LE DRAGON
A sa sortie du collège, pendant ces vacances où le jeune homme se repose du passé et se dispose pour l'avenir, Gabriel s'ouvre à ses parents des aspirations de son âme et de sa vocation ; ces derniers ne sont guère surpris par cette confidence ; ils connaissaient trop bien les dispositions de leur fils, pour avoir des illusions à cet égard. M. Mossier ne peut espérer, et peut-être ne le désire-t-il guère, le faire entrer dans son bureau pour lui ouvrir l'entrée de sa propre carrière ; il sent bien que son fougueux Gabriel sera plus à sa place sur la selle d'un cheval que sur le rond de cuir légendaire, spécifique de la profession administrative. Quant à Mme Mossier, si la pensée de voir son fils éloigné du pays et exposé aux dangers moraux et matériels de la vie militaire lui fait gros le cœur, elle est assez accoutumée, la sainte femme, à sacrifier ses préférences personnelles ; elle se dit que la Providence n'a pas destiné son cher enfant à mener une vie sédentaire à Espirat et elle courbe doucement la tête devant l'épreuve, confiant à Dieu et à la sainte Vierge le soin de veiller sur lui. Gabriel a dépassé de quelques
mois l'âge de dix-huit ans ; la loi l'autorise donc à contracter, avec le consentement paternel, son engagement militaire.
Les régiments changeaient, dans ce temps-là, souvent de garnison. Gabriel n'a pas oublié les émotions d*envie qu'il avait ressenties jadis, en voyant défiler, parader, évoluer, charger, dans le champ de maneuvre de Clermont, le 3e dragons, alors en garnison dans cette ville. Ses yeux de collégien ne pouvaient se détacher de ces brillantes chevauchées, où le soleil faisait étinceler l'acier des casques au milieu du nuage de poussière soulevé par le galop des chevaux. Son admiration juvénile détermine son choix malgré l'éloignement actuel du 3e dragons dont le dépôt est alors à Vienne en Dauphiné. Après avoir contracté son engagement et fait aux siens des adieux, qui sont bien sentis de son cœur, mais dont la tristesse est atténuée par son enthousiasme guerrier, il part pour Vienne et est immédiatement incorporé. Malgré la rudesse de la vie de caserne, grande épreuve du début de la carrière militaire, Gabriel, avec l'énergie de sa volonté, avec son esprit de discipline, ses aptitudes physiques et ses dispositions équestres, surmonte ces premières difficultés, conquiert l'affection de ses camarades et l'estime de ses chefs ; il franchit avec succès et rapidité tous les degrés de son in-
stmction militaire. Sachant dominer parles énergies de sa volonté les réclamations et les souffrances de son corps, il ne se laisse arrêter par rien dans son service, et fait admirer par tous ses viriles qualités d'endurance et d'énergie.
Pourtant il est forcé un jour de s'arrêter et de s'avouer vaincu : la fièvre typhoïde qui règne en ville fait son invasion au quartier de cavalerie. Gabriel est une des premières victimes ; il a beau déployer toutes ses énergies pour réagir, il est terrassé par le terrible mal et on doit le transporter à l'hôpital. Sa forte constitution donne une acuité particulière à la maladie, et bientôt il y a lieu de redouter une issue fatale. Le capitaine de l'escadron qui a distingué l'énergie et l'esprit militaire de son jeune dragon et l'a pris en affection, vient fréquemment le visiter à l'hôpital. Voyant le caractère inquiétant de la situation, il se hâte de prévenir la famille. Sa pauvre mère accourt auprès de ce lit d'hôpital, où est étendu son cher fils ; celui qui Fa quittée, peu de temps auparavant, plein de santé et d'avenir, il est là, brisé, sans forces et presque sans mouvement ; ses yeux, enflammés par la fièvre, semblent ne plus reconnaître personne sur la terre, et ses traits portent déjà l'empreinte de la mort. Mine Mossier ne le quitte pas, aidant la bonne sœur de charité dans les soins prodigués au malade ; à genoux auprès du chevet,
