LE CLOITRE DE CHAMBARAND
processionneîlement de l'église au chaj Chacun ayant pris sa place, le postulant vient s'agenouiller, ému, au milieu de la salle, devant le prieur, qui, du haut de son siège et aux pieds du divin Crucifié dont il tient la place, préside. Après avoir adressé les questions d'usage et reçu de Gabriel la déclaration qu'il sollicitait « la miséricorde de Dieu et la fraternité des enfants de Saint-Benoit», Dom Antoine prend la parole. Voulant tenir la promesse faite à Gabriel et en même temps ne pas priver sa communauté d'un grand sujet d'édification, il se borne à tracer les grandes lignes de la vie de cet homme, qui. à genoux, la tête baissée, se tient- là devant lui. A ces rapides souvenirs du passé, l'âme de Gabriel commence à s'alarmer ; mais ses inquiétudes se dissipent et se changent en une sainte allégresse, quand il voit que, dans ce récit rétrospectif, il est question, un peu de lui sans doute, mais surtout de la sainte Vierge. C'est elle qui a le principal rôle, elle qui a attiré, attendu, sollicité, conquis cette âme, qui l'a enfin jetée dans le cœur de son Jésus, qui dans ce jour assiste, elle aussi. à cette cérémonie, comblant de ses bénédictions celui qui est son fils à tant de titres. Gabriel ne songe plus à lui, il ne voit que la gloire de Marie, la proclamation dé son amour et de ses trioin] De quel enthousiasme n'est pas soulevée son âme,
lorsqu'il sent la main du Père Prieur le dépouiller de ses habits séculiers, qui maintenant lui font honte et horreur, et le revêtir du sombre froc de convers, de cette livrée de l'humilité et de l'amour qui va lui dire, jusqu'à la fin de sa vie, qu'il est le serviteur de tous, le vaincu et le chevalier de Marie. Désormais il ne sera plus Gabriel Mossier ; pour lui et pour les autres il ne sera plus que le frère Marie-Gabriel, humblement soumis à tout autre frère, son ancien dans le cloître, qui aura le droit et le devoir, quelles que soient entre eux les différences d'éducation ou de situation sociale, de le guider, de l'instruire et de le reprendre dans les usages et les pratiques de la vie monastique.
Quand il se voit sous ce grossier vêtement, quand il s'entend nommer de ce simple nom de frère, il se croit plus grand qu'un roi. Ah ! il peut se rappeler les joies débordantes que lui ont jadis fait éprouver ses galons de brigadier, son épaulette de sous-lieutenant, sa croix de capitaine. Comme toutes ces vaines joies sont peu de chose à côté du saint enthousiasme qui en ce moment dévore son âme! Jamais, dira-t-il dans la suite, la tentation d'orgueil ne se présenta à lui plus formidable qu'à cette heure. C'est que jamais il ne s'était vu aussi élevé au-dessus des misérables fantasmagories de l'humanité, jamais il ne s'était
senti, autant que sous cette livrée du pauvre, l'enfant de Marie et le frère de Jésus-Christ.
Cet enthousiasme, c'est lui-même qui va vous le dire. Fidèle à sa promesse, il obéit avec résignation, disons mieux, avec joie au Père Prieur. lui prescrivant d'écrire à sa mère et à sa sœur pour leur annoncer le grand événement qui vient de s'accomplir dans la salle du chapitre de Chambarand :
Xotre Révérend Père Prieur aurait désiré me voir relL de chœur ; mais la sainte Vierge, que j'avais consulté ma vocation, m'avait dit que, l'orgueil étant mon péché capital, je devais, pour en faire pénitence, m'humilier et être le dernier.
Notre Révérend Père, en me revêtant du saint habit devant toute la communauté, a fait une allocution touchante ; mais j'ai bien peur que mon maudit orgueil n'ait été caressé par certaines phrases de cette allocution. Mais enfin je suis le dernier du couvent; j'ai nom frère Gabriel-Marie et suis frère convers à ma grande joie.
