Ce qui signifiait Marie au pied de la Crois
elle-même mieux qu'on ne saurait le faire de toute autre manière.
Ne croirait-on pas lire une page de saint François de Sales, dans cette lettre si pétillante d'humour et si pleine de solide et suave spiritualité?
A l'hiver, avec ses frimas, ses longs mois et les teintes très qu'il projette en nos âmes, succède le printemps avec son soleil et ses rayons qui lont risette au cœur, avec les fleurs et les idées des roses, je veux dire pensé iont soupirer après le ciel. Hélas ! que dis-je hélas ? C'est grâce à Dieu qu'il faut dire, tout passe ici-bas : le bon Dieu en a ainsi ordonné : qu'il soit béni, le bon Maître! Aujourd'hui le travail, la douleur et les larmes de l'exil ; demain le repos, la félicité, les inénarrables joies dans les célestes demeures. Courage et confiance !
Dans vos lettres, petite mère et petite sœur, j'entends et je prétends qu'il y ait grand abandon, que simplement, sans crainte, sans ordre, sans suite, vous parliez de tout et de rien. Et d'abord commencez par me dire vos déceptions à l'endroit du fameux colombier de la tour sur lequel vous fondiez de si belles espérances (Perrette et le pot au lait }. Parlez-moi du nid que bâtissent les chardonnerets sur la branche du lilas que i'ai planté de mes mains. N'omettez rien de ce qui vous touche, de ce qui vit avec ou près de vous. Votre vache est-elle brunode ou marcade ? Quel nom avez-vous donné au bon gros molosse qui est votre fidèle gardien ? A-t-il les yeux bien grands ouverts, une bonne grosse tète, un poil bien rude et de bons crocs bien blancs ? Vos poules, vos pigeons, vos oiseaux viennent-ils manger dans la main ? — Je vous coniesse que je ne comprends pas la vie à la campagne sans tous ces véritables amis dont, l'attachement et la sincérité ne se démentent jamais... Mais je m'aperçois que je ne vous ai pas dit encore un mot de la
très sainte Vierge. Halte-là ! voici venir la fête de la Mère de toute compassion. Stabat mater. Ah ! ne l'oublions pas, Marie est le pivot autour duquel gravitent nos plus chères espérances et notre plus ferme confiance. Tu es, tu seras toujours, ô ma Reine, le rocher sur lequel j'ai fondé l'assurance de mon salut, aussi c'est plein d'une sainte allégresse, d'une amoureuse et filiale confiance que ie cours à mon terme, certain que je suis d'achever sous ton regard la dernière étape de mon pèlerinage.
Et maintenant, mes toutes chères, si tel est votre bon plaisir, redevenons un peu pie borgne. Je vous dirai donc qu'à coup sûr le cœur n'était ni sec, ni étroit, chez celui qui savait aimer les bêtes à bon Dieu, voir le Créateur en tout et partout, se servir de tout pour monter iusquà lui. L'incomparable François d'Assise ne prèchait-il pas aux petits oiseaux et ne les appelait-il pas ses frères ? Le bon, le gracieux, le doux et aimable François de Sales intercédait en laveur d'un chevreuil condamné à mort. La charité de Joséphine Barrât s'étendait jusqu'aux insectes. Pauline Jaricot aimait à converser familièrement avec un agneau. Or, je vous le demande, les cœurs qui battaient dans la poitrine de ces grands serviteurs et servantes de Dieu étaient -ils de grands cœurs ? C'est un peu votre apologie que je fais en ce moment. Qu'en pensez-vous ?
Le rosier que vous avez planté sur la tombe de nos chers défunts, tout à côté de l'église, commence-t-il à entr'ouvrir les boutons dont les fleurs doivent vivre ce que vivent les roses (image de la vie) ? Leurs pétales se détachant une à une tomberont sur la dépouille de ces chers absents qui nous attendent là-haut.
Je prends maintenant ma grosse voix, je fais les gros yeux, je me donne un air méchant (cela m'est facile). Attention, je vais gronder : Jusques à quand sera-t-on peu soumis, indocile, désobéissant au docteur et au directeur, établis par Dieu pour avoir soin de notre corps et diriger notre âme ? « Mieux vaut manger des cailles rôties par la volonté du supérieur
que des cailloux par sa propre volonté» : c'est la séraphique sainte Thérèse qui parle. Donc se courber, se faire bien petit, être sans volonté devant la volonté de ceux que la Provicence a choisis pour nous conduire, c'est là le nec plus ultra de la perfection. Le sacrifice du jugement, le renoncement à sa propre volonté, voilà la victoire des victoires. Mon Dieu, quels combats ! Ah ! si Marie ne nous venait en aide...