elle adresse à Jésus ces prières de mère, auxquelles le divin Sauveur n'a jamais su résister ; elle supplie surtout la sainte Vierge de guérir ce cher enfant qui a envers elle une si grande confiance et un si ardent amour : et quand, malgré son délire, les oreilles de Gabriel perçoivent le nom de Marie, il semble se ranimer ; ses lèvres s'agitent et murmurent une prière qui s'unit à celle de sa mère pour monter au ciel. Enfin ces supplications sont exaucées ; la Mère du ciel vient au secours de son enfant de la terre et l'arrache à la mort. La Providence n'avait permis l'épreuve que pour donner à Marie l'occasion de faire éclater sa puissance et inspirer à Gabriel un surcroît d'amour envers Celle qui lui donnait une seconde vie. Le danger disparait brusquement ; la convalescence succède à la maladie, et. au bout de quelques jours, il ne reste plus de la terrible secousse qu'un corps aflaibli et décharné. Son capitaine offre alors de lui faire accorder un congé de convalescence. Mme Mossierest remplie de joie par la perspective de ramener son cher dragon avec elle, pour jouir en famille du bonheur de la guérison et faire disparaître, par ses soins maternels, dans le bon air de l'Auvergne, les traces du mal. Mais, malgré les supplications de sa mère, malgré les instances affectueuses de tous les siens, Gabriel reste inflexible. Il ne veut
pas, dit-il, par ces quelques jours de repos qu'on lui offre aimablement et dont il soutient n'avoir nul besoin, compromettre une promotion qu'il pressent et désire ardemment. Mme Mossier doit repartir seule, le cœur bien gros de cette déconvenue et pourtant fière de l'énergie manifestée par son fils et de son attachement à sa carrière. Cette préoccupation pour son avancement et son honneur humain, qui sera la caractéristique de sa vie militaire et qui fera l'objet des regrets et des expiations de sa vie monastique, a sa prompte satisfaction, et il ne tarde pas à recueillir les fruits du sacrifice qu'il a imposé à lui et aux siens en refusant son congé. Dès que le temps exigé par les règlements est accompli, le 23 octobre 1854, sept mois après son arrivée au corps, Gabriel Mossier reçoit les galons de brigadier. Quelle est la joie naïve et juvénile causée à son cœur par la nomination à cet humble mais premier grade, par ces galons de laine qui le sortent du rang, lui attribuent l'autorité sur d'autres hommes et lui permettent d'apercevoir dans les lointains nuages de l'avenir le légendaire bâton de maréchal de France, lui-même va nous le dire dans la lettre où il annonce sa nouvelle dignité à ses grands-parents : a Je pense que votre amour de grand-père me pardonnera mon retard à vous envoyer cette bonne nouvelle ; j'étais si content ;
la joie m'étouffait, j'étais fou ! Enfin j'avais les galons ! Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je m'étais promis de ne plus rien écrire sans galons. » Les hommes de notre époque, pourtant toute pétrie de vanité et d'ambition, pourront sourire devant les explosions enfantines de cet enthousiasme de brigadier ; pour nous, nous trouvons intéressant de citer ces manifestations de sa nature militaire qui vont servir à faire ressortir l'action de la grâce dans les transformations de l'avenir.
Gabriel, en passant brigadier, a été désigné pour le 3e escadron qui tient garnison à Lyon, au quartier de la Part-Dieu. En arrivant à son poste, il n'oublie pas que la ville de Lyon a pour Reine la Vierge immaculée, qui, du haut de sa colline de Fourvières, répand sur elle ses maternelles bénédictions. A sa dévotion particulière pour Marie, s'ajoute le sentiment de la reconnaissance ; car c'est à elle qu'il rapporte saguérison inespérée, sa renaissance à la vie. Il a contracté une dette et il tient à n'en pas différer l'acquittement. Dès le lendemain de son arrivée à la Part-Dieu, un de ses camarades et lui gravissent les pentes de Fourvières pour aller rendre leurs devoirs à Marie et se mettre sous sa protection. Ils achètent chacun un modeste cierge d'un sou, qu'ils allument devant Limage vénérée de Noire-Dame.
Et, du haut du ciel. Marie abaisse avec tendresse ses regards sur les deux petits cierges, qui humblement clair ent au milieu des gros et sur les deux jeunes gens, qui, dans un coin de l'église, prient.