... Que je suis heureux et fier auj ourd'hui...
Mais, malgré son bonheur.il a goûté l'amertume de son sacrifice ; son âme a saigné de la douleur des séparations qu'il s'imposait et de celles qu'il imposait à d'autres. La fin de sa lettre vient nous faire entendre son cri du cœur et nous dévoiler ses ineffables et religieuses tendresses. Elle vient nous montrer que, loin d'exclure ou de supprimer les affections de la famille, la vie religieuse ne fait que les développer en les surnaturalisant : en
général nous estimons que celui qui n'aime pas les siens ne parviendra guère à l'amour divin :
Pauvre mère et pauvre sœur, s'écrie-t-il, combien votre bon cœur a dû souffrir ! Me pardonnez-vous d'être parti sans vous donner le baiser d'adieu ? Je ne veux rien vous dire ; mon cœur est encore tout meurtri.
Ma bonne sœur Marie, si je n'ai pas eu le courage d'aller t'embrasser avant mon départ, je te donne aujourd'hui un dédommagement. Je te mets de moitié dans mon nom de religion, le seul que désormais vous deviez prononcer.
Dites-vous, bien chères, que je n'ai jamais été aussi heureux que je le suis maintenant et que je vous aime plus que jamais.
Adieu, ma mère, ma sœur, ma tante ! Ne cessons de prier notre Sauveur qu'il veuille bien nous réunir à son côté droit, au grand jour de la Résurrection; nous nous v trouverons tous.
Encore bien à vous.
Je rejette mon capuchon en arrière pour vous montrer ma figure et ma tète rasée et pour mieux vous embrasser.
Gabriel-Marie.
Quand le frère a terminé sa lettre, qu'il l'a remise aux mains du Père Prieur, il s'en va, lui, le dernier de tous, bien humblement, mais bien allègrement, chaussé de ses gros souliers de travail, la faucille à la main, sous le soleil de juillet qui darde ses impitoyables rayons sur sa tête non encore hâlée. qui rougit et se perle de sueur. Tandis que sous sa faucille laborieuse, les épis tombent et forment leurs gerbes, son âme exulte devant cette vie, qui s'ouvre devant lui, de pauvre travaillant de ses mains son rude labeur quotidien,
pour nourrir ses frères, d'autres pauvres, c'est-àdire Jésus-Christ lui-même.
Cette vie, c'est à lui-même que nous en demanderons la description ; car il subissait dans ce moment-là une désillusion, le pauvre frère Gabriel-Marie. Il savait que la règle ne permettait au trappiste que deux ou trois lettres par an à sa famille, à moins de raisons jugées suffisantes par le supérieur; il s'est dit qu'après son acte d'obéissance épistolaire, il n'a qu'à laisser reposer sa plume pendant de longs mois ; la satisfaction filiale qu'il a éprouvée en écrivant à sa mère lui a fait constater la nécessité et inspiré le désir de rompre au plus tôt avec ces attaches trop naturelles. Mais ne voilà-t-il pas que le Père Prieur vient encore contrecarrer ses résolutions ; prenant compassion de la douleur de Mme Mossier à la suite de son sacrifice, il invente le prétexte d'une commission à lui transmettre pour les intérêts du monastère : naturellement, empêché par ses occupations dans sa correspondance, il se décharge sur le irère Gabriel-Marie du soin d'écrire cette lettre, en lui recommandant de profiter de l'occasion pour donner à sa pauvre mère les détails de sa nouvelle vie. Le novice exécute sans réclamation l'obédience qui lui est donnée et qui dès lors est pour lui l'expression de la volonté et en même temps de la bonté de Dieu.
