Famille maternelle de Gabriel
cadre inondé d'air, de lumière et de vie que nous devons aller retrouver notre petit Gabriel, charmant enfant à l'œil noir et intelligent, à l'expression mutine. Il est sur les genoux de sa mère, qui, entre deux sourires, lui apprend à taire son signe de croix, à joindre ses petites mains et à dire sa prière. Oh ! l'éducation de la mère, qui peut en parler sans émotion ? Qui ne trouve là, dans ces entretiens cœur à cœur où la mère, avec son enfant sur les genoux, se lait entant comme lui pour façonner son âme et y semer l'amour de Dieu, l'origine de sa vie morale et religieuse? C'est là que notre intelligence a appris à croire et notre cœur à aimer. C'est à cette douce école que le petit Gabriel va puiser, avec les principes de sa foi et de sa piété, le sentiment qui sera la caractéristique, le mobile principal et pour ainsi dire le pivot de toute sa vie, l'amour ardent et constant pour sa Mère du ciel, pour la très sainte Vierge Marie.
Au commencement des légendes des vies de saints qui figurent dans le bréviaire nous lisons bien souvent que, dès sa plus tendre enfance, tel saint donna des indices précieux de ce qu'il devait devenir plus tard. Sans vouloir révoquer en doute une telle assertion qui est bien générale et ne s'appuie ordinairement sur aucun fait précis, nous devons avouer que nous n'avons rien trouvé
qui nous permette d'employer une formule analogue pour les débuts de la vie de notre héros. Si nous recueillons les souvenirs conservés de ces années dans les cœurs des siens, nous pouvons placer, dans le cadre que nous venons de dire, un jeune enfant un peu taciturne, assez indopendant, très entreprenant, malgré l'éducation féminine de sa mère et d'une sainte tante, qui s'occupaient exclusivement de lui ; nous suivons Gabriel dans ses ébats enfantins, s'enivrant de grand air dans les vastes espaces de la campagne ensoleillée, grimpant sur les arbres et parfois les dégarnissant de leurs fruits. Un peu plus tard, quand sa taille s'est développée, avec les initiatives de sa nature ardente, nous l'apercevons emporté par sa passion pour le mouvement et les chevaux, oubliant à la sortie de l'école le chemin de la maison, où l'attend l'inquiète sollicitude de sa mère, pour se hisser à côté du postillon dans une de ces malles-postes qui, dans ce temps-là, éblouissaient nos imaginations d'enfants par la rapidité vertigineuse de leurs allures et tâchaient de soutenir vaillamment la concurrence, ou du moins l'honneurdudrapeau, contre les nouveaux moyens de transport, contre les chemins de fer. Gabriel est là-haut perché, les cheveux au vent, tout entier à la vue des maisons, des arbres qui fuient derrière lui, des chevaux qui dévalent fumants le
long des pentes abruptes, au bruit des grelots de leurs colliers, des claquements du iouet et des chiens qui aboient en se sauvant : rappelé au sentiment de la réalité quand la malle s'arrête au premier relai, l'enfant descend des hauteurs de sa situation et reprend le chemin du logis, heureux de la large provision d'air et de mouvement qu'il Aient de prendre, mais un peu inquiet de l'accueil qui l'attend au retour.
iNous sourions à la vue de ces exubérances d'une nature vigoureuse ; nous avouons pourtant que nous y découvrons plutôt la silhouette d'un capitaine de cavalerie que celle d'un moine ; mais cet enfant, qui a dans son âme les germes de beaucoup de vertus et de vices, et chez qui la force de la volonté permet de prévoir une existence sortant du vulgaire, a, avec tout cela et au-dessus de tout cela, comme nous l'avons dit plus haut, un amour prédominant pour la sainte Vierge, et Marie se met à son œuvre suave et maternelle, pour combattre les défauts, développer les qualités et faire de cet enfant le serviteur de Dieu dont nous allons dire la Aie.
Avec le tempérament que nous venons de dire, il ne tarde pas à devenir urgent de remplacer pour Gabriel l'éducation maternelle par une formation plus virile et par là même plus appropriée aux exigences de sa situation psychologique.
Ce n'est pas sans déchirement de cœur que Mme Mossier, après avoir compris l'utilité du sacrifice, renonce à poursuivre cette œuvre à laquelle elle a consacré toutes les puissances de son intelligence et de son cœur et se résigne à confier à d'autres cet enfant qu'elle aime si profondément, si chrétiennement, dont elle est si fière, et dont la continuité de son dévouement envers lui la fait doublement la mère. Mais pour une chrétienne comme cette noble femme, quand il s'agit de l'intérêt de son enfant, qu'importent les amertumes? Sans hésiter, elle refoule le sanglot qui monte de son cœur aux lèvres, et fait son sacrifice.