Gabriel a dès lors le pied à l'étrier ; encouragé par ce premier succès . il se remet au métier avec un redoublement d'énergie et d'entrain. Il veut arriver et il arrivera. Ses chefs, son colonel en particulier, ont vite distingué ce brigadier modèle et fanatique : c'est un jeune homme d'avenir qui pourra faire honneur au régiment ; ils le poussent, l'encouragent et lui facilitent les voies vers l'épaulette. Le 1er avril 1858, il est nommé maréchal des logis et, cette même année, entre à Saumur. Son séjour dans cette école, brillante pépinière qui fournit nos cadres des plus intrépides cavaliers du monde, perfectionne ses talents équestres : il en sort avec la science, la solidité et la hardiesse d'un écuyer consommé. Rentré au corps, il passe fourrier, le 18 novembre 1857, et adjudant, le 21 mars 1858. Enfin le 5 juin 1861, paraît à Y Officiel sa nomination au grade de sous-lieutenant : nous n'essayerons pas de dire sa joie et son enthousiasme quand son colonel lui remet ses lettres de service. — Le voilà officier. Laissons-le revêtir son nouvel et brillant uniforme, être reconnu dans son
grade en face de l'escadron et faire ses rêves d'avenir, et revenons quelques pas en arrière pour dire un incident de sa vie qui aura une grande influence sur sa destinée et nous dévoile les richesses de cette âme de soldat.
A sa sortie de Saumur, il a obtenu un congé pour prendre, après cette période si fatigante, un repos bien mérité. Il est depuis quelques jours à Espirat, au milieu des siens, qui sont tout heureux de le posséder et se sentent fiers de lui. Un jour il reçoit une lettre dont la vue lui cause une vive émotion ; c'est l'écriture de son cher ami Victor Bosdure, qu'il n'a pas revu depuis bien des années, mais pour qui son cœur conserve une fidélité d'affection, supérieure à toutes les épreuves de réloignement. Xous avons dit plus haut leur camaraderie de collège, les liens d'intimité spirituelle établis entre eux depuis la retraite du début et l'histoire des appels que Dieu leur a fait entendre alors ; nous avons vu les deux amis, après leurs confidences d'antan. oublier, chacun de son côté, les secrets des billets de la cour de Billom.
Vaincu par la grâce, Victor n'hésite pas ; il dit brusquement adieu au monde et va s'enfermer au noviciat des Pères Carmes àRioms, près de Bordeaux, presque en même temps que Gabriel partait pour le régiment. Pour Victor, le chemin de
traverse a été abrégé. Mais, l'un dans son quartier de cavalerie, l'autre au fond de son couvent. ils pensent souvent l'un à l'autre et continuent de loin en loin, par la correspondance, les confidences amicales de jadis. Dans la lettre que vient de recevoir Gabriel, son ami lui faisait part du grand bonheur qui lui serait accordé, le 20 juillet, de se donner définitivement à Dieu par les vœux de la profession religieuse et l'invitait à venir assister à cet acte capital de sa vie. L'aftection de Gabriel pour Victor est trop profonde pour qu'il hésite un instant : le courrier suivant emporte sa réponse dans laquelle il promet d'être au rendez-vous avec l'exactitude d'un militaire et la cordialité d'un ami. Le 25 juillet, le jeune sous-officier débarque à Rioms, pour assister à la cérémonie du lendemain ; il ne peut pas voir le frère Alexandre, qui est dans le recueillement de sa retraite à se préparer au grand acte de sa profession. Il est reçu par le prieur, qui le conduit dans une cellule de religieux et qui, après avoir rempli tous les devoirs de l'hospitalité à son égard, le laisse dans sa solitude. Gabrielpas.se l'inspection de cette chambre pauvre et nue, dont la couchette monastique, un prie-Dieu, une table, deux chaises constituent tout le mobilier. Sur les murailles blanchies à la chaux, quelques images pieuses sont appendues dans leurs
cadres noirs ; au chevet du lit, un grand Christ en bois fixe ses yeux tristes et doux sur sa créature couchée à ses pieds et étend ses bras miséricordieux pour la bénir et la recevoir quand l'heure de la délivrance sonnera pour elle ; au bas du crucifix une discipline aux nœuds entamés par l'usage est suspendue, oubliée par le moine qui a cédé sa cellule à l'hôte du bon Dieu. C'est une perspective de la vie religieuse qui s'ouvre aux regards de Gabriel ; il examine tout avec respect et un intérêt inexpliqué — et, sans porter atteinte à son enthousiasme militaire, le souvenir du billet de la douzième année passe rapidement dans son âme ; il demeure quelques instants rêveur et murmure entre ses dents : Qui sait ?