Pour sauvegarder le principe il commence par déclarer à sa mère que « la faveur exceptionnelle qui lui est accordée par la bonté du Père Prieur ne les exempte, ni elle ni lui, de l'obligation de se considérer mutuellement comme des étrangers sur la terre, ne pensant qu'au ciel, où l'on ne se séparera plus ». Après s'être acquitté de la commission dont il était chargé pour sa mère, le frère Gabriel-Marie donnait de sa plume vive et enjouée des détails sur ses journées de trappiste; ce sont de petits tableaux de genre où se peint le cœur simple et énergique qui bat sous ce froc monastique :
Je m'occupe maintenant du jardin, sous la direction d'un bon vieillard, frère Sérapion, qui depuis trente-deux ans est en religion. Lui a droit de me parler, et moi je ne dois pas ouvrir la bouche. Il me raconte en quelques mots des anecdotes très édifiantes, tantôt sur la grâce que fait le bon Dieu à ceux qu'il appelle à la Trappe, tantôt sur la sainte mort qu'il a vu faire à tous les religieux qu'il a connus.
Son langage est pittoresque, comme sa nature ; il va droit au cœur. Il faut le voir quand il dit : « A genoux, disous l'office. » Nous tombons alors à genoux, au milieu d'une allée, et lui récite à haute voix les paroles que, moi, je suis mentalement.
Quand la Providence accorde à un être humain la grâce de devenir l'ouvrier de la neuvième ou de la onzième heure et de consacrer à Dieu les derniers jours d'une vie A'écue sur les différentes routes humaines, il est une chose qui remplit le
cœur de cet homme ou de ce vieillard d'une joie indicible, c'est de se sentir, parle fait de son entrée dans la vie religieuse, réduit à l'état d enfant. Lui qui a connu toutes les charges de la vie, le poids de toutes les responsabilités, par la donation de son être à une de ces familles du bon Dieu, il se délivre de toutes ses charges et de toutes ses responsabilités, il n'a qu'à s'abandonnera la sollicitude du Père céleste qui doit pourvoir désormais à la vie de son corps et à celle de son âme, tout comme l'entant doucement porté entre les bras de sa mère. Quelle douceur de se sentir, au soir de cette longue et rude journée de travail et d'épreuves, qui s'appelle la vie, débarrassé du lourd fardeau et de se voir ramené, au point de vue spirituel, aux charmants débuts d'une nouvelle existence. C'est ce renouveau surnaturel de la vie, dont Jésus donnait à Nicodème la m rieuse doctrine : a En vérité, en vérité, je te le dis, l'homme, s'il ne naît une seconde fois, ne pourra voir le royaume de Dieu1 » et dont ailleurs il proclamait la nécessité : « Si vous ne devenez semblables à de petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume céleste 2 .»
1. Amen, Amen, clico tibi, nisi quis renatus fuerit denuo, non potest videre regnum Dei. (Joli., m, 3.)
2. Amen dico vobis, nisi efficiamini sicut parvuli, non intra .iiis in regnum cœlorum. (Matth., xvm, 3.)
N'est-ce pas qu'il est bien dans cet état béni de l'enfance, le frère Gabriel. l'ex-capitaine. qui écoute avec attention et édification les histoires simples et primitives du bon frère Sérapion et s'unit à genoux et en silence aux prières que ce dernier récite au milieu de la plate-bande inachevée, comme l'enfant joint ses petites mains pendant que sa mère prononce devant cette intelligence et ce cœur qui s'épanouissent au soleil du bon Dieu les prières enfantines que sa langue ne sait pas encore balbutier ?
