‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 40 sur 44 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

COMMENT L ENTREVUE DE SAINT ÉENOIT ET DE SAINTE SCHO- LASTIQUE AU MONT-CASSIN SE REPRODUIT AVEC SES PÉRIPÉTIES ET SES CONSÉQUENCES A CIIAMBARAND.

Dans cette œuvre charmante, aussi naïve que profonde, où saint Grégoire le Grand nous redit l'existence, les vertus et les actes de saint Benoît, dans cette vie d'un saint écrite par un autre saint, qui fut son enfant au cloître et presque son contemporain, il est une page délicieuse entre toutes : c'est celle qui raconte une de ces entrevues où se réunissaient, une fois par an, dans une dépendance du Mont-Cassin, le frère et la sœur, saint Benoît et sainte Scholastique,pour s'entretenir ensemble des choses de l'éternité , elle nous montre la religieuse implorant de son frère la prolongation de leurs devis surnaturels, le moine repoussant avec indignation la pensée de cette concession terrestre et le bon Dieu intervenant par le plus charmant des miracles en faveur de la simplicité et de la charité contre l'austérité du patriarche. ?sous avons à redire ici la reproduction en plein dix-neuvième siècle, dans les landes de Chambarand, de cette scène qui éclaire de ses douces clartés les origines de l'ordre bénédictin et les sauvages et pittoresques paysages du Mont-Cassin.

Nous venons de dire les changements admirables et certainement imprévus que l'influence bénie de la sainte Vierge produit dans l'âme du trappiste et les correspondances qu'il a consenti à entretenir avec les siens, pour le plus grand bien de leurs âmes. Mais quand, sous la touche de la grâce, il a promis à son Père Abbé de renoncer sur ce point à ses résolutions personnelles et de reprendre des relations épistolaires qu'il croyait finies pour toujours, il a entendu s'arrêter là et ne pas pousser plus loin les concessions, et le Père Abbé, à sa demande, a dû s'engager à ne pas exiger de lui autre chose vis-à-vis des siens. Si le frère Gabriel est assez sûr de sa plume pour maintenir ses lettres dans l'esprit surnaturel, il craint de ne pouvoir obtenir le même résultat pour ses conversations avec ces êtres qui lui tiennent si fort au cœur. Les revoir en ce monde constituerait, d'après lui, un danger pour sa vie religieuse, et ce danger,il ne veut pas le courir.

La mère et la sœur du trappiste reçoivent avec un bonheur indicible, lisent, relisent, savourent, méditent ces lettres, si pleines de tendresse et d'entrain, où leur cher absent sait si bien parler à leurs âmes pour les faire avancer dans l'amour de Dieu et de la sainte Vierge. La transformation qui s'est produite d'une manière si complète et en même temps si inattendue dans l'attitude de

frère Gabriel à leur endroit, est faite pour leur inspirer peut-être des illusions, à tout le moins de nouveaux désirs. L'homme ici-bas est insatiable quand il s'agit de son bonheur. Pourtant, en associant dans un même désir ces deux femmes si intimement unies de sentiments, je me trompe : Mme Mossier a une âme de la trempe de celle de son fils ; elle a eu le cœur déchiré par la séparaiion ; mais son âme de vaillante chrétienne a compris la grandeur, la beauté de la vocation du bien-aimé, elle a fait son sacrifice et ne veut pas en atténuer l'étendue, se contentant d'en savourer tous les jours l'amertume et d'en renouveler le mérite. Elle est debout au pied de la croix, et elle repousse la pensée et jusqu'au désir de n'y pas rester jusqu'à la fin. Pour sa fille Marie, il n'en est pas de même : à chaque lettre qui apporte à Espirat une part de l'âme du frère bienaimé, elle ne peut s'empêcher de penser au bonheur qu'elle aurait à le revoir, à causer avec lui et à emporter de cet entretien des souvenirs inoubliables pour sa vie et féconds pour son âme. De secrets pressentiments, dont elle n'a fait la confidence à personne, augmentent l'ardeur de ses désirs et la portent à en escompter par avance la réalisation.

