'ai demandé du fond du cœur à Dieu de me faire connaître sa volonté ; et toujours la voix intérieure, cette voix que je connais si bien, m'a répété la même chose : Les grandeurs du sacerdoce ne sont pas faites pour toi ; elles ressusciteraient ton orgueil ; tu ne dois pas être le prêtre debout à l'autel ; tu dois être le pauvre publicain prosterné
au fond du temple, n'osant lever les yeux et se irappantla poitrine ; tu dois être le dernier, tu dois être convers.
Le prieur veut insister encore ; mais Gabriel, levant sur lui des regards attristés mais résolus, met lin à cette discussion dans laquelle il a la liberté et se croit le devoir de maintenir sa manière de voir :
— Je ne puis pas. Si vous ne voulez pas m'accepter comme convers, la mort dans lame, mais avec la conviction que j'accomplis par là mon devoir, je quitterai Ghambarand pour aller chercher de par le monde un reiuge où l'on voudra bien me concéder le dernier rang.
Il n'y a plus moyen de résister. Le prieur doit s'avouer vaincu ; plein d'admiration pour cette humilité intraitable, il serre Gabriel contre sa poitrine en lui disant :
. — Eh bien î mon cher frère, qu'il soit fait selon vos désirs !
Mais la lutte n'est pas encore terminée ; car elles sont nombreuses et absolues les prétentions de Gabriel dans le plan qu'il s'est fait pour sa vie monastique. Il ne lui suffît pas que le capitaine Mossier devienne l'humble frère convers, le dernier de la communauté, le serviteur de tous, il faut qu'il soit mort, qu'il soit enterré, depuis le jour de son entrée à la Trappe jusqu'au jour où
on déposera son cadavre au fond de la fosse. Celle situation, telle qu'il l'entend avec son esprit ab><.>a et son cœur généreux, comporte la séparation d'avec toutes les créatures, la rupture des relations les plus saintes, les plus chères, les plus légitimes : « 0 ma mère, ô ma sœur, s'est-il écrié en entrant au monastère, dès aujourd'hui je me couche dans un tombeau, parce crue je veux ressusciter avec aous pour toujours dans le ciel ! » Il s'est dit cela à lui-même et le répète au Père Prieur avec toute l'insistante ténacité de son caractère.
Mais le Père ne l'entend pas ainsi. S'il a cédé sur un point où Gabriel Mossier a eu le droit d'intervenir, il n'en est plus de même ici où le supérieur reprend toute son autorité. Sa condescendance de tout à l'heure va lui donner d'autant plus de force pour la circonstance présente. Aussi il lui dit avec douceur, mais avec fermeté :
— Dieu ne vous commande pas ces sacrifices extrêmes, parce que cela ne serait bon, ni pour votre mère, ni pour vous. Plus tard, quand le ealme se sera fait dans votre âme, nous aviserons. Il n'est pas toujours bon de faire de l'irrévocable en pleine tempête. L'Église est plus sage que l'homme ; elle exige un long noviciat et de sérieux ses épreuves aAant d'accepter des vœux irrévocables ; imitons sa prudente réserve. Ce n'est qu'après votre noviciat, après votre profession que
nous pourrons jager la question en connaissance de cause. Faisons pour le moment l'un et l'autre des sacrifices. Malgré le désir et l'espérance que j'avais d'avoir en vous un prêtre, un soutien nécessaire pour l'œuvre que je fonde si péniblement, je viens de céder à votre humilité ; cédez à votre tour à ma charité qui se réserve de régler les rapports que vous devez conserver avec les vôtres.
Gabriel, profondément ému par ces paternelles paroles, les yeux humides de larmes, s'incline avec une humble et religieuse obéissance devant cette expression de la volonté du divin Maître qui se contente de l'offrande du sacrifice sans en accepter l'accomplissement. Le prieur le bénit et le relève en lui disant :
— Préparez-vous dans le recueillement et la dilatation de votre âme au grand acte du 25 juillet.
i Ï6 DEUXIÈME PARTIE