‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 19 sur 44 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

COMMENT UN LIÈVRE FAIT COURIR UN SERIEUX DANGER A LA RÉGULARITÉ DE FRERE GABRIEL

L'humilité dont nous venons d'admirer les épanouissements dans l'âme du frère Gabriel, se manifeste dans l'ensemble de sa vie, non seulement en le maintenant dans un état de vigilante hostilité ou d'énergique offensive contre l'orgueil, son ennemi personnel, mais encore en produisant dans sa conduite, à un degré suréminent, les vertus qui en sont les conséquences immédiates, l'obéissance et la régularité. Lui, qui a passé une partie de son existence à imposer sa volonté aux autres, il se considère désormais comme le petit serviteur de Dieu : il ne vit que pour accomplir en tout et partout les ordres et les désirs de son maître. A l'exemple de Jésus-Christ il pourra dire que « sa nourriture est l'accomplissement de cette volonté divine i ». Cette volonté, il en recueille avec respect et docilité la manifestation, soit par le canal de ses supérieurs, soit par ceux delà sainte Règle et des coutumiers de son Ordre. Sa nature et ses habitudes militaires lui ont

1. Meus cibus est ut facerem voluntatem ejus qui misit nie. (Joh., iv, 34.)

toujours fait aimer et pratiquerla discipline etl'ont prédisposé à devenir dans le cloître l'obéissant et le régulier par excellence. A peine un de ses supérieurs a-t-il terminé la phrase par laquelle il lui exprime un ordre ou un désir, qu'il est déjà parti pour l'exécuter, se conformant au précepte de saint Benoît : « Dès que quelque chose a été ordonné par le supérieur, le moine, comme si l'ordre eût été donné directement par Dieu, ne doit mettre aucun délai dans l'exécution1. » Jamais il n'arrive en retard à un exercice quelconque ; à l'heure militaire, ou plutôt religieuse, il est à son poste : le son de la cloche est pour lui la voix même de Dieu, lui faisant connaître sa volonté. 11 sait, selon la recommandation de la sainte Règle, « quitter aussitôt ses occupations, cesser son travail 2 » , pour voler où son maître l'appelle. Nul plus fidèlement que lui n'observe la rude règle du silence cistercien. Il se sent heureux de réparer par. cette mortification continue les paroles mauvaises ou légères qui sont sorties de ses lèvres, pendant sa vie de garnison. Depuis son entrée à la Trappe, il n'a ouvert la bouche que pour parler à Dieu ou à ceux qui tiennent sa

1. Mox ex occupatis manibus et quod agebant imperfectum relinquentes, vicino obedientisepede, jubentis vocem factis sequuntur. (S. Benedicti Rege, cap. v.)

2. Mox ut aliquid imperatum a majore fuerit, ac si diviaitus imperetur,moram pati nesciuut in faciendo. (Id.)

place auprès de lui. Rien ne vient troubler son recueillement intérieur et le distraire de ces conversations intimes et silencieuses qui s'établissent entre la terre et le ciel et font participer dès ici-bas l'àme humaine à la vie bienheureuse de l'éternité. Or, un jour, tout cet échafaudage de régularité, édifié avec tant de soin et entretenu avec une si généreuse énergie, semble s'écrouler; un accident imprévu survient, qui cause un grand trouble à l'àme du bon frère et provoque le sourire mauvais du malin, auteur de cette machination puérile et de ce tour joué au serviteur de Dieu. L'hiver sévit alors dans toute sa rigueur et la neige couvre de sa couche épaisse le plateau et les vallées du Chambarand. Les allées et les plates-bandes du jardin du monastère disparaissent sous l'unifo limité du suaire qui s'étend à perte de vue. Seuls, dans un vaste carré de l'enclos, des choux énormes, merveilleux résultats du travail des moines dans ce sol ingrat, et, pendant cette saison sévère, principale ressource pour leur nourriture, parviennent à soulever la couche étincelante et à faire émerger de loin en loin, sur ce fond blanc, les sombres verdeurs de leurs grosses têtes rondes. aux feuilles recroquevillées par le froid. Le jour commence à peine. Le frère Gabriel, qui cumule, avec ses fonctions de balayeur de dortoir, celles d'aide cuisinier, sort du monastère ; il tient à la