Avec la mère admirablement chrétienne, avec la femme forte et généreuse qu'était Mme Mossier, les correspondances imposées par l'autorité ne peuvent pas être préjudiciables à la formation et à l'avancement spirituel du novice. Dans son coeur brisé par la douleur de la séparation, elle ressent la noble joie et la sainte fierté du sacrifice souffert pour Dieu, offert à Dieu. Comme celle de la mère des Machabées, sa voix s'élevait non pour se plaindre, mais pour encourager et soutenir son fils bien-aimé dans la voie des anéantissements, où Dieu lui avait fait l'honneur de l'appeler et pour prendre sa part dans tous les holocaustes :
« Mon cher enfant, répondait-elle à la lettre du frère Gabriel Mossier. je t'aimais beaucoup, j'étais fière de toi dans ton brillant costume
d'officier français ; mais je t'aime encore davantage sous ton simple costume de frère convers. »
La mère et le fils sont dignes l'un de l'autre. Si son cœur brisé par l'épreuve a par trop besoin de consolations, Mme Mossier en va chercher auprès des âmes capables de la comprendre. Le R. P. Alexandre de Saint-Joseph ne peut être oublié parmi ces consolateurs de la solitude maternelle ; après avoir été le confident du fils, il va le devenir de la mère. Aussi, quand cette dernière lui fait part de l'immolation de son Gabriel, le saint religieux ne fait pas attendre sa réponse ; elle est vibrante d'enthousiasme et d'émotion ; en voici quelques passages :
Quand nous étions à Billom, il nous plut de prophétiser notre avenir. Gabriel dit : Je serai trappiste, et moi je dis : Je serai missionnaire. L'un et l'autre avons vu clair dans les desseins de Dieu; et après vingt ans d'attente, nous sommes aux postes respectifs que nous nous étions désignés. Mille louanges à Dieu qui fait ces merveilles, mille louanges aussi à mon frère Gabriel-Marie! Ecrivez-lui que, malgré la distance, je l'étreins dans mes bras de manière à l'étouffer.
Ne soyez pas inquiète de ses inquiétudes. Gabriel mourra sur ce nouveau Gravelotte, et, au lieu de la croix qu'il a gagnée sur le premier, il y conquerra la couronne des seuls rois immortels. Mais quelle gloire et quelle joie pour vous d'avoir un tel fils! Aussi, malgré les déchirements actuels de votre cœur maternel, je ne puis que vous féliciter, et je suis bien sûr que Mademoiselle votre fille ne tardera pas à préférer son frère sous la bure grossière d'un humble religieux que sous le brillant uniiorme d'officier...
Mme Mossier profite de la compatissante condescendance du Père Prieur, pour lui adresser, ou plutôt pour adresser par son intermédiaire à son cher trappiste, la réponse qu'elle avait le très grand désir, mais non la permission de lui faire. Dans ces occasions la charité du supérieur sait toujours inventer quelques occupations urgentes qui l'empêchent de répondre aux lettres de la mère et charge le fils de le suppléer. En religieux obéissant, le frère Gabriel exécute ces obédiences avec exactitude, mais avec une répugnance surnaturelle proportionnée à la satisfaction naturelle qu'elles lui procurent. Ces rares lettres nous font connaître, mieux que ne pourrait le faire tout autre document, ses ascensions successives vers ia perfection religieuse et l'état de son âme. Yoici ce que nous lisons dans la lettre écrite le 9 août, c'est-à-dire quinze jours après sa prise d'habit :
Depuis que je suis entré dans la maison de Dieu, réprouve un contentement, un bonheur inénarrables. Qu'il est doux d'avoir la conscience en paix ! et combien je dois remercier la sainte Vierge de m'avoir pris parla main pour me tirer du monde !
Notre repas frugal, nos travaux, rien ne me fatigue. Je suis tantôt jardinier, tantôt aide cuisinier pour éplucher les légumes; tous les jours je lave la vaisselle. Tous ces ouvrages que, dans mes jours de folie, j'aurais regardés avec dédain, ne me procurent aujourd'hui que ioie et bonheur.
J'ai toujours présente à la pensée cette sentence si profonde et si vraie que nous voyons écrite sur nos murs : Le
LE MOINE d57
plaisir de mourir sans peine vaut bien la peine ce vivre sans plaisir.
