‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 24 sur 44 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

moyens ne sont plus suffisants pour rétablir l'équilibre. Quelle que soit la diminution des efforts demandés à ce corps anémié, il sent diminuer rapidement des forces que rien ne vient remonter. Car l'appétit des premiers temps qui a trouvé une si exquise saveur aux haricots préparés parle bon frère cuisinier, a disparu : l'estomac est en pleine révolte et la quantité de nourriture qu'il laisse passer, au prix de sincères et douloureux efforts, devient de jour en jour plus insuffisante. Le frère ne se plaint jamais de rien, ne sollicite ni adoucissements ni exceptions ; il ferme résolument l'oreille à toutes les réclamations de son corps, supporte avec patience et énergie les somnolences du jour et les insomnies de la nuit, et marche toujours, observant, sans se plaindre et sans s'arrêter, les rudes prescriptions de la vie de la Trappe, pendant toute cette première année de son noviciat. Mais, malgré toute son énergie morale, malgré son mépris pour toutes les protestations de sa bête humaine, il arrive un jour où il doit s'avouer vaincu. Il sent que comme le pauvre cheval fourbu qui tombe entre les brancrds de sa charrette sur la route qu'il est impuissant à parcourir, il va tomber lui aussi ; il comprend qu'il ne lui est plus permis de cacher un pareil état à ses supérieurs et que son devoir de religieuxl'oblige à aller de nouveau faire l'aveu de son impuissance.

Il dit donc au Père Prieur avec simplicité l'état de malaise qui grandit tous les jours et les symptômes extérieurs de cette anémie qui le mine au dedans. Certes il est bien humilié et bien contristé, le bon frère, par cette confession, mais, en bon religieux, il se soumet par avance à tout ce qui lui sera ordonné ; il se contente de supplier qu'on veuille lui faire la grâce de ne le décharger, ni des devoirs monastiques, ni des pratiques spirituelles qui sont toute sa vie et tout son bonheur. Le Révérend Père Prieur n'a pas besoin de cette dernière partie de sa requête : il connaît assez son novice pour savoir que sa démarche n'est pas inspirée par la paresse ou le manque d'énergie, mais qu'elle répond à une urgente nécessité et n'est que le pénible accomplissement d'un devoir religieux. Après une sérieuse enquête, il juge bon et suffisant pour le moment, afin de ne pas trop le contrister tout d'abord, de lui assigner un régime plus réconfortant, tout en lui laissant le bonheur de participer à tous les exercices de la communauté ; mais il lui déclare en même temps que sa sentence n'est que provisoire et que, si l'expérience prouve l'insuffisance de ce régime, il se réserve de prendre des mesures plus efficaces ; il engage en conséquence le frère Gabriel à se pénétrer de cette vertu essentielle à la vie religieuse, l'abandon absolu à la volonté de Dieu ; à voir cette divine

volonté dans tons les événements de l'existence, dans toutes les dispositions de l'être humain et à en accepter les conséquences non seulement avec résignation, mais avec amour et reconnaissance. Malgré ses préoccupations relatives à ces hypothèses de l'avenir, le frère Gabriel se retire tout heureux de pouvoir continuer à manger avec ses frères au réfectoire, à prendre son repos au dortoir, à se lever la nuit pour l'office, et à aller à son humble travail accoutumé. Il trouve même dans le fait des adoucissements de régime qui lui sont imposés et qu'il prend en présence de tous, une source de consolations spirituelles, à cause de 1 humiliation qui en provient pour lui; tous ses frères peuvent d'ores et déjà le tenir pour un délicat qui n'a pas eu le courage de se mettre au pas des anciens. La vue de tous ces vieux trappistes, qui, avec leurs barbes grises et leurs fronts haies, sont assis le long des tables du réfectoire et se contentent, après leurs rudes travaux de pommes de terre cuites sous la cendre et n'ayant pour assaisonnement que quelques grains de gros sel etdeleur pot de bière, le couvre de confusion quand il jette les yeux sur les mets supplémentaires, tels que riz, pâtes, légumes frais et, pour les jours de fête, les deux œufs durcis que le Prieur fait déposer à sa place. Ces pensées, qui causent a son âme avec l'humiliation, la joie surnaturelle

de la subir, l'aident à accomplir son devoir d'obéissance et à manger consciencieusement les suppléments prescrits, en même temps qu'il espère trouver dans cette alimentation relativement abondante le moyen de reconstituer ses forces et reprendre au plus lot son rang parmi les braves. Héîas ! ce désir ne doit pas se réaliser: sa santé d'autrefois a disparu pour ne plus revenir. Le régime d'exception qu'il observe pendant toute la seconde année de son noviciat est bientôt impuissant à le soutenir; l'anémie va s'aggravant avec les années, lentement, mais impitoyablement. Après un court essai de l'usage de la viande qu'il va prendre avec beaucoup de peine et de répugnance à l'infirmerie, seule partie delà Trappe où elle soit tolérée, et qui ne produit pas d'effet sur lui, le frère Gabriel se retrouve dans la même situation. Le médecin finit par découvrir dans le café le moyen de rendre une certaine vigueur à ce corps débilité. L'usage du café, qui cause de très grandes humiliations au bon frère et lui rappelle les temps de sa vie militaire où il en a usé et abusé, lui permet de reprendre une partie de ses forces et de prolonger sa vie du cloître jusqu'à un âge où il ne pensait pas atteindre. Pauvre frère ! quelle pénitence lui est imposée ainsi par la Providence ; comme l'effort qu'il est obligé de faire contre sa volonté propre, comme l'humilia-