Au mois de mai 1809, le R. P. Abbé Dom Antoine, obéissant aux inspirations de son affec-

tueuse charité, profite d'an voyage à Clermont pour une fête solennelle en l'honneur de Notre- Dame-du-Port, et va visiter ces dames dans leur retraite ; il veut leur porter quelque chose de Ghambarand et rapporter à son cher frère Gabriel un peu de l'air d'Espirat. Mlle Mossier en profite pour ouvrir son cœur au bon Père et lui parler du vif désir qui l'obsède et qu'elle peut sans témérité attribuer à une inspiration d'en haut. Dom Antoine, quoique redoutant bien des difficultés, l'encourage à tenter l'aventure.

— Ce que je puis vous promettre, c'est que l'abbé de Chambarand vous recevra avec grand bonheur dans l'hôtellerie de son monastère ; c'est quelque chose, mais c'est bien loin d'être tout. Je suis même personnellement réduit à l'impuissance, par la promesse formelle que j'ai faite à frère Gabriel. Pourtant, comme il s'est adouci sur beaucoup de points d'une façon tout à fait inattendue, je ne suis pas sans espérance. Venez donc, et, avant toutes choses, priez bien la sainte Vierge, car il ne faut pas se faire illusion ; il y aura de grands obstacles à renverser et Elle seule peut le faire.

À la date convenue entre le Père Abbé et elle, Marie Mossier, accompagnée, non de sa mère qui a persisté dans son héroïque résolution, mais de la mère d'un autre religieux de Chamba-

raiid, sonne à la porte du monastère. Son cœur bat plus vite qu'à l'ordinaire à la vue des murailles, derrière lesquelles vit son frère bien-aimé et qui ne lui permettront peut-être pas de le voir ; sa confiance s'affaiblit ! les obstacles semblent grandir à vue d'œil. Sa voix tremble d'émotion quand elle expose, à travers le guichet de la porterie, le but de sa visite.

' — Mon Dieu ! murmure-t-elle tout bas à ellemême, s'il allait me refuser ! Vierge bénie, faites que je le revoie, ne fut-ce qu'un instant !

Le Père Abbé arrive très promptement à l'appel du frère portier. Sa bonne et aimable physionomie, tout épanouie qu'elle soit par l'arrivée de la voyageuse, ne peut parvenir à dissimuler quelques préoccupations. C'est que, depuis son voyage, sans rien découvrir du complot tramé à Espirat, il a tàté le terrain et il a trouvé ce terrain militairement gardé et le frère Gabriel inébranlablement cantonné derrière sa résolution. Ne croyant ni sage ni prudent de compromettre par une intervention directe le succès définitif, il charge l'hôtelier, le bon P. Théodore, d'user de sa diplomatie pour amener son terrible lieutenant à la capitulation du parloir. Mais toutes les précautions oratoires du bon Père ne peuvent tenir contre les questions précises et pressantes de frère Gabriel, dont les soupçons sont éveillés

par l'annonce d'une visite inattendue, et bientôt, forcé dans ses derniers retranchements, il laisse échapper le nom de la visiteuse. A ce nom, le visage du frère blêmit et se contracte ; sans rien répondre, il va à sa table, écrit, d'une main fiévreuse, quelques mots sur une feuille de papier, qu'il remet, pliée, au bon P. Théodore.

— Portez, je vous prie, mon Père, sur-le-champ ce billet à la personne qui me fait demander.

Ce n'est certes pas le résultat que s'est proposé le bon Père Hôtelier ; il prépare une touchante et forte homélie pour ramener son subordonné à des sentiments moins absolus et plus humains ; mais le frère Gabriel est déjà rentré dans sa cellule dont il a fermé la porte avec précipitation, et le P. Théodore demeure interdit devant cette porte, tandis que derrière un pauvre frère à genoux, la tête dans sa main, pleure et prie.