Redisons aussi cet hymne si vrai sur la beauté et la grandeur des épreuves et sur la joie de l'âme d'un trappiste :
31 décembre 1
La sympathie, l'amitié, l'affection oui naissent d'une similitude de goûts, d'une conformité de sentiments, sont sujettes à bien des variations : un petit coup devient un léger nuage, et voilà le trouble et la tempête dans ce beau ciel de convention ; aussitôt l'ennui, la tristesse s'emparent de l'âme, le désenchantement survient, on se reprend à broyer du noir, le cœur saigne... Voilà bien l'histoire que tout homme écrit chaque jour dans chaque page de sa vie : est-il désabusé? Hélas ! Dieu le sait. Ah ! si nous savions, pauvres, faibles et misérables créatures, avoir toujours les yeux en haut, courir à la croix, à la croix de Jésus, nous y attacher, nous y cramponner, à l'heure de la tribulation, nous serions torts, nous ne nous laisserions pas abattre comme des femmelettes : c'est alors qu'il nous serait donné de boire avec Marie, au caiiee du Maître, de connaître et de savourer l'àpre et suave amertume des contradictions, des abandons, des délaissements. Mais nous voulons être heureux en ce monde : tout nous dit que le bonheur ne se trouve pas sur la terre ; rien n'y fait : insensés, nous nous abandonnons à la poursuite de ce fantôme : il nous fuit, nous glisse entre les mains ; nous courons toujours : étrange folie ! Le bon Dieu, notre Dieu si bon, l'a permis pour qu'un jour, las, désabusés, des-
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aveuglé?, nous reconnaissions que la vie de l'homme n'est que douleur et affliction, que tout ici-bas n'est que fumée, néant, misère, terre et cendre et que Lui, Lai seul, le seul grand Dieu est digne d'être aimé par-dessus tout et qu'il peut seul et doit seul remplir notre cœur.
Certes il nous faut aimer, chérir notre prochain, c'est le précepte du Maître; mais prenons garde de ne l'aimer qu'en Dieu, pour Dieu, rien qu'en Dieu ; notre Dieu est un Dieu jaloux ; il veut notre cœur ; il le veut sans partage. Où est-il l'homme qui n'a pas fait la triste expérience que tout amour qui ne prend pas naissance au pied de la croix est frivole et périlleux? Hélas ! il nous faut gémir, soupirer et pleurer dans cette vallée de larmes, jusqu'à ce que vienne l'heure de la délivrance.
Je crois avoir deviné, ma bien chère, vos épreuves du moment ; j'en bénis le bon Dieu, qui vous comble de ses plus douces bénédictions. Oui, je l'en bénis, ce bon Maître ; mais comme je connais la sensibilité de vos bons cœurs, ie viens à la rescousse, tout infirme que je suis, pour vous réconforter, vous encourager, vous fortifier, ranimer votre confiance en Marie, puisque tout vous est accordé. Depuis longtemps, j'avais prévu le nouvel état de choses : tant mieux, si vous souffrez ! n'ètes-vous pas les amantes de Jésus, et ignorez-vous que ceux qui sèment aujourd'hui dans les, larmes, moissonneront demain dans l'allégresse ? Et ce demain durera toute l'éternité. Or donc, courage, confiance, amour!
Mais je m'arrête et je change de gamine, car vous pourriez croire, les vraies amies de mon cœur, que ma lettre a été écrite sous une pénible impression, avec une plume noire arrachée à l'aile noire d'un corbeau noir : ma sœur serait capable dem'appeler vieux sermoneur, et, si ma lettre tombait entre les mains d'un profane, il verrait en moi un triste et malencontreux personnage. Pour beaucoup de gens le trappiste est un être à part, triste, morose, hypocondriaque ; il n'en est rien. Le trappiste, il est vrai, chemine dans la vie, le jour et la nuit, côte à côte avec la mort -
mais cela ne déteint nullement sur son caractère ; la mort est pour lui une vieille amie ; il lui cause familièrement, se qui ne l'empêche pas d'avoir sans cesse devant les yeux et dans le cœur : Servite Domino in lœtitia. Servez le Seigneur dans la joie.
