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CHAPITRE XXIII

COMMENT LE FRLIiE GABRIEL ACCOMPLIT SA DERNIERE ÉTAPE VERS LE TERME DÉSIRÉ

Quand un de ces être», que les liens du sang, les affections du cœur, la similitude de l'âge rendent si bien vôtres, vient à tomber, fauché par la mort, en dehors des douleurs, compagnes forcées de toutes les séparations delà terre, cette catastrophe produit dans votre âme un avertissement providentiel que votre tour ne tardera pas à arriver, et que pour vous aussi la dernière heure fera bientôt entendre ses funèbres sons : cet avertissement est toujours une grâce de Dieu, qu'il retentisse soit comme le signal d'alarme prémunissant les pécheurs contre les revendications imprévues de la justice éternelle, soit comme le chant de l'espérance montrant au juste, pour relever ses énergies, et la fin et la récompense de ses efforts. A la mort de sa sœur, le frère Gabriel a accueilli cette grâce avec reconnaissance et salué avec enthousiasme l'aurore du jour de l'éternité qui commence à blanchir son horizon terrestre. Cette joie spiri tuelle n'est pas pour lui la lâcheté du soldat qui désire être relevé du poste dangereux avant la fin de la bataille ; c'est l'amour qui soupire après le

réunions définitives et vient se perdre dans le sentiment de l'abandon, par lequel la créature attend, ferme et résignée, l'heure de Dieu. Pour lui, il croit à sa mort prochaine, et il sourit à la mort ; car sourire à la mort c'est sourire à la bienheureuse éternité, c'est sourire au bon Maître Jésus, à Marie Immaculée. Il se prépare à la mort: depuis son entrée à la Trappe, sa vie monastique n'a été qu'une préparation incessante au dernier passage et nous avons vu comment l'influence bénie de la Vierge immaculée l'a de plus en plus détaché de la terre et acheminé vers le ciel.

La dernière partie de la vie des saints revêt en général un aspect plein d'une douce majesté et illuminé déjà des reflets de l'au-delà ; c'est le soir d'un beau jour, alors que le soleil couchant dore l'extrême horizon de ses derniers rayons et que le calme de la nuit s'avance, éteignant tous les bruits et les agitations delà terre : c'est aussi l'aube du jour qui se lève, où la lumière irise timidement d'abord les sommets des montagnes, puis s'étend, envahit tout et annonce l'arrivée de l'astre là-bas, au fond de l'horizon. Les infirmités, les maladies sont venues tarir les puissances de l'activité humaine ; à la lutte, à l'effort succèdent le calme et la passivité ; la créature vaincue par le temps ne peut plus agir : son rôle ici-bas se borne désormais à souffrir et enfin à mourir ; rôle bien triste aux

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yeux du monde qui passe méprisant devant ces impuissances et ces décrépitudes ; mais admirables aux yeux de Dieu vers qui montent, comme une prière non interrompue, les volutes d'encens de ce sacrifice ; et fécond aussi, parce que quoique silencieuse elle est bien éloquente la prédication de la patience dans la torture qui déchire, du doux et amoureux sourire vers le ciel.

La vie du frère Gabriel, après les transformations. les épreuves et les crises ménagées par la Providence, a maintenant acquis cette stabilité, soit intérieure, soit monastique, qui lui permet son plein épanouissement ; il est ancré dans un port, d'où il ne sortira que pour le suprême voyage. Il partage son temps entre l'hôtellerie, où nous avons dit son bienfaisant apostolat et le jardin de l'Avc- Maria, où il vient prier et faire prier les autres. L'affection paternelle que de tout temps lui portait le Père Abbé s'est transformée par la force des circonstances en une profonde amitié et une confiance absolue : l'humble convers est devenu le confident intime de son supérieur. Dom Antoine déverse dans ce cœur affectueux les amertumes du sien quand les épreuves viennent l'accabler ; — lui soumet ses difficultés pour le présent, ses préoccupations pour l'avenir ; — prend les conseils de ce moine doué de sa délicatesse de sentiments, de son sens droit, de son intelligence

illuminée des clartés surnaturelles; et son cœur, prêt à défaillir sous l'effort de la tempête, se redresse réconforté, quand le frère lui a dit de sa voix cordiale et résolue :

— Ne craignez rien , mon Père. Notre-Dame de La Salette, qui veille sur nous du haut de sa montagne, veut que sa Trappe de Chambarand soit dans l'épreuve ; mais Elle ne la laissera pas périr !

