‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 29 sur 44 · COMMENT LE FRERE GABRIEL DEVIENT SAVAIT PAR OBÉISSANCE ET PAU CHARITÉ · texte numérisé non relu

COMMENT LE FRERE GABRIEL DEVIENT SAVAIT PAR OBÉISSANCE ET PAU CHARITÉ

Dans ses conceptions de vie religieuse, Gabriel a toujours mis à la base de l'édifice l'obéissance, l'obéissance surnaturelle et par suite absolue. Pendant tout son noviciat, il a vécu de cette vertu, il s'est fait un instrument docile, ou, pour mieux dire, passif, entre les mains de ses supérieurs. Les lumières qu'il a reçues d'en haut dans ces derniers temps, les vœux qu'il vient d'émettre et par lesquels il a aliéné entre les mains de son prieur sa liberté humaine, l'ont rendu de plus en plus la chose de Dieu.

Aussi depuis sa profession se tient-il dans la disposition habituelle d'accepter avec soumission, et mieux avec actions de grâces, toutes les modifications que son supérieur jugera bon d'apporter à l'ensemble ou aux détails de sa vie. En attendant, il continue à conduire avec entrain le pelit âne et la petite voiture, et il commence même à espérer qu'on lui conservera cette fonction si douce à son cœur. Cependant quelques jours plus tard, le Père Prieur le fait appeler dans sa cellule.

— Eh bien ! mon bon frère, vous voilà proies : vous vous êtes donné tout à Dieu et à son misérable représentant au milieu de vous. Je viens sans tarder user des droits que vous m'avez domr'^ sur vous pour vous demander un sacrifice,

— Un sacrifice ! un sacrifice pour le bon Dieu î ô mon Révérend Père, merci mille fois d'avance !

— Je crois que vous avez un certain attache ment pour le petit àne que je vous ai confié.

— Le petit âne. Ah! certainement oui, mon Révérend Père ! Lui et moi, sommes liés enseinhle par des sentiments d'amitié et d'estime réciproques. Je lui suis très attaché et il ne l'est pas moins à mon égard. J'avoue que, dans les premiers jours, je ne ressentais pas une vive sympathie pour cet animal aux longues oreilles, à l'œil terne, aux jambes grêles, aux poils hirsutes ; il ne laissait pas que de me causer quelques humiliations rétrospectives. Puis, j'ai fini par découvrir ses bonnes qualités qui ont été des exemples précieux pour ma vie monastique : sa patience, sa sobriété, son humilité. Et je me suis dit encore que, si ses ancêtres n'ont pas eu l'honneur de gagner des prix aux steeples de France ou d'Angleterre, ou de foncer entre les jambes de leurs cavaliers au milieu des rangs ennemis,

ils ont eu peut-être l'honneur bien plus grand de réchauffer de leur haleine les membres grelottants de l'Enfant-Dieu dans l'étable de Bethléem et de servir de monture à notre divin Sauveur lors de son entrée triomphale à Jérusalem. De là, je conçus une sympathie presque respectueuse pour mon petit compagnon. Pour lui, il ne m'a pas confié les qualités qu'il a découvertes en moi ; mais, en silence, il me témoigne son attachement d'une façon touchante. Nous sommes une paire d'amis !

— Eh bien! c'est le sacrifice de cette amitié que je vous impose aujourd'hui. Je vous retire le soin et la conduite de l'âne et de la voiture ; vous allez les remettre au postulant arrivé ces jours derniers, en lui donnant les indications pour s'acquitter convenablement de sa l'onction. Pour vous, vous serez infirmier et pharmacien du monastère.

Le pauvre frère pensa tomber de son haut à cette déclaration : il se fait répéter l'obédience qu'il croit avoir mal entendue.

— Infirmier et pharmacien du monastère ! — Moi ! — comment pourrais-je m'y prendre ? je n'ai rien du pharmacien et serais bien plus capable d'empoisonner nos chers malades que de les guérir !