Mais que l'on ne s'imagime pas que ces admirables résultats aient été conquis par un seul acte de celte volonté de fer, rompant brusquement et absolument avec le passé et se donnant tout entière à Dieu. S'il en était ainsi, comme on est trop porté à le croire dans la vie des saints, en présence des victoires remportées qui dérobent la vue des combats soutenus, pour eux le ciel commencerait sur la terre. Or, sur la terre, pour eux comme pour tous, c'est le combat, que chacun des saints recommence tous les jours avec une énergie et une persévérance qui nous sont plus profitables à étudier que les succès qui les ont couronnés.
Dans la plupart des vies des serviteurs de Dieu, les auteurs ne parlent que de leurs actes de vertus et laissent dans l'ombre les imperfections ou les défaillances, qui, suivant eux, pourraient ternir la gloire de leur héros. J'estime que c'est là une erreur et que, conçues dans cet esprit, ces biographies perdent une part notable de leur valeur. Le mérite des saints est d'avoir vaincu les obstacles humains pour s'élever vers la perfection divine, et ce n'est pas en cachant leurs combats que nous pourrons célébrer leurs victoires. Le rôle des saints est de guider les hommes dans le chemin du ciel, et ce
n'est pas en leur supposant une nature différente de la nôtre que leurs exemples pourront être proposés et suivis. Du reste le grand art des saints est de transformer ces défaillances passagères en actes d'héroïque réaction et d'en prendre occasion pour leurs plus éclatantes victoires. Peu de temps après son entrée au noviciat, le Père Prieur remet à frère Gabriel les lettres de trois officiers supérieurs qui lui demandent avec aflection de ses nouvelles, et lui enjoint de répondre malgré toutes ses résolutions de mort au monde ; se soumettant, quoique à contre-cœur, à cet ordre, le novice se rend chez le Père Maître pour lui demander les feuilles de papier nécessaires. Ce dernier juge convenable de mettre la vertu de son disciple à l'épreuve :
— Comment, mon frère, il n'y a pas encore trois mois que vous êtes ici et vous voulez déjà écrire ! Evidemment cela prouve que votre vocation n'est pas sérieuse : vous ne resterez pas ici et tout m'indique que vous regrettez déjà les oignons d'Egypte :
Ces mots percent jusque dans son intime le cœur de Gabriel. Il se redresse, son œil flambloie :
— Ah! c'est trop fort. Quelle est donc cette boutique ! L'un me dit blanc, l'autre me dit noir. L'un m'ordonne d'écrire, et l'autre me le détend
et me jette de plus à la face que je n'ai pas la vocation !
— Vous vous fâchez de plus, reprend le Père Maître d'un air sévère et méprisant; alors j'ai l'honneur de vous dire que vous n'êtes qu'un imbécile ; parce que vous avez été capitaine, vous croyez me faire peur, détrompez-vous. Puisque le Père Abbé le veut, voici trois feuilles qui sont assez bonnes pour toutes les pauvretés que vous allez y écrire.
Cependant le frère Gabriel a eu le temps de se reprendre : le voilà humblement prosterné, demandant, les larmes dans les yeux et la voix brisée, pardon.
Les jours suivants, le pauvre coupable expie, par les regrets de son cœur et les austérités de sa pénitence, cette explosion inattendue du capitaine. Il apprend que le bon prieur, trouvant que le Père Maître a manqué de discrétion dans l'épreuve imposée, est décidé à lui enlever le noviciat : il court trouver Dom Antoine dont l'affection l'autorise à ces libertés filiales et se jette à ses pieds :
— Mon Révérend Père, j'aiunegrâce à solliciter de vous ! Ne me la refusez pas, je vous en supplie. J'ai appris que vous songiez à nous enlever le Père Maître du noviciat, Oh ! qu'il n'en soit pas ainsi ! J'ai tant de reconnaissance pour ce bon
Père qui m'a fait tant de bien ! et je sens que j'en ai tant de besoin encore.