C'est que le frère Gabriel ne se contente pas de donner à son Père les consolations de sa tendresse et les lumières de ses conseils, il y joint l'aide bien autrement efficace encore de ses prières et de ses mortifications. Ces relations intimes, fréquentes, presque quotidiennes, sont pour le Père et le fils une abondante source de lumières spirituelles et de consolations réciproques.

Nous ne ferons que mentionner ici en passant un travail qui est confié au frère Gabriel, dont il s'acquitte supérieurement et qui lui vaut encore une de ces récompenses humaines, bien méprisable à ses yeux, mais honorable pour son monastère. En 1888, sur la demande qui lui en a été faite par les autorités départementales, le Père Abbé autorise l'établissement dans la Trappe de Chambarand d'une station pour les observations météorologiques dans la région et désigne le frère Gabriel pour s'acquitter de cette mission. Ce dernier, après avoir reçu delà commission scientifi-

que tous les instruments nécessaires, baromètres, thermomètre, pluviomètre, etc.. procède à l'installation de son observatoire : ce qui n'est pas difficile car la nature a donné à Chambarand toutes les conditions désirables pour cette destination. Du haut de son observatoire, cet agent encapuchonné, correspondant de la Société de météorologie de France, accomplit, pendant de longues années, sans appointements, mais avec une exactitude à la fois monastique et militaire, sa scientifique mission. Il mérite, à diverses reprises, d'être félicité par le préfet de l'Isère ; les préfets avaient dans ce temps la possibilité d'avoir avec les moines d'autres rapports que ceux de les jeter à la porte de leurs monastères et d'expurger le pays de ces êtres inutiles, malfaisants et dangereux. Le 3 novembre 1391, le ministre de l'instruction publique lui décernait une « médaille de bronze en récompense des observations météorologiques qu'il faisait depuis plusieurs années avec un zèle et une exactitude qu'il était heureux de reconnaître » . À la vue du bronze officiel, du diplôme, des témoignages de la satisfaction ministérielle, un léger sourire, bien désabusé, se dessine sur les lèvres du frère ; il se réjouit du plaisir qu'il cause à son abbé et du service qu'il a pu rendre à son monastère, mais cette fois, il n'a plus à lutter contre son amour-propre : la victoire est trop facile pour un vétéran comme lui.

Cette maladie, que nous venons de voir enlever de ce monde Marie Mossier, l'influenza vient s'abattre en 1895 sur Ghambarand, étendant ces ravages sur cette communauté et récoltant sa moisson pour le ciel. Nombreux sont les moines atteints par le fléau : le frère Gabriel compte parmieux. Deux convers sont rapidement emportés et le Père Prieur succombe lui-même le 19 mars, après quelques jours de maladie, et sous la protection de saint Joseph, va dormir son dernier sommeil. Le frère Gabriel a laissé ce qui lui restait de forces à la bataille, mais la mort n'a pas encore cette fois voulu de lui. Il ne peut s'empêcher de porter de son lit de l'infirmerie un regard d'envie sur le vénérable moine que le bon Maître vient de rappeler à lui et de s'écrier :

« Quelle chance ! s'en aller au ciel dans les bras de saint Joseph ! Quelle chance ! »

Au bout de quelque temps, il peut quitter l'infirmerie. Le séjour qu'il vient d'y faire a opéré sa transformation et a fait de lui un vieillard à la grande taille voûtée. Mais si le corps est fini et ne conserve plus que quelques étincelles dévie, l'âme demeure dans son irréductible énergie et semble même puiser de nouvelles vigueurs dans ses anéantissements physiques. A sa sortie du séjour des malades, il va trouver le Père Abbé pour plaider près de lui une cause qui lui tient bien au cœur.

— Eh bien ! mon révérend et bien-aimé Père, me revoilà : le bon Dieu n'a pas encore voulu de moi ! me voici plus rosse, plus inutile que jamais, condamné à traîner pendant quelques jours encore ma misérable vie. Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Je viens de faire une expérience consciencieuse, persévérante et, il me semble, concluante : mon estomac se refuse absoment à laisser passer les viandes du régime de l'infirmerie, tandis que la nourriture ordinaire delà communauté me sourit davantage et passera peut-être avec moins de difficulté. Je vous prie donc de me permettre d'aller reprendre ma place au réfectoire. Et puis, je vous en supplie, autorisezmoi à reprendre aussi ma place au chœur pour tous les autres exercices. Cette rentrée dans la plénitude de ma vie monastique, si elle ne doit pas prolonger mon existence, ne l'abrégera pas non plus ; si elle ne me donne pas de forces physiques, ne m'en enlèvera guère ; et ce sera une telle consolation pour les quelques jours que le bon Dieu veut que je passe encore icibas !

