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COMMENT LE FRERE GABRIEL USE D'INTRIGUE POUR OBTENIR UN EMPLOI

Depuis son entrée au noviciat, il y a trois mois de cela, le frère Gabriel a été en sous-ordre ; il a fait son apprentissage dans les divers emplois. Au jardin, il a été à l'école du frère Sérapion, qui a perfectionné ses connaissances horticoles et lui a appris quand et comment il faut ensemencer dans les carrés de terre profondément pelleversés et abondamment fumés, puis cultiver, non des fleurs, comme jadis à Espirat, pour en faire des bouquets, mais des légumes pour en fournir la table monastique. A la cuisine, le frère André lui a fourni l'occasion d'acquérir de l'habileté dans l'art d'écosser des haricots ou des pois et de préparer la salade ; à force de patience et de bon vouloir, il est parvenu à peler les pommes de terre en se conformant aux prescriptions de la pauvreté religieuse, c'est-à-dire sans laisser une trop grande épaisseur de pulpe adhérente à la peau. Dans cette période, il a vécu dans une atmosphère d'humilité, où l'orgueil n'a guère la possibilité de faire sentir son souffle troublant, il s'est formé à la pratique de l'obéissance absolue et continuelle, base indispensable de toute vie religieuse.

Ce premier stage du noviciat étant expiré, le frère Gabriel va être investi à son tour d'une fonction particulière, avec ses obligations, ses initiatives, ses responsabilités, qui ne laissent pas que de le préoccuper et de l'effrayer ; surtout il a aperçu, embusqué au bord de sa route, prêt à prendre sa revanche du trimestre écoulé, son ancien et mortel ennemi, celui à qui il a déclaré une guerre sans merci, l'amour-propre. 11 se rappelle la complaisance causée naguère à son cœur par la vue d'un corridor bien balayé, il se fait peur à lui-même.

Il se met à réfléchir pour dresser son plan de combat. Dans la vie silencieuse du trappiste, la réflexion est facile : pendant que les mains travaillent, l'esprit, soustrait aux distractions de l'extérieur, peut se livrer tout entier à ses méditations. Tout à coup le bon frère sourit : il a résolu son problème, il a trouvé son plan. Quandle temps du travail est terminé, après avoir déposé ses sabots, le frère Gabriel monte chez le Père Prieur; son œil brille plus que d'habitude et ses lèvres murmurent des, paroles que les hommes n'entendent pas, mais que la sainte Vierge écoute làhaut en souriant : il demande au ciel le succès de son entreprise. Lui, détaché de tout, il y tient tant! Après s'être arrêté un instant devant la porte pour reprendre son calme, il heurte discrètement,

entre et, se prosternant aux pieds de son supérieur, il lui dit de sa voix la plus humble et la plus suppliante :

— Ah ! mon bien-aimé Père, c'est encore moi qui viens vous demander des faveurs.

— Lesquelles donc? Dites.

— Voici l'hiver : le travail du jardin va se réduire à peu de choses : aller chercher des choux sous la neige pour la cuisine, affaire de quelques minutes ; j'aurai donc du temps de reste.

— Eh bien ! auriez-vous quelque autre occupation en vue qu'il vous plairait mieux de faire?

— Àh ! mon Révérend Père, j'aimerais bien sans doute partager avec mes frères leurs travaux de terrassement : cela réchaufferait mes membres frileux d'une manière plus salutaire que ne le font les fourneaux de la cuisine. Mais, hélas ! je ne suis plus vaillant. Depuis l'hiver de ma captivité le sang s'est figé dans mes veines et ma pauvre carcasse n'est plus bonne à grand'chose. J'ai bien essayé, vous le savez, en arrivant, de remuer de la terre, comme les autres ; je me croyais fort, je m'étais préparé, dans les derniers temps de ma vie du monde, par des travaux que je croyais rudes, à la vie de la Trappe, et voilà que je me suis découvert un pauvre être incapable et inutile. Envoyant ce que je parvenais à faire, auprès du travail de ces moines qui ont, eux, assez de force aux bras

et d'énergie au cœur pour servir Dieu, j'ai eu honte, je me suis découragé; votre bonté a bien voulu alors compatir à ma. faiblesse. C'est pourquoi j'ai pensé que vous me permettriez encore quelque adoucissement et voudriez bien m'assigner un travail à ma portée, s'il est permis toutefois de solliciter des faveurs à la Trappe.

— Assurément, répondit le Révérend Père légèrement surpris ; car nous devons ménager nos forces et ne pas exiger des faibles ce que nous demandons aux vaillants. Expliquez-vous donc sans crainte, si vous avez en vue quelque travail qui ne soit pas trop pénible pour vous.

— Eh bien ! mon Révérend Père, je voudrais supplanter le frère Gilles dans son emploi. Tenir en bon état le dortoir, balayer les escaliers et les passages et taire peut-être quelques autres petits ouvrages qui ne demanderaient pas grand travail seraient autant d'occupations dont je pourrais facilement m'acquitter.

Le Père Prieur reste un moment sans répondre, oppressé par la surprise et l'émotion en face de la requête inattendue de frère Gabriel. C'est que dans cette fonction qu'ambitionne son cœur et qu'on désigne dans certaines communautés sou:; le nom à' office d'humilité, « les petits travaux qui ne demandent pas grand travail » consistent à entretenir la propreté des cabinets, à vider et à

nettoyer les vases de nuit de tous les religieux. Il reprend vite possession de lui-même et, à cet humble religieux qui cache si habilement son hiimilité, il répond avec une froideur apparente :

— C'est à merveille et votre demande vient à propos. Précisément le bon frère Gilles m'a prie de le changer d'emploi ; vous vous offrez au bon moment et vous pourrez entrer en fonction dès aujourd'hui. Vous allez l'aider à faire son travail pour vous mettre au courant, et demain vous en aurez toute la charge.

Le frère Gabriel s'incline avec respect et reconnaissance et sort. Des deux cotés de la porte qui venait de se refermer, ces deux hommes tombent à genoux : le supérieur, le cœur débordant d'émotion, remercie le ciel de lui avoir donné, dans sa famille monastique, un tel homme, un tel religieux, un de ces petits, de ces humbles, qui, à force de petitesse et d'humilité, deviennent les grands saints de Dieu, et, dans le corridor solitaire, le frère remercie sa Mère du ciel d'avoir exaucé sa prière et accordé le succès à ses saintes intrigues.

Désormais, lui, qui jadis n'aspirait qu'aux honneurs et à la gloire, le voilà au comble de ses désirs : il estle dernier de tous ; il remplit les plus basses fonctions du monastère. A partir de ce moment il travaille à se faire le physique de son

emploi ; pour que sou extérieur ne détonne pas avec ses occupations, il s'étudie à prendre une démarche lourde et gauche, penche la tête en avant, tient les yeux obstinément fixés en terre. Pour qui l'aperçoit, sans le connaître, rasant silencieusement les murailles, son balai à la main, c'est un être prédestiné par la nature pour ces modestes fonctions et ne pouvant aspirer à une plus haute situation dans le monastère.

Le lendemain, quand il commence son office d'humilité, les anges chantent en haut leur chant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre », et le démon vaincu se retire, grinçant des dents.

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