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CHAPITRE XV

COMMENT LE FRERE GABRIEL SE RENFERME DANS UNE CITA- DELLE POUR SE METTRE A L'ABRI D'UNE INVASION

Peu de temps après vont se produire des événements au cours desquels celte citadelle de verdure qu'est devenu le jardin de FAve-Maria, va rendre à son fondateur de signalés services. Peu à peu la Trappe de Chambaraud a pris des accroissements providentiels sous le soleil du bon Dieu et la bénédiction de Marie. Les travaux de construction successivement abandonnés et repris suivant l'état des ressources disponibles, arrivent néanmoins à leur terme. Cbambarand conserve son aspect bien pauvre et bien modeste ; mais, en son centre, une église vaste et belle émerge au-dessus de tout le reste sa toiture à peu près achevée et le mur de clôture renferme dans son enceinte tous les bâtiments conventuels et toutes les dépendances composant ce microcosme qu'est un monastère cistercien. Des postulants se sont présentés, des religieux ont été envoyés, qui ont grossi la colonie monastique et qui, en augmentant son prestige, développent ses moyens d'action.

Un jour l'on voit arriver à Chambarand l'abbé de Sept-Fons. C'est avec prédilection que le R. P. Dom Jehan de Duras revient visiter cette

Trappe, dernière fille de son long et fécond abbatial. Il fait assembler au son de la cloche le chapitre : il a à communiquer une grande et bonne nouvelle, c'est l'érection du Prieuré de Chambarand en abbaye, qu'en sa qualité de visiteur général des Trappes de France, il a demandée et obtenue sans difficulté, toutes les conditions canoniques étant remplies, de la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers. Avec quel cœur toute la communauté chante le Magnificat en action de grâces pour la faveur qui lui est annoncée et qui remplit l'âme de chacun d'allégresse. On ne saurait comprendre dans le monde quel attachement profond produit la vie conventuelle chez les religieux pour leur monastère : c'est qu'elle n'est pas une habitation banale et passagère, cette résidence, souvent bien modeste, quand elle n'est pas bien pauvre, où le moine s'est fixé jusqu'à la mort, où son âme s'est épanouie à la vie spirituelle, où les murs de clôture tracent les limites de son existence terrestre, empêchant les bruits et les sollicitudes de la terre d'arriver jusqu'à lui et de troubler sa paix, où chaque pas lui rappelle une grâce reçue, une épreuve subie, une victoire remportée, un sacrifice offert. Ces sentiments familiaux prennent une intensité plus grande encore chez les moines qui ont assisté à la naissance et aux développements de ce monas-

tère, qui ont travaillé, peiné, souilert pour lui. C'est le cas de la communauté de Chambarand: aussi tous les fronts sont-ils radieux, et tous les cœurs débordent-ils d'une sainte gratitude envers la Providence.

Gomme conséquence à sa première communication, le très Révérend Père Abbé soumet au chapitre le choix qu'il a fait du prieur Dom Antoine Gaillard, comme premier abbé de Chambarand : ce choix est comirmé par l'unanimité des votes et c'est justice : en quelles mains pourrait être mieux placée l'abbaye, qu'en celles du religieux qui a tant fait pour sa préparation et s'est dépensé sans compter pour les aines confiées à sa paternelle sollicitude. Après la proclama tion de cette élection et l'acceptation de l'élu qui vient baiser l'anneau de Dom Jeham de Duras, les moines se lèvent ; et, à la suite de la croix, la théorie des Frères sous leurs frocs bruns et de Pères revêtus de leurs coules blanches se ni marche au chant du Te Deam pour se rendre au chœur, précédant les deux prélats. Après que le T. R. P. Dom Jehan a installé le nouvel abbé sur son siège, a lieu la cérémonie si touchante de l'obédience ; tous les moines viennent, chacun à son ordre de profession, s'agenouiller devant, leur supérieur, lui promettre obéissance et affection filiale, lui donner et en recevoir le baiser de paix.

Dès lors on se met avec joie et ardeur à la préparation des solennités, qui vont avoir lieu le 7 septembre 1878. Mgr Lelong, évêque de Nevers, compatriote et ami du nouvel abbé, bénit la seconde cloche que réclament les us de Ci: et qui vient prendre place à côté de son ainée pou:rehausser la pompe des offices monastiques- Le lendemain, c'est le vaillant évêque de Valence, un illustre enfant de Ghambarand, Mgr Colton. qui consacre la nouvelle église, d'où doivent s'élancer tant de prières vers le ciel, honneur et paratonnerre spirituel pour toute la contrée. Enfin le 9 septembre, Mgr Fava, évêque de Grenoble, un vaillant lui aussi, donne la bénédiction abbatiale à Dom Antoine Gaillard et l'intronise dans cette église, que, au prix de tant de travaux et d'eilorts, il vient d'édifier. Nous ne nous attarderons pas à donner la description de ces imposantes cérémonies dont le Pontifical règle les pompes et fait ressortir les mystiques significations. Le frère Gabriel y prend une part bien émue dans l'âme, car il est profondément attaché à Ghambarand et à Dom Antoine, toujours si paternel pour lui, mais très effacée.