Le Père Abbé contemple avec une vive émotion ce squelette décharné qui lui parle et attache sur lui un regard suppliant. Il ne se sent pas le courage d'infliger à son enfant, à son ami, une tristesse qui, il s'en rend bien compte, ne peut avoir aucune

influence sur la durée d'une existence inexorablement condamnée à brève échéance.

— Allons, mon cher fils, je vous accorde ce que vous demandez ; mais cela à la condition expresse que, dès que vous vous sentirez plus fatigué, vous irez vous reposer sur votre lit, que vous mangerez de tout ce que vous désirerez et tant que vous le pourrez. Vous vous conformerez à ces prescriptions, comme un fils qui veut faire plaisir à son père, comme un vrai moine qui veut accomplir en tout et jusqu'au bout la volonté de Dieu.

Le frère essaye de s'agenouiller devant son supérieur pour exprimer sa religieuse soumission et sa filiale reconnaissance, mais ses jambes flageolent sous lui, et avant qu'il ait pu réaliser son dessein, le Père Abbé l'a déjà béni et pressé sur son cœur,

Dès lors commence cette période dernière, ce couronnement de sa vie monastique. Malgré son épuisement chaque jour grandissant, malgré les intempéries des saisons, il ne perd pas un exercice régulier, il ne manque à aucune de ses obligations monastiques . Quand les religieux voient ce pauvre moribond se traîner péniblement sous les cloîtres, la taille voûtée, la tête penchée, frottant avec énergie ses mains exsangues l'une contre l'autre pour chasser la froidure envahissante, et souriant

malgré tout à ce Dieu pour qui il est heureux de souffrir, ils sïnelinent avec respect et le contemplent avec une émotion attendrie. Toujours debout au son de la cloche, avec les plus vaillants il est à l'église à deux heures du matin ; à trois heures, il prend gaillardement sa part au travail de la portion, où les convers préparent les légumes destinés au repas du jour : à quatre heures il revient avec bonheur à l'église pour la messe matutinale des convers ; tous les jours il s'y nourrit du pain de vie et y trouve la force pour la quotidienne étape du voyage vers la Patrie. A cinq heures seulement il peut rentrer dans sa cellule de l'hôtellerie pour réchauffer ses pauvres membres grelottants auprès d'un feu qu'il parvient avec peine à allumer, pourvu que le vent n'y mette obstacle et ne l'oblige à se sauver par la fuite des tourbillons de fumée qui ont bientôt envahi la cellule. Le bon vieillard se frotte alors les mains avec une rude énergie, en répétant son exclamation favorite :

a Aïe ! aïe ! quel temps ! quel rude temps ! mais nous nous réchaufferons là-haut sur le cœur de la bonne Mère ! »

Il fait dans la bonne volonté de sa conscience monastique tous ses efforts pour manger, pour réparer par une alimentation suffisante des forces qui disparaissent de jour en jour. Mais ces elïbrts

sont impuissants; l'estomac en révolte refuse son service. Il supporte en petite quantité la soupe frugale des Trappistes. Un jour un perfectionnement culinaire est sur le point de compromettre ce mince résultat. Les us de la Trappe proscrivaient l'emploi des épices dans l'apprêt de leurs pauvres légumes. Lors de la réunion de toutes les congrégations cisterciennes, cette proscription fut supprimée dans les nouvelles constitutions. Le frère cuisinier qui est un méridional salue avec bonheur cette innovation aussi conforme à ses goûts personnels que favorable à l'exercice de ses talents professionnels. Aussi s'empresse-t-il d'user de la permission et de relever avec du poivre et quelques gousses d'ail, si agréables aux palais des riverains du Rhône, la fadeur de la soupe conventuelle. Cet essai est accueilli avec faveur par tous les estomacs des moines. Seul, celui du frère Gabriel s'insurge absolument ; ce dernier fait tous ses efforts pour triompher de ses répugnances et ne pas aller à l'encontre des goûts de la communauté. Il est bientôt obligé de se déclarer vaincu et d'aller demander au Père Abbé de priver son vieux moine de la soupe perfectionnée et de le remettre à l'ancien régime.