> C'est une cérémonie toujours saisissante que celle delà profession religieuse, que cet acte delà créature humaine, mourant volontairement à toutes les choses de la terre et se donnant à Dieu sans réserve et sans retour, pour le temps et pour l'éternité. Gabriel ressent une vive émotion quand il voit son ami, son cher Victor, fidèle, lui, aux résolutions de jadis, accomplir, les yeux embrasés d'enthousiasme, le cœur débordant d'amour, son sacrifice humain.
Après la cérémonie, le nouveau profès va retrouver le maréchal des logis, et les deux amis épan-
chent l'une dans l'autre leurs âmes sœurs Gabriel dit la gloire, les enivrements de la vie militaire ; Victor répond par les saintes joies des immolations de la vie religieuse ; le premier fixe sur le second des regards émus et, au fond de ses regards, il y a un doute, un sentiment d'inconsciente envie pour le sort du R. P. Alexandre de Saint-Joseph. Après ces entretiens de la terre et du ciel, le nouveau carme dit brusquement à son ami :
— Mon cher Gabriel, j'ai à te demander une grâce qui mettrait le comble à mon bonheur d'aujourd'hui ; je viens de dire un adieu définitif à tous les biens de la terre ; mais, parmi ces liens, il en est un que je puis et que je veux garder, parce que le bon Dieu permet et ordonne que je le garde : c'est mon affection pour toi ; elle subsiste entière, surnaturalisée, et accrue, après la cérémonie de ce jour où tu me représentais tout notre passé. Dèj aujourd'hui je fais partie de la famille du bon Dieu et de la sainte Vierge. Je serais si heureux si tu consentais à y entrer toi aussi et à recevoir le scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel, comme gage de la sainte intimité qui doit exister toujours entre nous .
Gabriel réfléchit, mais seulement un instant. Levant sur le moine son œil clair, de sa voix forte et résolue, il dit:
— J'accepte — pour Marie et pour toi !
— Merci, cher Gabriel ! Je n'attendais pas moins de ton cœur si vaillant et si aimant. Voudraistu mettre le comble à mon bonheur, en revêtant le saint habit dans notre église, à l'issue des vêpres de ce jour ? ce sera d'une grande édification et d'un grand exemple pour le public.
Gabriel est trop brave pour reculer ; il souscrit à ce programme. Cet acte, qui semble si peu de chose à distance, était, sî nous nous rapportons aux circonstances, tout simplement héroïque. L'armée, sous le second Empire, n'était pas hostile, mais professait et pratiquait une assez générale indifférence à l'égard de la religion ; comme conséquence, le respect humain étendait sur elle sa honteuse servitude : ces hommes, qui savaient affronter gaîment la mort sur un champ de bataille, ne savaient pas affronter le sourire gouailleur d'un imbécile : et ceux qui croyaient cachaient leurs sentiments, ou du moins en dérobaient les manifestations aux yeux du public. Le terrible fléau de la guerre vint couper court à ces tristes traditions ; ceux qui avaient entendu les balles siffler, la mitraille crépiter, les obus éclater autour d'eux, qui avaient vu la mort iauchant sa lugubre moisson sur les champs de bataille, avaient retrouvé dans ces impressions proiondes la ioi, qui ouvre les perspectives du ciel
au-dessus des douleurs de la terre, qui donne la force de marcher en avant et de regarder la mort en face pour le devoir à accomplir et la patrie à défendre ; et cette foi qu'ils avaient retrouvée, ils la rapportèrent après la guerre, l'acclimatèrent dans l'armée et la manifestèrent avec une crânerie militaire et française. Mais, en 1857, cette transformation ne s'est pas produite; et, quand Gabriel, dans son brillant uniforme, s'avance au pied de l'autel, pour s'agenouiller et recevoir le scapulaire, un murmure de curiosité et de surprise se produit dans l'assemblée à ce spectacle inaccoutumé. Ecoutons le P. Alexandre de Saint-Joseph rendre compte de cette scène devant une réunion d'anciens élèves de Billom.
Il me semble encore le voir monter à l'autel de Marie, sous son magnifique costume de dragon. Quel superbe soldat! Figure martiale ; deux grands yeux noirs qui lançaient des flammes ; haut de taille, larges d'épaules, poitrine bombée, démarche imposante et cadencée. Son aspect, po.ir parler comme l'Écriture, était terrible comme une armée rangée en bataille.
