‹ Du champ de bataille à la TrappeChapitre 5 sur 44 · LES PRÉLUDES · texte numérisé non relu

LES PRÉLUDES

Gomme nous venons de le dire, nous nous proposons ici, moins de faire une vulgaire biographie qui, clans la circonstance présente, pourrait être condensée dans bien peu de lignes, que d'étudier une âme et de la suivre dans ses étapes successives vers le but que Dieu voulait, quelle ignorait elle-même et dont elle se fût peut-être détournée sans les paternelles condescendances et les patiences ineffables de son guide divin. — Bien qu'il semblerait en résulter pour nous la nécessité de ne suivre notre héros que depuis l'âge où son âme est sortie de son état passii pour entrer dans l'activité de son libre arbitre, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot des

préparations éloignées ou prochaines de cette vie spirituelle, des semences mystérieuses et fécondes déposées dans l'àme de l'enfant pour les moissons de l'avenir ; Dieu n'attend pas en effet, pour s'occuper d'une de ses créatures, le moment où elle apparaît à la vie : du fond de son éternité. sa science universelle l'a distinguée au milieu des contingences de l'avenir, son amour infini l'a enveloppée de ses sollicitudes ; — sa providence a tout dispo se pour mettre cet être qui n'est pas encore, à même d'accomplir la mission qui lui est assignée ici-bas. L'histoire d'un homme serait bien incomplète et souvent incompréhensible si n'étaient au moins indiquées les préparations providentielles de sa vie et les dispositions du cadre où il doit naître, se développer et agir, pour porter ses fruits, exercer son influence et accomplir son œuvre d'ici-bas.

Une des préparations les plus admirables est la famille : la famille perpétuant à travers les siècles sa personnalité distincte et ses traditions; — la famille avec son trésor moral où viennent s'accumuler les vertus et les œuvres des générations successives pour en épancher le fruit sur leurs descendants.

La Providence a préparé pour notre héros un de ces milieux bénis où l'action dhine peut s'épanouir à son aise. Les Mossier étaient une vieille

et honorable famille originaire de la Haute-Auvergne ; un d'entre eux, savant chimiste, professeur à l'École centrale de Clermont à la fin du dix-huitième siècle, et plusieurs médecins considérables dans leur région ont jeté un lustre local sur leur race. C'est bien le type de ces familles de vieille bourgeoisie, qui, au fond de leur province, jouissaient jadis d'une réelle et légitime influence : les générations se succédaient nombreuses sous la bénédiction de Dieu et se léguaient les unes aux autres, comme leur plus précieux héritage, une foi solide comme le granit des montagnes du pays et une honnêteté qui ne sut jamais transiger.

Pendant la tourmente révolutionnaire, à ces heures troublées où chacun donne la mesure de sa valeur morale, le chef de la famille, pharmacien de renom à Clermont, qui a conservé dans son foyer toute l'intégrité de la foi des ancêtres et les intransigeances de leur honneur, repousse avec obstination toutes les propositions d'un achat avantageux de biens d'Église, malgré la charge de l'éducation et de l'entretien de ses treize enfants : « La fortune, répond-il, c'est de la glu ; qui la touche, s'y attache et je ne veux pas que mes enfants puissent être tentés. »

Du côté maternel, Gabriel Mossier n'est pas moins bien partagé et trouve là aussi une ample moisson de nobles exemples et de bénédictions à

recueillir. Sa bisaïeule, Anne Nugère, était veuve au moment de la Terreur ; elle habitait sa modeste maison, seule avec sa fille, une enfant presque au berceau, qui devait devenir la grand'mère de notre héros. Sans se laisser arrêter par la pensée de son isolement, par sa sollicitude pour cette enfant, à qui elle allait faire partager tous ses dangers, l'héroïque femme fit de sa demeure, pour les prêtres réfractaires de la contrée, un asile où ils pouvaient pendant le jour cacher leur vie traquée et reposer leur tête mise à prix et, pendant la nuit, exercer leur ministère et célébrer le saint sacrifice. Elle fut dénoncée, arrêtée, jetée en prison avec sa fille qu'elle ne pouvait abandonner ; le tribunal révolutionnaire les condamna à mort. Sa tête allait rouler sur l'échafaud, lorsque le 9 thermidor vint sonner l'heure de la délivrance. Si le martyre ne fut pas consommé, il n'en fut pas moins fécond en bénédictions pour sa famille et eut une influence directe sur les destinées de Gabriel Mossier. C'est à Espirat, dans cette maison qui a été témoin de si grandes et de si belles choses, qui a abrité la vie de prêtres persécutés et l'héroïsme d'une pauvre femme, qu'il va passer la plus grande partie de son enfance et qu'il viendra se retremper, pendant les vacances de sa vie de collégien et les congés de sa carrière militaire, dans les joies réconfortantes de la

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famille ; c'est de là qu'il partira pour la Trappe. La prison où Anne Nugère confessa sa foi devint le premier collège que les Jésuites ouvrirent en France ; c'est dans ces murs bénis que Gabriel doit faire son éducation et entendre le premier appel d'en haut vers la vie monastique.

Telles sont les préparations morales de la Providence ; c'est dans cette famille chrétienne, dans cette atmosphère tout imprégnée de mâles vertus et d'honneur, que naquit, le 2T> août 1835, Gabriel- Antoine Mossier, à Chavaroux, humble village d'Auvergne où son père Jean dirigeait l'exploitation d'un important domaine. Moins d'un an après, ce dernier abandonne l'agriculture pour l'administration et mène désormais la vie nomade d'un fonctionnaire, changeant de résidence à chacun de ses avancements. Dès lors Espirat devient le centre habituel de la famille. L'habitation des Tixier 1, quoique modeste, est assez confortable, avec son jardin spacieux, ses vertes prairies arrosées par de nombreux ruisseaux ; la vue s'étend au loin sur la plaine fertile bordée à l'horizon par son cadre de montagnes aux pentes pittoresques et boisées, aux cimes sévères garnies de leur couronnement de roches noirâtres. C'est dans ce

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