Le Père Prieur relève son novice en souriant et l'embrasse. X'est-ce pas que la victoire de la fin fait bénir la défaite du début dont elle pst la conséquence ?
Le passage suivant d'une de ses lettres mère pourrait se rapporter à cet incident :
« J'ai eu, bonne mère, des combats à soutenir ; mon orgueil a essayé de se révolter ; mais je l'ai si bien châtié que je l'ai amené à merci et aujourd'hui il est vaincu... »
Du reste il se contente de cette indication discrète, l'humilité l'empêchant de mettre des créatures humaines, fut-ce une mère même, au courant de ces intimités de l'âme, de ce « trésor du Roi )) dont Dieu et lui gardent le secret. Pour calmer les sollicitudes maternelles, il parle de son bonheur avec un enthousiasme qui ne laisse pas de doute sur sa réalité. Ces biens ineffables auprès desquels toutes les joies, toutes les illusions de sa vie passée ne sont rien, « le calme de la conscience et la paix du cœur, c'est la vie de trappiste qui les lui a donnés, cette vie dont le monde s'effraye parce qu'il ne saurait la comprendre, cette vie avec sa solitude, son silence, ses jeûnes, son travail, ses mortifications, mais aussi avec ses prières et surtout avec son pain
céleste, avec Jésus venant se donner sans cesse à son enfant pour l'aider à marcher sans faiblir sous le poids de la croix et à soutenir vaillamment la lutte de chaque jour et pour lui faire oublier les amertumes de la terre dans les douceurs de cette existence à deux, de ce ciel anticipé. Et alors son cœur exulte et entonne son hymne de reconnaissance envers sa mère du ciel, la Vierge immaculée, qui l'a si amoureusement, si suavement, bi persévéramment poursuivi pour l'arracher à l'illusion des folies qui passent et lui donner les réalités qui ne passent pas. Dans sa reconnaissance, il n'oublie pas les chères âmes que Dieu a rappelées à lui, la douce sœur, le père vénéré, qui sont là-haut veillant sur le pauvre égaré et priant pour lui.
En même temps qu'il écrit cette lettre palpitante des saintes émotions de sa vie de transition entre la terre qu'il a quittée et le ciel où il aspire, il expédie chez lui une petite valise ; cette petite valise qu'il avait en arrivant à Chambarand et où il renferme tout ce qu'il a conservé encore du passé. C'est sa montre, qui doit rappeler à Mme Mossier le souvenir de l'absent, en même temps qu'elle lui dira les heures de leur pèlerinage commun. C'est, pour sa sœur, une bague et la médaille de la sainte Vierge qu'il a p sous son uniforme pendant la guerre et à la
Trappe sous son froc brun. Il se sépare de tout ce qui lui rappelle le passé et peut dès lors se remettre avec une sainte énergie et une vigueur militaire à cette lutte intérieure, à ce dépouillement de ce que l'homme est, bien autrement difficile que le délaissement de ce qu'il a, lutte et dépouillement qui, quelle que soit la bonne volonté déployée, quels que soient les succès obtenus, ne doivent prendre fin qu'avec la vie.
Malgré la ferveur qui règne d'ordinaire dans les noviciats, dans ces pépinières de plantes du bon Dieu au milieu des premiers épanouissements de leur vocation, et qui distingue celui de Chambarand, les vertus exceptionnelles de frère Marie-Gabriel ne peuvent passer inaperçues. Les novices et en général tous les religieux du monastère ressentent de l'admiration, ou plutôt de la vénération, pour ce nouveeau frère, « qui s'est élancé comme un géant pour courir dans la voie monastique1 », et qui les dépasse tous par son humilité, sa régularité, sa mortification. Aussi tous accolent-ils souvent l'épithète de Saint au nom du novice, qui fait tous ses efforts, mais sans y réussir toujours, pour dérober à la connaissance des hommes les actes souvent héroïques de sa vie religieuse. Lui seul ne se