main le vaste panier où il va entasser le nombre de choux nécessaire pour les repas de la journée. Mais, si matinal qu'il soit, il a été précédé dans sa visite au jardin. A peine a-t-il fait quelques pas dans le carré, qu'un être semble surgir de dessous la neige qu'il soulève autour de lui et s'enfuit en bondissant. C'est un gros lièvre qui, dans ce temps de disette générale, a découvert dans l'enclos monastique cette ressource inespérée pour sa faim, y a élu domicile et, se mettant au régime de la communauté, a grignoté une part considérable des feuilles à sa portée, puis il s'est fait un gîte commode à l'abri de la neige et du froid au pied de ce choux qui, après lui avoir fourni sa provende de la journée, lui fournit un abri pour sa digestion et son sommeil. Mais voici qu'un importum Aient le troubler dans sa quiétude : au bruit des pas humains, le lièvre a sauté hors de sa retraite et, après avoir dégourdi ses membres par quelques bonds sur la neige, le voilà, couchant ses oreilles sur son dos et allongeant ses jambes, qui file sur la nappe blanche aussi rapidement que le lui permet la surface meuble et glissante qu'il a à franchir. A la vue de cet animal que son œil de chasseur a bien vile reconnu, le frère Gabriel s'arrête net ; son panier s'échappe de ses mains ; d'un mouvement instinctif, il couche en joue le fuyard avec ses deux

bras pendant que de sa gorge s'échappe cette exclamation que reconnaîtra quiconque s'est livré dans sa vie aux ébats et aux émotions de la chasse :

— Ah ! b...rigand ! si j'avais mon fusil, tu ne courrais pas si loin !

Et le pauvre irère se retourne vivement : il vient d'entendre parler à côté de lui. Mais rien, il n'aperçoit personne. La vue du panier qui a roulé à quelques pas lui révèle, lui dénonce le coupable :

— Eh bien, oui ! il n'y a pas à en douter. C'est moi qui ai dit cette phrase, ce sont mes lèvres qui ont laissé passer ce mot dont la pensée me couvre de honte. C'est moi qui ai enfreint la règle du silence, gravement manqué à mes promesses, désobéi aux volontés de Dieu. C'est moi qui ai contristé le cœur de la sainte Vierge !

A ces pensées, une larme s'échappe furtive de la paupière du bon frère et, pressé par le remords, sans attendre, il monte, la tête bien basse et le cœur bien gros, à la cellule du Père Prieur. Celui-ci, en rentrant de l'office des matines, s'est mis à sa correspondance... Après avoir frappé discrètement, le frère Gabriel entre, et, s'étant mis à genoux près de la porte, il attend en silence que son supérieur puisse s'occuper de lui et lui adresse la parole :

— Eli bien ! mon bon frère Gabriel, que faitesvous là ? que vous est-il donc arrivé ?

— Ah ! mon Révérend Père, il m'est arrivé un grand malheur. Je viens de manquer gravement à la régularité. Voici la faute dont je vous demande humblement pardon et pénitence.

Et le frère se met à raconter son aventure ; il redit sa phrase, sans même supprimer le mot qui lui cause tant de remords et fait monter le rouge de la honte à son front. Quand il a fini son accusation, le Père Prieur reprend :

— Ah î vous lui avez dit cela, et que vous a-t-il répondu ?

\ cette question déconcertante, le frère Gabriel relève la tête. Quand il voit le sourire sur les lèvres de son Père, un soupir de soulagement s'échappe de sa poitrine :

— Serait-il possible, mon Révérend Père ? Je n'aurais pas violé par là d'une manière grave la règle du silence ?

— Au moins, dit le Père, il n'y a pas eu de conversation. Et il y a lieu d'espérer qu'après la verte semonce que aous lui» aA~ez adressée, votre lièvre ne recommencera plus ses visites et ses larcins.

Après avoir reçu la bénédiction de son supérieur, le bon frère se retire rasséréné et va ramasser ses choux, se jurant dans son cœur humilié d'ê-

tre plus vigilant à l'avenir et de garder la possession de lui-même et le silence, même en face d'une armée de lièvres rangée en bataille. Le résultats des efforts du démon est donc de redoubler dans l'âme du frère Gabriel ses sentiments d'humilité et la vigilance de sa fidélité à la règle.

Page 1