Nous n'allons pas nous attarder à suivre pas à pas Gabriel dans les divers établissements auxquels les déplacements de son père dans la carrière administrative obligèrent de confier le soin de son éducation. M. Mossier, chrétien avant tout, ne songe pas à mettre en balance les intérêts de son enfant et les chances de son propre avancement et n'hésite pas à remettre à des religieux et à des ecclésiastiques la mission d'élever Gabriel, sans s'inquiéter si l'administration approuvera cette indépendance vis-à-vis de l'enseignemnet officiel. Sous la direction des Frères de la Doctrine chrétienne de Billom et puis d'Issoire, Gabriel fait de rapides progrès sous
tous les rapports : son caractère s'assouplit sous l'influence de ses maîtres et au contact de ses camarades.
C'est pendant qu'il est à l'école d'Issoire que va sonner pour Gabriel ce moment solennel entre tous dans la vie du chrétien, ce moment décisif, qui oriente souvent une destinée tout entière, qui reste dans l'âme comme un phare éclairant la route et parfois ramenant les naufragés au port — celui de la première communion. Sa piété. son intelligence, son instruction le désignent en tête de la troupe choisie qui va avoir le bonheur de s'approcher pour la première fois de la sainte table. — Le frère Hugon, directeur de l'école, qui porte à Gabriel un intérêt tout spécial, avec son expérience et son cœur, a compris l'influence que doit avoir la première communion sur cette âme d'élite. Guidé par la sainte Vierge dont il est l'instrument dans cette préparation, il n'a pas de peine à pénétrer dans l'intime de ce cœur pur. et à y allumer les ardeurs de l'amour. Le caractère réfléchi de Gabriel donne à ce grand acte de sa vie une empreinte de sérieux qui en doit perpétuer les effets : les notes, retrouvées dans ses papiers après sa mort, nous redisent avec quelle émotion sa pensée de moine se reportait à ce beau jour de sa jeunesse. Gomme le prêtre qui lui a lait faire sa retraite préparatoire
en donna l'assurance consolante à sa mère, «Gabriel a apporté à cet acte la maturité d'un homme » . Il y a apporté aussi l'aimable candeur et les ardeurs de son âme vierge. Aussi la présence de l'Hôte divin transparaît-elle de ce cœur aux traits de son visage ; et quand la famille, après s'être trouvée réunie au banquet eucharistique, se trouve rassemblée dans l'intimité du foyer, qu'aucune fête mondaine ne vient troubler, la petite sœur de Gabriel, alors tout enfant, s'arrête saisie de surprise et de respect devant son frère, n'osant ni lui parler, ni même fixer sur lui ses regards ; elle sent que quelque chose d'anormal s'est passé qui dépasse ses compréhensions : c'est bien son Gabriel qu'elle voit, et pourtant ce n'est plus lui. C'était Gabriel en Jésus et Jésus en Gabriel.
Par suite de circonstances particulières, cette année-là, la première communion ne se fit pas à Issoire, comme d'habitude, aux jours du printemps dont les charmes et les renouveaux corresponde nt si bien aux joies spirituelles , mais en plein hiver, le 14 mars, au dimanche de la Passion. Cette coïncidence imprime un caractère tout spécial à cette fête et a son influence définitive. Pour Gabriel, c'est toujours la sainte Yierge qui est sa patronne, et, en ce jour-là plus que jamais, c'est Marie qui lui donne Jésus ; mais c'est Marie
au Calvaire qui détache de l'arbre sanglant son divin Fils pour le déposer dans le cœur de son autre fils ; c'est la Mère des douleurs qui vient lui apprendre les grandeurs et les fécondités de l'union avec Jésus crucifié, des sacrifices et des immolations de la vie. Il s'en souviendra un jour.