Force est donc à l'ambassadeur de venir au parloir rendre compte de sa mission. Gardant un silence qui dans la circonstance n'est que trop éloquent, il se contente de remettre à Mlle Mossier le billet qui lui est destiné et qui ne contient que ces mots :

« Que Mlle Mossier ait à partir sur-le-champ de Chambarand et retourne près de sa mère où son devoir eût dû la retenir.»

A la lecture de celte sentence impitoyable, la pauvre sœur fond en larmes ; le bon abbé reste tout déconcerté ; au bout d'un moment, il reprend lui-même :

— Allons ! ne nous laissons pas aller au découragement. Il n'y a rien à faire pour le moment, si ce n'est d'attendre et de prier. La sainte Vierge seule peut faire revenir le frère Gabriel de sa détermination ; à nous d'obtenir par nos prières sa maternelle intervention !

Puis, pour distraire la malheureuse fille de la pensée douloureuse dont, malgré sa touchante résignation, son visage reflète l'amertume, le Père Abbé lui fait visiter toutes les parties de la Trappe dont la clôture n'interdit pas l'accès aux femmes. Il la conduit d'abord à l'église ; quel appel ému à la miséricorde divine sort du cœur de Marie Mossier, agenouillée vis-à-vis de la place qu'on lui désigne et où tant de prières ardentes pour elle se sont élancées de l'âme du moine vers Dieu ! Après avoir passé rapidement par les bâtiments d'exploitations, ils arrivent derrière le monastère. Les murs de clôture ne sont pas encore construits, et ils peuvent pénétrer jusqu'au jardin de l'Ave- Maria.

Il est bien difficile de dire l'émotion profonde qui s'empare de Marie, en entrant dans ce jardin dont elle a tant entendu parler et qu'elle connaît

si bien, même avant de l'avoir vu. dans ce domaine, cette œuvre de son frère bien-aimé, où tout a été créé par lui, où tout parle de lui. Ces allées, c'est lui qui les a tracées ; ces fleurs, c'est lui qui les a plantées ; ce monument, c'est lui qui avec son cœur et ses mains l'a élevé à sa patronne. Elle s'agenouille tremblante d'émotion à cette place où Gabriel vient s'agenouiller tous les jours ; elle lit et relit ces inscriptions, ces cris de l'âme que son frère a placés sur le trône de la Reine des cieux ; elle ne se sent plus seule ; il est là lui aussi. C'est avec lui et par lui qu'elle prie. Son cœur s'emplit d'une douce confiance et, quand elle lève ses yeux humides vers la Vierge immaculée qui d'en haut la regarde, il lui semble apercevoir un doux sourire illuminer le visage maternel. A ce moment un bruit de pas qui se rapprochent se fait entendre ; son cœur tressaille ; un moment elle croit à la réalisation immédiate du miracle demandé et espéré. Mais non, ce n'est encore que le Père Abbé, qui, par une délicate discrétion, n'a pas voulu gêner par sa présence la liberté des émotions de Mlle Mossier et qui vient la rechercher. L'épreuve n'est pas terminée.

Le lendemain soir Dom Antoine, qui pendant ce temps a vu le frère Gabriel selivrer à ses occupations ordinaires mais sans s'aventurer hors de la clôture,

croit le moment arrivé où il peut intervenir luimême. Il va le trouver dans sa cellule. Le frère semble l'attendre ; il est pâle et tremble. Mais l'œuvre de la grâce n'est pas encore accomplie. Le visage du trappiste reflète les luttes violentes qui se livrent en lui et les émotions que les douces et paternelles remontrances du Père Abbé soulèvent dans son cœur. Il est sur le point de s'avouer vaincu et de céder. Mais, se raidissant contre une concession qu'il considère dans ce moment comme une faiblesse et une lâcheté :

— Pardon, mon Révérend Père, dit-il d'une voix brisée par l'effort ; mais vous connaissez mes résolutions ; souvenez-vous de vos promesses, je vous en prie.

Le Père Abbé n'a plus à insister : fixant sur l'inflexible frère un regard ému et triste, il se retire, en disant :

— Eh bien, mon frère, croyez-moi. Priez bien votre Mère du ciel, qui vous éclairera sur ce que vous avez à faire.