tion profonde qu'il ressent en portant, en présence de tous, son bol de café à ses lèvres, sont actes agréables à Dieu, sont pénitences autrement profitables à l'avancement de son âme, que tant de mortifications qu'il eût souhaité s'infliger ! Ces vérités s'éclairent à ses yeux, à mesure qu'il avance dans sa voie surnaturelle, à mesure qu'il apprend à regarder les choses plus exclusivement à leur point de vue divin. Si la débilité progressive de son corps le rend de plus en plus impropre au travail corporel, qu'il a ambitionné en entrant à la Trappe, l'âme reste toujours vaillante. Aux prises avec les douleurs physiques les plus intenses, il pourra s'écrier en toute vérité: « J'ai le ciel sur la terre ! » C'est que dans toutes ces épreuves, il aperçoit les mortifications choisies et voulues par Dieu, et son âme exulte d'amour, en disant son fiât reconnaissant. Il va passer désor- . mais sa vie à souffrir : ce sera son travail, à lui. Et jusqu'à sa dernière heure, il demeurera toujours debout, employant pour Dieu et pour ses frères les vigueurs de son âme et les débilités de son corps : « Je veux, dit le vieux militaire, rester en activité de service et mourir sur le champ de bataille. »

Mais que sont toutes ces fatigues, toutes ces souffrances, toutes ces impuissances physiques, au milieu d'une tourmente d'âme, qui va se

déchaîner, terrible et véritable épreuve celle-là ! et dont les déchéances corporelles ne font qu'accroître la véhémence. Ces épreuves de l'ordre surnaturel, la sagesse de Dieu, dans son amour et sa sollicitude pour chacune des âmes religieuses, ne manque jamais de les faire intervenir avec des soudainetés et des ténacités, parfois déconcertantes et toujours très douloureuses; elles sont comme les agents indispensables de la grande œuvre de la sanctification d'une âme, tout comme les rudes frimas de l'hiver, qui viennent, après les derniers sourires de l'automne, envelopper la nature dans son blanc suaire de mort, préparent les renaissances du printemps, tout comme la tempête, qui déchaîne ses rafales sur les campagnes apeurées, concourt à l'épanouissement de l'épi qui tombera demain sous la faux du moissonneur. Elles entrent pour une large part dans lesvies des saints. Leur fréquence, leur durée et leur intensité sont en raison directe de la bonne volonté de l'être humain, du degré de sainteté ou il est appelé et de la grandeur de la mission surnaturelle qui lui est destinée. Il est deux périodes dans la vie spirituelle où elles se produisent avec des caractères de généralité et d'intensité tout à fait particuliers : aux débuts de la marche d'une âme vers la perfection, la rage du démon et l'amour de Dieu s'unissent pour la soumettre à

une tourmente initiale qui est connue dans les noviciats sous le nom de crise de la vocation, et au terme de la route se rencontre l'épreuve suprême que saint Jean de la Croix appelle si bien la nuit obscure, où l'àme réduite à l'impuissance est douloureusement dépouillée de tout ce qui lui reste de terrestre pour passer de là aux délices et aux illuminations de l'union divine. Pour le moment, nous avons à nous occuper de la première de ces épreuves, de celle où la créature, sevrée brusquement des consolations des premiers jours, se trouve plongée dans l'obscurité absolue, dans le froid glacial ; l'avenir qui, hier encore, s'ouvrait devant les yeux de l'âme avec les sereines perspectives de son atmosphère sans limites, irradiées par les flammes de l'amour, aujourd'hui est enveloppé dans un brouillard intense et glacé, où les sentiers disparaissent, les obstacles laissent distinguer à travers les voiles de la brume leurs silhouettes démesurément grandies et où le voyageur ne sachant ni aller de l'avant ni revenir en arrière, sent le découragement envahir son cœur, ses jambes fléchir sous lui et est tenté de se laisser tomber inerte et impuissant sur le bord de la route qui se dérobe à lui. Cet appel de Dieu qui a retenti à son cœur, et auquel il a répondu avec vaillance et amour, qu'est-il devenu à cette heure ? L'esprit désemparé se prend

à douter de tout, de sa vocation, de sa volonté, de l'amour de Dieu, de son salut ; les charmes du monde que cet homme a quitté, les jouissances de la vie auxquelles il a renoncé, se représentent à son imagination avec une insistance inconnue jusqu'ici et les amertumes du sacrifice le portent à écarter ses lèvres du calice où il ne se sent plus l'énergie dehoire: le découragement, le désespoir même sont là qui le guettent, l'étreignent et sont près de le terrasser. C'est le comhatde Jésus qui, dans son jardin des Oliviers, priait, luttait, avait peur, était triste jusqu'à la mort, suait le sang de son agonie, et tout cela pour être à eùté du pauvre novice troublé, découragé, abattu, pour lui apprendre et l'aider à lutter et à triompher. Si le disciple parvient à dire, comme le divin Maître, la parole victorieuse, la formule de la vie religieuse : « Que votre volonté soit faite, ô mon Dieu, et non la mienne1 », alors l'ange de la consolation viendra qui dissipera les ténèbres, renouvellera les forces, relèvera le terrassé et lui montrera la route où il marchera d'un pas vainqueur et le terme où Dieu l'appelle et l'attend sa couronne à la main.

Terrible est cet le épreuve pour le frère Gabriel. Aussi, de longues années après l'avoir subie, il en garde encore la vivante émotion et l'impression-

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