Et maintenant, deux bien chéries, pendant ces longues soirées passées en tète à tète auprès du feu, lorsque vos cœurs cherchent l'absent et que vos regards se portent sur sa place Aide, prenez bien garde de vous attrister, car il est là tout près, bien près de vous. Aussi, bonne petite sœur, il faut tout de bon ne plus garder rancune et pardonner au bon Dieu de t'avoir enlevé ton méchant frère, et vous, bonne mère, continuer d'offrir généreusement votre sacrifice au doux Jésus par la Reine des martyrs, et le bon Dieu vous bénira. Après tout, ne suis-je pas l'heureux de la famille? Avez-vous bien songé à la grâce que le bon Dieu a faite à votre fils, à ton frère, ma mère, ma sœur ? Je vis, il est vrai, de la vie crucifiée par excellence ; mais je suis heureux, pleinement heureux dans l'Esprit-Saint. J'espère et je soupire sans cesse après la récompense promise par le Sauveur Jésus. Pour lui, j'ai quitté mère, sœur, parents, famille, amis tout enfin. Il est fidèle dans ses promesses, Lui, mon Maître Et mon cœur bondit de joie en songeant au jour de la délivrance...
Voici une charmante assurance de la solidité de l'affection que le religieux conserve pour les siens, extraite d'une lettre que le frère Gabriel écrivait le 6 janvier à sa tante, la Mère Gabrielle :
Les jours passent, les années se succèdent, nos membres s'engourdissent, notre sang se refroidit ; tout nous prêche que nous ne sommes pas faits pour cette terre. Mais le cœur est toujours jeune, il ne vieillit pas, et cela parce qu'il est le foyer de charité qui durera éternellement. Ce petit exorde est pour vous dire que plus le corps du trappiste se momifie
dans sa robe de bure, plus aussi ses sentiments s'épurent, s'élèvent et prennent une nouvelle Aigueur, vigueur puisée à la source de toutes les énergies, de tous les courages, de tous les véritables amours : le Sacré Cœur du Dieu Jésus. Est-il besoin maintenant de vous assurer, chère tante, qu'on ne vous oublie pas, mais qu'on vous aime toujours davantage ?...
Enfin le frère Gabriel va nous donner une description vivante et émue d'un enterrement à la Trappe et nous dire les sentiments de paix et de sainte envie qui régnent dans le cœur des religieux en accompagnant au lieu de son repos le frère qui a terminé sa journée de travail et vient de s'endormir dans le Seigneur:
Pourquoi, mes toutes et bien chères, avoir tant tardé à m'annoncer la mort de notre chère défunte ? Pensez-vous qu'un trappiste, qui voit en tout, sur tout et partout cette grande libératrice qui s'appelle improprement mort, n'est pas familiarisé avec cette amie ? Hélas ! ce ne sont pas ceux qui s'en vont qui sont à plaindre ; ce sont ceux qui restent courbés sous le poids des chaînes de la vie dans cette vallée de larmes ! Est-il, ô Dieu ! plus grande grâce, que celle de partir bien préparé pour le voyage de l'éternité !... N'est-il pas vrai, bien chères, que rien ne détache de la vie et ne fait soupirer après le repos, comme ces vides qui se font autour de nous ? Ce sont des avertissements que le bon Dieu se plaît à nous donner pour que nos pauvres cœurs s'élèvent et sortent de la glu où tant de malheureuses âmes restent empêtrées. Ah ! le ciel ! le ciel !
Encore un mot sur l'enterrement d'un trappiste : le voulez-vous? oui: je vous disais donc que si le démon pouvait assister à une pareille cérémonie, je crois que de par Marie il serait capable de se convertir. On arrive là-bas. au
champ du repos, à l'ombre des platanes : le mort vivant repose sur un brancard, dans ses habits de fête, tète découverte. Le Père Abbé est là, crosse en main, mitre en tète ; bientôt commencent les chants (j'allais dire de joie, et pourquoi pas ?) ; les dernières notes aiguës et perçantes du Domine, super peceatore miserere lancées vers le ciel viennent de se perdre du côté de là-haut. Un religieux descend dans la iosse, prépare soigneusement un petit oreiller de paille, et on descend sur des bandes de toile le corps du déiunt : quelle ascension triomphale ! A peine est-il installé, rangé, arrangé sur sa brillante couche dans l'attitude d'un pieux recueillement, qu'aussitôt on fait glisser la terre en commençant par les pieds ; peu à peu le corps disparait... la figure seule reste à découvert... encore une pelletée de terre et... nous reverrons ce cher frère dans l'éternité.
Tout n'est pasfîni: la communauté, ayant l'abbé en tète, se rend processionnellement à la chapelle ; là l'abbé dépose crosse et mitre et se prosterne tout de son long sur les froides dalles du sanctuaire-tout le monde en fait de même ; on reste là, le front dans la poussière, à psalmodier l'espace d'un quart d'heure ; plus d'un cœur à coup sûr prie en ce moment le Dieu du tabernacle, devant lequel il est anéanti, de détacher son âme des liens de cette corruptible vie et de la laisser s'envoler au ciel. Demandez maintenant s'il est doux de mourir dans le froc d'un trappiste.