Quelle nuit passe le frère Gabriel ! Quelles tortures de cœur éloignent le sommeil de ses paupières ! Comme il appelle par des cris désespérés la Vierge immaculée à son secours !

a OMère ! lui disait-il, c'est pour vous, pour être plus votre serviteur, votre fils, que j'impose à mon cœur ce douloureux sacrifice et que je déchire

en même temps l'âme de ma sœur bien-aimée. Mais en faisant cela, est-ce que je ne cède pas à mon obstination naturelle, est-ce que vous agréez ce sacrifice? Par pitié, ô ma mère, faites-moi connaître votre volonté ! »

Cette prière ardente, filiale est entendue de la Mère de toute miséricorde. Elle va dissiper les troubles, les doutes et les souffrancees de son serviteur. De même qu'au Mont-Cassin ce furent les larmes de Scholastique qui amenèrent la manifestation des volontés divines, les larmes doivent jouer leur rôle dans le combat de la nature et de la grâce qui se livre à Chambarand.

Le lendemain est le jour où Mlle Mossier doit reprendre la route de l'Auvergne, emportant la blessure faite à son cœur, mais aussi la paix, prix de sa généreuse acceptation de la croix. Après la messe matutinale, le frère André se rend, pour les devoirs de sa charge de portier, à la cellule du Père Abbé. Frère André est le vétéran du monastère, un de ces frères simples et généreux qui savent s'élever à la pratique des plus hautes vertus, un de ces petits à qui le ciel donne avec amour ses lumières; le Père Abbé l'a en grande estime et affection et tous les moines le tiennent pour un vrai serviteur de Dieu. Quand il entre dans la cellule abbatiale, il trouve Dom Antoine à genoux au pied de son crucifix et en proie à une

vive émotion : c'est que pour lui aussi la nuit a été singulièrement agitée : son cœur paternel souffre de voir son bien-aimé frère Gabriel s'obstiner dans une voie fâcheuse pour lui et crucifiante pour les autres : en pensant à la tentative infructueuse qu'il a faite lui-même la veille au soir, en se représentant la douleur résignée et touchante de Mlle Mossier, le bon vieillard laisse tomber ses larmes. Avec la liberté filiale d'un moine envers son abbé, le frère André s'enquiert de la cause de ce trouble et de ces larmes, et le Révérend Père ne fait pas difficulté à le rendre confident de ses peines.

— Me permettez-vous, mon Révérend Père, d'aller dire un mot au frère Gabriel. C'est bien présomptueux de ma part de me proposer pour cette tentative. Mais il me semble que j'y suis poussé par le bon Dieu.

— Allez donc, mon bon frère ; et que la sainte Vierge vous bénisse et vous fasse réussir !

C'est dans la simplicité de son àme, mais aussi avec la force persuasive de sa conviction et l'éloquence de son cœur que le vieux moine adresse sa véhémente objurgation à ce frère pour qui il ressent tant d'estime et d'affection et qu'il veut à tout prix retirer de la voie fausse et douloureuse où il s'est engagé :

— Comment, mon frère Gabriel, c'est vous qui

faites pleurer notre Révérend Père : car je viens de voir de grosses larmes tomber de ses yeux, et cela parce que son fils a refusé d'écouter ses conseils, de se rendre à ses supplications ! C'est vous qui avez fait cela ! vous, le serviteur de la Vierge immaculée î Et vous croyez faire œuvre agréable à cette Mère si compatissante et si bonne, en blessant le cœur de votre Père, de celui qui est institué pour vous faire connaître les volontés de Jésus et par conséquent les siennes, sans compter les autres cœurs que vous brisez et que Marie aime bien î Croyez un pauvre misérable moine qui vous aime bien. En agissant comme vous le faites, vous suivez votre sens propre et vous vous trompez. Au nom de la bonne Mère, allons! allons vite nous jeter aux pieds de notre Père Abbé et lui demander pardon !