— Allons, allons, mon cher frère, vous travaillerez pour vous mettre à la hauteur de la

charge que je vous donne. Notre bon P. Germain, chargé jusqu'ici de cet office, se trouve assez malade ; il est à bout de forces et a besoin de changer d'air et de résidence, je l'envoie à Sept-Fons. J'ai pensé à vous pour le remplacer à l'infirmerie ; je n'en vois du reste pas d'autre qui puisse le faire. Sans doute, vous n'êtes pas pharmacien ; mais, dans le cours de vos études, vous avez fait assez de chimie et de botanique pour pouvoir comprendre au moins le Codex et les livres de médecine usuelle. En peu de temps, vous serez capable de soigner les rhumes et autres petites indispositions. Grâce à Dieu, nous n'avons pas d'autres maladies ici, où nous sommes tous vaillants. Si quelque accident nous arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, le médecin vous expliquerait ce qu'il y aurait à faire : vous vous en tireriez toujours aussi bien que les pauvres femmes de la campagne qui ont à exécuter ses ordonnances. Et puis, oubliez-vous la sainte Vierge que vous invoquerez et qui sera là pour vous empêcher de vous tromper.

Le prieur sait bien que ce dernier argument suffit pour triompher de toutes les hésitations inspirées au frère Gabriel par sa défiance en luimême. Ce dernier, levant les yeux vers l'image de Marie, s'incline profondément devant son supérieur en lui disant :

— Mon Révérend Père, pardonnez-moi mes objections et bénissez-moi ! Qu'il soit fait de moi selon votre volonté et que la sainte Vierge me protège !

Et sur l'heure le frère Gabriel, après avoir remis au postulant son humble équipage, est installé à la pharmacie. De suite il commence par inventorier et à classer dans un ordre parfait tout le mobilier à son usage. Il trouve quelques bons livres pratiques qu'il se met à étudier avec beaucoup d'ardeur, et qui le rendent rapidement capable de rendre à ses frères des services intelligents.

Au bout de peu de temps son dévouement pour ses frères malades et sa sollicitude pour les intérêts du monastère lui inspirent la pensée d'augmenter les ressources de la pharmacie et de débarrasser en parti le Père Cellerier de l'obligation onéreuse de faire acheter à la ville voisine les médicaments nécessaires. Dans les monastères qu'il a eu l'occasion de visiter et surtout dans les ouvrages qui donnent la description de nos vieilles abbayes, il a constaté l'existence du Jardin de V Infirmerie ; c'était une portion de terrain prélevé sur le potager et consacrée à la culture des plantes médicinales pour l'usage des malades. Cette précaution de charité familiale rentre du reste complètement clans l'esprit de saint Benoît, qui dit dans la sainte

Règle : « Le monastère doit, s'il est possible, être construit de telle sorte qu'il renferme dans son enceinte tout ce qui est nécessaire, comme l'eau, un moulin, un jardin, une boulangerie, des ateliers divers, de manière que les moines ne soient pas obligés de vaguer hors du monastère, ce qui ne vaut rien pour les âmes *. » Aus>i le prieur s'emprcsse-t-il d'accorder son approbation à la requête du frère Gabriel et de mettre à sa disposition, pour en faire le jardin de l'infirmerie, le terrain qu'il sollicite pour cela : c'est la partie supérieure du potager, terrain actuellement recouvert d'une couche épaisse de pierrailles et d'une véritable foret vierge de ronces et d'épines. Après plusieurs essais infructueux de défrichement, le frère jardinier s'était jadis découragé, avait renoncé à cultiver cette terre rebelle et l'avait abandonnée à sa folle végétation qui faisait tache au milieu des carrés de légumes s'épanouissant tout autour. A peine a-t-il reçu l'autorisation de son supérieur, que, la pioche à la main, le frère Gabriel vient prendre possession de son nouveau domaine. Ce modeste coin de Chambarand va devenir désormais le cadre où il confinera la meilleure part