... Vous dirai-je, mes bien chéries, que je suis toujours avec vous et que je trouve sur ma vieille figure rébarbative un sourire qui vous fait toutes deux sourire, et cela, parce que je vous aime dans le plus aimable des cœurs : celui de Marie Immaculée...
Mais il est temps de prendre le parti décisix de renfermer dans sa caisse cette liasse si volumineuse des lettres du frère Gabriel, sans céder à la tentation de jeter un coup d'œil sur le contenu de
ces pages ; faute de quoi les traits charmants qui les ëmaillent, les délicates expressions de sa tendresse surnaturalisée, la lumière de ses vues célestes, la poésie et l'enthousiasme de ses hymnes d'amour à Marie nous entraîneraient à ajouter les citations aux citations et donneraient des dimensions anormales au chapitre que nous leur consacrons,
Malgré la résolution assurément méritoire que nous venons de prendre, nous ne pouvons résister au plaisir de citer une autre lettre du frère Gabriel et cela à cause de son caractère tout spécial, et parce que plus que toute autre elle nous permet de voir les transformations de la vie spirituelle du convers de Chambarand, les ardeurs de son zèle apostolique et le charme de ses affections de famille. Nous avons dit plus haut l'austérité un peu brutale avec laquelle il refusa à son cher cousin Antoine Mossier, cet ami des jeunes années, ce compagnon de sa vie militaire, la charité d'un cordial entretien que ce dernier était venu chercher à Chambarand. Depuis lors les années ont passé, amenant leurs changements respectifs. Le brave officier s'est marié avec une femme digne de lui et la bénédiction de Dieu s'est répandue sur ce foyer chrétien en l'animant par la présence de charmants enfants que leur mère nourrit et élève et que le père embrasse le soir en rentrant de la
manœuvre. Le frère Gabriel est devenu apôtre et tâche de réparer par la cordialité de ses relations épistolaires avec son cher Antoine, qu'il n'appelle plus que son frère, le froissement qu'il a pu lui infliger jadis. Au premier jour de Vannée 1086, le commandant Mossier annonce au trappiste qu'un nouvel enfant doit faire son apparition dans le monde vers le mois de mai et lui demande de prier pour cet être attendu et de vouloir bien en être le parrain. Après en avoir obtenu la permission de son supérieur, le frère Gabriel répond pour accepter avec joie l'honneur et la charge spirituelle qui lui sont proposés1. La petite Marie-Gabrielle vient au monde le 5 avril 1387 et l'anée suivante, au 18 mars, jour de la fête de l'archange leur patron commun, le frère Gabriel écrit à sa filleule la charmante lettre suivante qu'elle ne peut lire encore, mais sur laquelle elle a du plus d'une fois arrêter ses yeux attendris dans le cours de son existence :
Bientôt, Mademoiselle, nous ne compterons plus par jours, semaines et mois ; ce sera, hélas ! par an... Eh ! oui, je dis : hélas ! — Tu ris, bébé rose, à la vieille barbe grise qui Aient te dire brutalement, à toi qui hier as lait ton entrée dans le monde : La vie n'est qu'un songe, une grande larme qu'à tire d'aile, le temps emporte vers l'éternité ! Cepen-
1. Il n'est question ici que d'un parrainage purement spirituel, les religieux ne pouvant être parrains d*après les lois canoniques de l'Eglise.
dant rien de plus vrai. — Mais ris encore, ris toujours, petit ange du bon Dieu ; le sourire à ton âge est celui d'un chérubin. Et maintenant, enfant, crois-moi, car j'ai l'expérience que donne le poids d'un demi-siècle sur les épaules. — Or çà, fillette, iesuis de par Dieu ton parrain, je t'aime en Dieu et je viens aujoud'hui déposer, sur ton berceau, plus qu'une perle ; je t'apporte le bonheur en cette vie, le gage du salut éternel en l'autre, tout cela en six mots. Ecoute, les voilà : Dévotion à Marie. Assurance de salut !
Tu diras bien, mignonnette, à papa Antoine que son frère Gabriel attend de ses nouvelles, à petite maman de soigner sa santé et de prier pour son vieux cousin ; tu recommanderas à frère Louis et à sœur Jeanne d'être bien sages, bien obéissants et de bien aimer la très sainte Vierge ; et toi, lorsque, de tes lèvres roses, tu pourras bégayer ï'Àve Maria, que le premier soit pour ton papa, le second pour ta maman, mais le troisième, ne l'oublie pas, est revendiqué par méchant vieux parrain.
Frère M. -Gabriel.
N'est-ce pas que cette charmante épitre, où le vieux trappiste se fait enfant avec les enfants pour leur apprendre à aimer Marie, éclaire le soir de sa rude existence des doux reflets de la charité divine?