A ces mots que dans leur simplicité l'émotion du vieillard rend éloquents et que féconde la bénédiction de la Mère du ciel, le frère Gabriel se dresse :

— Oui, vous avez raison, je suis un malheureux. Merci, merci 1

Et le voilà qui court vers la cellule abbatiale et se jette aux pieds du Père Abbé, en disant :

— Pardon, mon Révérend Père, pardon ! faites de moi tout ce que vous voudrez !

Le cœur plein d'une joie paternelle et les yeux

humides d'une douce émotion. Dom Antoine relève son enfant, le presse sur sa poitrine. Puis, tous les deux à genoux disent VA ve Maria d'action de grâces, et se rendent au parloir.

Le P. Théodore, envoyé comme messager de l'heureuse nouvelle, va chercher Marie Mossier : elle est au fond de l'église ; à la messe matutinale elle a reçu le Dieu de toute consolation, elle prolonge, la tête dans ses mains, l'action de grâces, offrant son sacrifice et demandant des forces pour ne pas faiblir avant la fin. Elle suit le PèreHùtelier qui s'est contenté de lui dire que le Père Abbé l'attend au parloir.

Les grandes joies sont difficiles à dépeindre : l'on peut s'imaginer sans peine quels sont le saisissement, la surprise, l'allégresse, qu'éprouve la pauvre fille lorsqu'elle aperçoit, debout auprès du Père Abbé, son frère, son cher Gabriel, qui fixe snr elle un regard doux et ému et lui tend les bras. Dom Antoine, après avoir joui de la joie de ses deux enfants, se retire avec discrétion, et les laisse à leurs épanchements.

Saint Grégoire, après avoir dit comment saint Benoît fut forcé par l'intervention divine de rester contre sa volonté dans la maison de l'entrevue, ajoute : « Et ainsi il arrive que le frère et la sœur passèrent toute la nuit à Aeiller et se rassasièrent mutuellement par leurs saints entretiens sur la

vie spirituelle. » Ainsi en est-il pour le frère et la sœur à Chambarand, la conversation se prolonge intime, affectueuse, surnaturelle; l'un l'autre, ils s'ouvrent leurs cœurs tout enflammés d'amour divin ; comme Benoît et Scholastique, comme Monique et Augustin sur la plage d'Ostie, ils s'entraînent au-dessus des choses de la terre pour se repaître de la contemplation des beautés éternelles.

Et le soir arrive, l'heure inexorable du départ du train qui doit emmener les voyageurs approche. Il faut que le Père Abbé aille découvrir le frère et la sœur dans le jardin de l' Ave-Maria aux pieds de la Vierge immaculée et les avertir qu'il est temps de redescendre sur la terre.

Le frère Gabriel et Marie Mossier se mettent à genoux, font ensemble une dernière prière, puis se séparent en se disant au revoir dans le ciel ; et tous deux emportent dans leurs cœurs, de ces heures bénies, des trésors d'amour divin, de tendresse surnaturelle, d'aspirations célestes qui vont illuminer, féconder et consoler le reste de leur pèlerinage terrestre.

Dans le chapitre suivant de la « Vie du saint Père Benoît», saint Grégoire nous montre, trois jours après son entretien avec sa sœur, notre bienheureux patriarche en oraison dans sa cellule apercevant «l'âme de Scholastique qui, sortie de

son corps, s'élevait sous la forme d'une colombe et pénétrait dans les mystérieuses profondeurs du ciel ». Nous avons à ajouter ici un épilogue semblable au récit de l'entretien de Chambarand.

Quelques mois plus tard, pendant que Marie Mossicr repaît son aine des suaves souvenirs de l'entrevue fraternelle et y puise de nouvelles ardeurs pour le service et l'amour de Jésus et de Marie, et des aspirations de jour en jour plus intenses vers la céleste patrie, la maladie vient la frapper : c'est Yinfluenza ; ce mal en apparence si peu de chose, qui est comme l'ironie lancée par la Providence à l'orgueil de la science humaine, fait rapidement des progrès ; les remèdes sont impuissants à conjurer les implacables pas en avant de la mort. Marie Mossier qui a eu depuis longtemps de mystérieux pressentiments, ne tarde pas à perdre une à une ces illusions de l'être jeune encore et rivé à la vie : elle voit se dresser devant elle la perspective de l'issue fatale avec ses aspects répugnants à la pauvre nature mais au^si avec ses reflets du ciel. Elle puise les consolations et les forces nécessaires au grand passage dans les souvenirs de l'entretien de Chambarand et dans les lettres toutes célestes qui lui arrivent de la Trappe. Le frère Gabriel, qui a compris alors les desseins de la sainte Vierge et les dispositions de la Providence, se consacre de tout cœur à ce