La Providence qui a placé Gabriel au pensionnat d'Issoire, sous la direction du frère Hugori, pour lui faire faire sa première communion, va lui faire parcourir une nouvelle étape et le conduire dans un milieu où il pourra recevoir une nouvelle formation et faire des pas en avant dans la voie mystérieuse où la sainte Vierge le conduit. Aussi bien ce jeune enfant à l'intelligence ouverte et réfléchie a-t-il épuisé tout le programme de ses études primaires et il est temps d'aborder les classes de latin, pour lui préparer l'entrée des carrières libérales où sa situation sociale et les intentions de ses parents le destinent. En cette même année 1847, peu après la première communion de son fils M. Mossier est nommé vérificateur à Clermont-Ferrand. Cette nomination dans la capitale de l'Auvergne met à la disposition du père de Gabriel toutes les ressources pour faire donner à ce dernier une éducation secondaire satisfaisante. Après une consciencieuse enquête, il choisit le collège
de Billom, qui est assez rapproché de Clermont et d'Espirat pour faciliter les relations de la lamille avec le jeune collégien.
Cet établissement, dont nous n'avons pas à redire les gloires dans le passé, les souvenirs de la collégiale du sixième siècle ou le notable renom de l'Université du quinzième siècle, a été le plus ancien et l'un des plus florissants collèges des Jésuites en France. Quand ces derniers, pourchassés par la haine des ennemis du Christ, durent reprendre la route de l'exil, les ecclésiastiques de valeur et de vertu qui les remplacèrent, mirent tous leurs soins à poursuivre leur œuvre, à s'inspirer de leur esprit et de leurs méthodes et à faire revivre leurs traditions.
D'après l'usage si excellent en vigueur dans les collèges de la Compagnie de Jésus, au début de chaque année scolaire une retraite était prechée aux élèves et servait de base morale à leurs études, en même temps que d'égide précieuse pour leur conduite du présent, souvent même de l'avenir. Celle de 1843 va avoir une influence merveilleuse sur la vie surnaturelle de Gabriel : c'est pour la première fois qu'il prend part à ces exercices spirituels ! Il en reçoit une profonde impression : le prédicateur a le talent d'enflammer sa jeune imagination, et, aidé par la sainte Vierge dont il est l'inconscient instrument, de lui mettre au
cœur des sentiments qui ne doivent plus en sortir. Que se passe-t-il alors entre Dieu et cette âme d'enfant ? Gabriel garde le secret sur ces opérations intérieures, assez intenses pour se manifester par un changement complet dans ses allures et son caractère.
La Providence a complété cette grâce de la retraite par une autre ; elle adonné à Gabriel le trésor inestimable d'un véritable ami, d'un bon camarade, qui va jouer un rôle considérable dans sa vie. Parmi ses condisciples de la classe de sixième qu'il suit avec succès cette année-là il a trouvé un enfant de son âge, Victor Bosdure, vers lequel le porte tout d'abord une vive sympathie. Le frottement de la vie de collège et surtout cette retraite qui a agi d'une manière si décisive sur ces deux âmes, ont bientôt transformé cette sympathie en une profonde et saine amitié, qui, appuyée sur la communauté des sentiments religieux et de l'amour de Marie, va se prolonger jusqu'à la mort et avoir une influence admirable et réciproque sur ces deux existences. Dans leurs confidences d'enfants, ils se dévoilent les aspirations de leurs âmes et les divines opérations de la grâce. Mais l'un et l'autre ont un secret ; et ce secret, retenus, soit par la révérence pour la gravité de la chose, soit simplement parle respect humain, ils le gardent pour eux et en arrêtent
la confidence que parfois leur affection mutuelle fait monter à leurs lèvres.
Empruntons à la notice biographique publiée par le R. P. Alexandre de l'ordre du Carmel (dans le monde Victor Bosdure) sur son ami mort, le récit de la scène enfantine où la Providence dévoilait à ces âmes pures les secrets de leurs destinées :
... Nous étions alors en sixième, à peu près du même âge, environ douze ans, lorsqu'il nous prit envie de soulever le voile de l'avenir et de prédire notre destinée. Pour cela, nous primes chacun un bout de papier sur lequel nous écrivîmes ce que nous serions un jour ; puis nous cachâmes dans un trou de mur nos deux petits billets, parce que d'un commun accord, nous ne devions en prendre connaissance que plus tard, lorsque des années et des années après nous repasserions à Billom. Cette clause inopportune nous eût probablement à tout jamais dérobé notre secret, si je ne sais quelle heureuse nécessité ne nous eût obligés de retirer nos billets de leur cachette. Or, qu'y avait-il sur ces billets ? L'un disait : Je serai trappiste ! c'était celui de Mossier ; l'autre : Je serai missionnaire ! c'était le mien.