Malgré cette capitulation devant l'ennemi, le succès n'est pas de longue durée, et au bout de quelques jours, la soupe ancien modèle ne trouve

pas plus grâce que l'autre devant les répugnances du pauvre malade. Ce n'est qu'avec quelques cuillerées de café, ou quelques côtes d'orange, qu'on peut l'empêcher de mourir. Avec son énergie il trouve pendant quelques jours encore la force de se lever pour aller à la messe matutinale et y recevoir son pain quotidien. Puis il revient s'étendre inerte et impuissant sur sa pauvre couche pendant que, dans ce corps prostré, l'âme commence avec ce Jésus qui repose en elle, ces entretiens ineffables, préludes de ceux de l'éternité. Le dénouement fatal se rapproche avec rapidité. Sans avoir la force de manifester ses sentiments à l'extérieur, le frère Gabriel ne se fait pas illusion ; il sent venir la mort ; il la salue dans les saints empressements de son amour ; son âme emprisonnée dans ce corps défaillant voudrait hâter sa délivrance et a de sublimes envolées en haut. Une seule chose attriste le bon frère et lui fait désirer une petite prolongation de sa vie : son Père Abbé, celui qui l'aime tant et pour qui il a une si vive affection, est absent et ne doit rentrer que dans quelques jours. Malgré son désir ardent de mourir, le frère Gabriel voudrait bien ne pas le faire avant que Dom Antoine soit là pour le bénir et lui donner la permission de quitter le monastère, pour le ciel.

Ces désirs si monastiques vont être exaucés

grâce à une pensée suggérée par la Providence au R. P, Jean-Baptiste *, qui vient d'être envoyé de son monastère d'Aiguebelle pour être le Père temporel de celui de Chambarand. Ce dernier a l'idée de recourir au jus de viande concentré dont une invention récente a permis d'augmenter remarquablement la puissance nutritive, pour redonner un peu de vie à ce corps défaillant. Il fait sa proposition au frère Gabriel qui sourit doucement mais refuse.

— Comment, vous refusez la vie ! vous ne pouvez pas faire cela 1

Mais le frère sourit toujours et de ses grands yeux doux semble dire : Vous avez beau faire, je ne me fais pas d'illusion. Je vais mourir, ma bonne Mère m'appelle. Ne m'empêchez pas d'aller la retrouver.

— Et bien, repartit le Révérend Père qui lit dans sa pensée, dans ses yeux, dans ses signes de tête, écoutez-moi. Je vous demande cela, et comme votre ami et comme Père temporel de Chambarand.

A ces paroles, le frère Gabriel se retrouve le moine obéissant jusqu'à la mort : il s'incline en murmurant de sa voix éteinte :

— Qu'il en soit fait comme vous l'ordonnez.

1. Il devait succéder plus tard à Dom Antoine sur le siège abbatial de Chambarand qu'il occupe avec un grand éclat encore aujourd'hui.

Puis au bout d'un moment de silence, fixant sur le Père son regard empreint d'une clarté céleste et d'une douceur angélique :

— Oh! par pitié, mon cher Père, ne retardez pas trop mon départ vers Elle. Je compte tant aller la voir avant Pâques !

Le produit raffiné de la civilisation ou plutùt de l'anémie contemporaine, qui fait alors sans doute pour la première fois son apparition à la Trappe, produit sur le frère Gabriel des effets tout à fait inattendus. Son estomac rebelle jusqu'ici à toute alimentation le laisse passer sans trop de difficulté; ce jus de viande, imposé au nom de l'obéissance, donne au pauvre mourant des forces relatives et lui procure la prolongation de vie nécessaire pour que le Père Abbé puisse l'assister à ses derniers moments et lui donner obédience pour le ciel.

Le P. Jean-Baptiste, encouragé par ce premier succès, veut remplacer par un oreiller bien doux la rude bûche mal équarrie qui sert à soulever la tête fatiguée du malade, par des couvertures neuves et chaudes les vieilles loques sous lesquelles il grelotte. Mais le frère Gabriel l'arrête en fixant sur lui un regard d'indicible douceur et en lui disant bien bas :

— Oh! par pitié! laissez-moi mourir en trappiste. C'est bien en trappiste qu'il va mourir.

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