ministère de charité spirituelle envers les âmes qui lui sont si chères et qui semblent lui avoir été confiées :

Pauvre petite sœur, écrit-il le 17 juillet 1090, confiance et courage ! Ce que nous ne pouvons pas, nous, fétus de paille, brins d'herbe desséchés, misérables vers de terre, la Toute-Puissance suppliante le peut. Tout ce que son Fils Jésus peut, elle le peut par ses prières. Adressons-nous donc à cette Mère de toutes les tendresses.

Puis c'est à sa mère qu'il adresse ses consolations dans l'affreuse amertume qui étreint son cœur en face de la croix :

Confiance ! confiance ! pauvre mère éplorée, tu retrouveras un jour pour ne plus la quitter jamais celle qui te coûte aujourd'hui tant de larmes !

Mais le mal fait ses ravages implacables ; les crises se multiplient : les forces disparaissent : l'issue fatale se rapproche. Le frère Gabriel est là tout entier à sa tâche charitable :

Courage ! confiance, petite sœur ! regarde, c'est Elle qui vient te chercher, cette gracieuse Souveraine. Vois, vois son ineffable et céleste sourire ; c'est la Reine du ciel ! C'est la paix, la joie, toutes les délices, au rivage où tu vas aborder. Ah ! jette-toi avec une filiale confiance dans les bras de Marie ! Perds- toi avec amour dans l'immensité du Sacré Cœur de Jésus !

Recueillons aussi ce petit billet écrit quelques

jours après et qui, à son arrivée doit être déposé sur un lit de mort :

Et vous, bonne mère, bonne tante, que je vois là pleurant près de cette couche, oh ! retenez vos larmes, refoulezles en vos cœurs, car il n'est pas question de mort, mais plutôt de splendide épithalame : notre bien-aimée entreaux noces éternelles.

En effet, le 2 septembre 1880, Marie Mossier s'éteint après d'indicibles souffrances héroïquement supportées ; elle accueille la grande libératrice avec un doux sourire et en laissant échapper de ses lèvres décolorées les dernières paroles de sa voix expirante :

« Que je suis heureuse de mourir ! Je serai au ciel dans les bras de la sainte Vierge avec mon frère Gabriel ! »

Quand le trappiste reçoit la nouvelle officielle de cette mort avec tous ses détails si consolants, il se met à pleurer. Saintes larmes que Jésus, le Jésus de la veuve de >"aïm et de Lazare, permet et demande et qu'Augustin versa sur la dépouille de Monique. Mais, illuminées par sa Mère du ciel, les regards intérieurs contemplent l'âme de sa sœur, épurée par la souffrance, embrasée par l'amour, s'élever au-dessus de la terre et dis paraître dans les irradiations du ciel. Et alors la douleur naturelle lait place à un surnaturel en-

thousiasme et à une sainte envie qui s'exhalent en un hymne d'allégresse :

Du sein de la gloire où tu règnes à jamais, ô ma sainte sœur, ma Marie bien-aimée, lève tes mains suppliantes. Si, dans l'éternelle félicité il pouvait y avoir des larmes, je te dirais : Avec tes grands yeux bleus, prosterne-toi devant la toute-puissante et toute clémente Reine des Anges, afin qu'elle m'obtienne de son divin Fils de voir finir bientôt les jours de mon pèlerinage dans la triste vallée des douleurs et qu'il me soit donné de chanter aussi sans cesse et toujours l'éternel Magnificat dans la céleste patrie I

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