A la Trappe, les solennités qui viennent d'avoir lieu doivent avoir leur lendemain. Les antiques coutumiers de Citeaux autorisent que. pendant les premiers jours qui suivent la consécration de

léglise et l'inauguration d'une Trappe, la clôture soit suspendue et le monastère livré à la foule des visiteurs. C'est alors une véritable invasion de profanes et une fuite des religieux réduits à se dérober aux curiosités et aux indiscrétions du public. Celte tradition, qui n'était que touchante dans les siècles de simplicité et de foi, peut bien présenter certains inconvénients dans nos temps d'incroyance et de frivolité, surtout quand le monastère se trouve dans la proximité d'une grande ville et est relié avec le reste du monde par des voies faciles de communication. Alors les guinguettes en plein air s'établissent dans toute la contrée : les trains de plaisir se succèdent Bans interruption, déversant à la station voisine les flots de pèlerins qui les bondent, et tous se précipitent vers la Trappe, tous, depuis la bonne femme qui égrène dévotement son chapelet, jusqu'à la mondaine qui vient se payer un spectacle original. C'est si curieux d'aller voir ce qui se passe derrière ces clôtures où il est interdit de pénétrer et où l'imagination se peint de si étranges choses, de s'assurer s'ils marchent, mangent, respirent comme le reste des mortels, ces êtres quasi légendaires qu'on appelle les moines, revêtus de leurs frocs, se dérobant sous leurs capuchons et n'ouvrant la bouche que pour se dire avec un lugubre mélodramatique : « Frère, il faut

mourir ! » Cette excursion à la Trappe vaut bien comme intérêt la promenade quotidienne au Bois ou la soirée au Châielet. À Chambarand, quoiqu'on n'ait pas l'inconvénient du voisinage de la ville, cet envahissement séculier ne laisse pas que d'être très pénible pour les religieux qui doivent inventer mille stratagèmes pour s'y soustraire. Le frère Gabriel, dont la réputation commence a être assez répandue dans le pays d'alentour pour que sa personnalité constitue une des attractions de Chambarand, a prévu le danger et dressé ses plans en conséquence : il a barricadé le jardin de FAve-Maria. Et là, pendant toute la durée de cette période anormale, protégé par son impénétrable haie d'épines, il se tient à l'abri des regards, passant, en dehors des heures du chœur et des repas, les journées à prier, à méditer, à entretenir de suaves entretiens avec la Reine de céans.

Puis tout rentre dans le calme. Les visiteurs disparaissent, la clôture reprend son austérité, les moines peuvent recommencer la régularité de leur vie, un instant interrompue. Le frère Gabriel peut rentrer dans le cadre de ses occupations habituelles et, ouvrant les portes de sa citadelle, il rend le jardin de FAve-Maria à sa destination primitive.

Dans la nouvelle phase de sa vie spirituelle,

que nous avons essayé de décrire, le bon frère ne se laisse plus troubler par ses relations involontaires avec le public. Il les évite le plus qu'il peut et la chose n'est pas toujours facile. Tous les visiteurs de la Trappe de Chambarand, et le nombre en grandit tous les jours, cherchent à le voir, à le rencontrer. Pour lui, quoiqu'il soit loin de se douter que son nom ait ainsi transpiré à travers les murailles de son tombeau anticipé, il se trouve heureux de pouvoir se dissimuler au public et de se cacher dans sa pharmacie ou dans les verts réduits de L'Ave-Maria. Mais, malgré ses précautions, ses industries et ses efïbrts, il doit constater bientôt qu'il ne parvient pas à son but et que, sous un prétexte ou sous un autre, les visiteurs trouvent le moyen de le rencontrer, de lui adresser quelque demande de renseignement, de ne pas le laisser jouir du calme recueilli de sa chère solitude ; il en prend bravement son parti : tout en restant derrière ses fortifications tant qu'il peut le faire, il sait aller au-devant du danger sans hésiter, quand il y a lieu. S'il se rend au travail du dehors pour sa tâche quotidienne, il passe simplement devant les visiteurs qui se rencontrent sur son chemin, les saluant d'un signe de tête avec cet air un peu gauche qu'il s'est donné dès le début de sa vie religieuse pour dérouter le public, puis il s'en va, échappant aux curiosités déconvenues.

Parfois les visiteurs, après se l'être fait désigner, lui adressent la parole, l'appelant même de son nom, pour lui demander quelque renseignement : lui, avec simplicité et son bon sourire sur les lèvres, leur exprime par un geste sa réponse, les salue et continue son chemin. Il arrive même un jour que certains personnages, à qui la curiosité fait oublier le respect dû à un religieux et la plus élémentaire politesse, essayent, par des lazzis ou de désobligeantes insinuations, de faire sortir le saint frère de sa réserve et de son silence ; ils no réussissent pas à faire disparaître la douceur de son regard et le sourire de ses lèvres : maintenant, maître de lui, il conserve son calme, sait les éconduire d'un geste bienveillant, tandis qu'au fond du cœur, il remercie Dieu des opprobres subis pour son amour.

C'est ainsi qu'il se prépare, sans s'en douter, à remplir une mission qu'il ne soupçonne pas encore mais que la Providence lui réserve. En attendant l'heure où Dieu lui fournira les moyens d'accomplir son apostolat auprès des âmes, il se contente de s'occuper de celles qui, dans l'infirmerie, lui sont confiées et qu'il s'entend si bien à édifier pendant qu'il porte ses soins à leur rendre la santé corporelle. Tout en se préparant de toutes les ardeurs de son âme à sa profession solennelle dont la date se rapproche, il emploie ions tes

moments que le soin de ses malades lui laisse libres à accroître sa science spirituelle, en se nourrissant de la lecture de tous les livres, de toutes les pages que les saints ont consacrés à parler de la Vierge Marie. 11 butine ainsi, comme une abeille laborieuse, leurs sucs sur toutes les plantes, et ces sucs, il les convertira dans la suite en un miel délicieux pour les âmes à qui il voudra inculquer son amour pour Marie, c'est-à-dire pour toutes celles avec qui il aura des rapports.

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