1. Monasterium autem (si fieri potest) ita débet construi, ut omnia necessaria, id est aqua, moleudicum, hortus, pistrinum, vel artes divers» inira monasterium exerceantur, ut non sit nécessitas monachis vagandi foras : quia omnino non expedit animabus eorum. (Reg., lxvi.)

de son existence terrestre. Avant tontes chose,, il

se met a genoux et récite du fond du cœur trois

Ave Mana, pour consacrera sa Reine le terrain

V* vzent de lui être confié et qui est désiré

depurs sous le nom de Jardin de V Ave-Mari,, °

Il entreprend ensuite la besogne, trace les

™.tes de son domaine et se met à défricher c

erram mculte. Chose étonnante ! l'énergie de sa

onfianee et de sa honne volonté, etlabénédic on de la y.erge semWent iu. ^^

es forces d antan. Sous sa serpette, le fouilli des onces secla.rcit.Laterre commence à se montrer, ecouantsa couverture de pierres et arrosée par es samtes s du ^^ ^ ?

frucfifi - elle aussi pour la gloire et le service de Uieu. Ce nest pas l'oeuvre d'un jour que la

désolée. Tons les jours le frère infirmier, après avo- passé sa matinée a donner ses soins 12 malade, a classer et à étiqueter les médicaments ce sa pharmacie et à poursuivre dans ses livres le perfectionnement dune science encore rud

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' S<3 'emeta^ rude labeur et v consacre q« elques heures de l'après-midi. Ce labeur maigre les efforts qu'il exige, ne dépasse pas , veneur actuelle et est plutôt favorable à sa sant A« bout d'un mois, la conquête est achevée :

dans toute l'étendue du jardin de l'Ave -Maria, la terre apparaît libre et peut recevoir la culture de l'homme, ainsi que le soleil et la rosée du bon Dieu ; et à quelques pas en dehors de la clôture du potager monastique un immense tumulus de pierres amoncelées s'élève sur les landes incultes du Chambarand. monument des victoires remportées par le frère Gabriel sur la nature sauvage pour le bien de ses frères et la gloire de Marie.

Sans se reposer sur ce premier succès, notre bon frère se met à l'utiliser sans retard. Il plante tout à l'entour de son jardin une haie vive qui se développe rapidement et merveilleusement et ne tarde pas à former à ce terrain privilégié un véritable rempart contre les indiscrétions du dehors ou les invasions inopportunes : puis il dessine et trace ses allées et ses plates-bandes, défonce et sème ses carrés. Peu de mois après, c'est une véritable transformation : le regard peut se reposer avec complaisance sur les semis verdoyants de plantes médicinales, pectorales, émolliantes, etc. qui s'épanouissent encadrés de bordures de violettes, de ricins, de sureau, de lauriers, sous l'œil vigilant et les soins éclairés du frère Gabriel. Vraiment ce dernier pourrait inscrire à l'entrée de cette merveilleuse création de ses bras et de son intelligence, ces vers tirés d'une de nos vieilles chansons de gestes :

Car molt y ot arbres plantes Et herbes et bonnes rachines Dont f'aict les bonnes mécbine:- *.

Des îors ce petit coin de terre de Chambarand lui devient une enceinte sacrée, dont il ne se séparera plus, où il se retire pour travailler, méditer et prier ; où il se cache pour se soustraire aux curiosités indiscrètes des visiteurs. Son cœur trouve toujours quelque embellissement à apporter au jardin de la bonne Mère, jusqu'au moment où il lui inspire la pensée et lui donne l'énergie et la persévérance d'élever le monument dont nous aurons à parler sous peu et qui, création de son originalité et de son amour, fera du jardin de l'Ave-Maria l'une des parties les plus remarquables de la Trappe de Chambarand.

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