A cette confidence que la Providence leur met sous les yeux, les deux amis se regardent, sérieux et étonnés ; puis, d'un commun accord, ils ne reparlent plus de la chose. L'ardeur de la jeunesse, les études, les jeux, les entraînent dans leur courant quotidien, sans qu'ils paraissent se préoccuper de la révélation qui leur a été faite. C'est une simple semence que
l'amour de Marie a jetée clans ce? âmes, semence
qui va rester pendant bien des années enfouie.
oubliée. disparue. mais qui. sousle souffle de la grâce
et la coopération des événements, doit s'élancer
un jour du sol en magnifiques épanouissements.
Nous allons encore demander auR. P. Alexandre
le portrait de notre héros pendant cette période de
son existence ; il va nous le donner avec ses qualités
et ses défauts ; c'est presque une photographie :
D'une régularité parfaite, d'une application soutenue, d'une docilité respectueuse pour ses maîtres, d'une véritable piété, bien qu'il se plût à la cacher, Gabriel fut, non pas comme il l'a écrit, un médiocre élève, mais un bon, un excellent élève. Comme camarade toutefois, il laissait un peu à désirer, et. pour être d'accord avec lui, il fallait plier sous son caractère autoritaire et assez violent. Du reste, peu expansif et parleur, il préférait la solitude à la compagnie et, quand il ne jouait pas aux barres ou à la balle, jeux ou il était vraiment un maître, il s adonnait à la culture de son petit jardinet avec tant d'art qu'il en avait fait une merveille, mais aussi avec tant de jalousie qu'il fallait bien se garder d'y toucher et même de s'en approcher trop sous peine d'être menacé tout au moins d'un coup de fourche ou de pelle.
N'est-ce pas que dans ce croquis crayonné par
la main d'un ami, qui le connaît bien et qui le
fait bien connaître, nous pouvons découvrir le
capitaine et le trappiste? Pourtant de ces deux
vocations qui existent en germe dans son âme,
la première prédomine sans conteste et va en
s'accentuant tous les jours davantage.
Cependant les deux amis grandissent en âge et en science. Les jours succèdent aux jours ; les années aux années. Les enfants sont devenus des jeunes gens ; les voilà arrivés au bout de leurs classes, au moment où le collège n'a plus rien à leur donner et doit les rendre à la société, au sein de laquelle ils vont avoir à se faire une place.
C'est l'heure du choix d'une carrière. Elle est bien solennelle, cette heure oùl'adolescent qui aie droit et le devoir pour cela de s'aider des conseils de ses guides naturels et des lumières supérieures de la grâce, est appelé à faire son choix, à déterminer, entre toutes les routes qui s'ouvrent devant lui dans le carrefour initial de son existence, la voie battue ou le sentier abrupt qui doit le conduire au but. Ce problème, si grave, si difficile, si capital, le jeune homme a à le résoudre avec ses illusions, son inexpérience de dix-huit ans, et, par la force des choses, ne peut en renvoyer la solution à un âge plus mûr. Gabriel n'hésite pas ; sa résolution était arrêtée depuis longtemps. C'est un grand et beau garçon bien découplé, à l'œil vif et intelligent ; il sort du collège avec un bagage intellectuel très suffisant pour marcher dans la vie : son cœur s'enflamme aux nobles pensées de chevalerie, d'héroïsme, de sang versé pour la patrie ; il se voit obstinément dans tous ses rêves d'avenir sur son cheval de bataille, sa
passion équestre lui interdit de voir une autre situation, chargeant héroïquement, et faisant sa trouée folle dans les rangs ennemis aux cris de : Vive la France !
Avant de prendre cette résolution, qu'à celte heure il a inébranlable au cœur, a-t-il eu à soutenir des combats intérieurs ? Le souvenir de la retraite de 1848, du billet caché dans le mur se représenta-t-il à son esprit pour y créer à tout le moins l'hésitation? Les documents se taisent à cet égard. Ce que nous savons de ce caractère et de cette vie de collégien nous incline à croire qu'il n'en fut rien. Les impétuosités de l'adolescence ont jeté leur voile sur les aspirations de l'enfance. La sainte Vierge qui a pris depuis tant d'années le patronage de cette existence, ne fait pas son miracle pour lancer Gabriel dans sa voie définitive : elle laisse faire ; elle attend avec la patience du ciel l'heure de Dieu. Je la vois même souriant d'en haut aux explosions de ce chauvinisme, aux enthousiasmes de ces chevauchées guerrières. Cette excursion de traverse à côté de la voie est nécessaire ; c'est la préparation du définitif. Si Gabriel fut passé par une grâce spéciale du collège au cloître, il eût été le serviteur de Marie. Il n'eût pas été le chevalier de Marie. Et c'est ce qu'il doit être.