Pendant ce temps, du haut du ciel, les anges contemplent cette scène et Marie sourit maternellement et bénit les débuts de la carrière de son paladin.
Gabriel remporte de son voyage en Bordelais des impressions profondes qui, si elles ne modiafient pas tout d'bord son existence, persis-
tent au fond de l'âme, petite semence jetée par la Providence et attendant les rayons du soleil et la pluie du printemps pour se manifester à l'extérieur. De là se produisent chez lui, soit dans sa vie de garnison, soit pendant les congés passés parmi les siens, des contrastes imprévus et heurtés : au milieu de ses conversations les plus gaies et les plus en train, il place, comme à l'intérieur d'une parenthèse, une phrase mystique ou même lugubre, qui détonne singulièrement sur l'ensemble de ses propos ; ses camarades, comme les siens, prennent pour de simples originalités ces témoignages extérieurs d'un travail qui se poursuit d'une manière latente au fond de l'âme et qui doit se manilester plus tard au grand jour.
Pour son œuvre de préparation surnaturelle, la Providence ne néglige pas d'employer le moyen si fécond des croix et des deuils. Quel est celui qui, en jetant ses regards sur le passé de sa vie, n'a pas admiré les pas en avant que lui ont fait faire vers Dieu ces douleurs qui, à certains jours, sont venues déchirer son àme, ces larmes répandues sur le lit de mort de l'être aimé ? Quel ne doit dire son hymne de reconnaissance pour ces divines et amères faveurs ?
En 1854, sa plus jeune sœur est enlevée, douce et tendre fleur transportée dans les jardins du
paradis, avant d'avoir connu les misères d'ici— bas. Ces départs prématurés d'âmes pures pour la Patrie sont tellement illuminés par les rayons d'en haut qu'aux douleurs de la nature viennent se joindre les allégresses surnaturelles et que le sanglot de la terre se perd dans l'écho lointain des concerts célestes. Gabriel pleure cet ange de la famille ; mais cet ange est monté prendre sa place dans la cour de la Vierge Marie et prie pour son grand frère le dragon.
Trois ans plus tard, la mort revient frapper un coup bien douloureux : celte fois, c'est le chef de la famille qui est ravi à l'affection des siens. Encore dans la force de l'âge. M. Mossier succombe rapidement à une cruelle maladie et couronne par une mort édifiante une vie chrétienne dans toute la force du mot : ses concitoyens estimaient cet homme de bien, d'honneur et de dévouement; les siens l'entouraient de respect et de tendresse. Gabriel éprouve une douleur profonde quand il apprend qu'il ne doit plus revoir sur la terre ce père qu'il vénérait. Alors se produit un phénomène plus ordinaire qu'on ne pourrait le supposer ; c'est que la mort, en environnant leur souvenir d'une auréole surnaturelle, ne fait qu'accroître l'influence exercée par des parents chrétiens auprès des leurs ; il semble que nous entendions encore leurs voix d'outre-tombe venir nous
redire tout bas les paroles qu'ils nous ont jadis adressées, les conseis 1 qu'ils nous ont donnés ; notre cœur se resserre en pensant aux peines que nous avons pu leur causer rdors.et nous A'oudrions réparer les mollesses du passé par les énergies de l'avenir. C'est ce qui arrive pour Gabriel : il se rappelle que la dernière fois qu'il l'a embrassé à l'expiration de son congé, M. Mossier, déjà bien affaibli par la maladie, lui a dit, comme s'il pressentait sa fin prochaine et qu'il voulût lui livrer ses dernières volontés :
— Gabriel, n'oublie pas Dieu ! jamais î nulle part !
Et lui, s'était contenté de répondre pour éluder la leçon paternelle :
— Mois, mon père, vous savez bien que je suis fidèle à vos principes et que je ne connais pas le respect humain.
— Oui. avait répliqué M. Mossier, je sais que tu as la foi, la foi qui croit. Mais ce n'est pas assez : je te demande la foi qui agit, la foi qui pratique.
Ces paroles, à la mort du père, s'imprimèrent en caractères profonds dans l'âme de l'officier et se présentèrent souvent à sa pensée comme un remords pour le présent et un gage pour les transformations du lendemain.
En dehors de ces événements de famille, Gabriel
poursuit avec amour et succès sa carrière militaire. Très bon cavalier, rigide observateur de la discipline, obstiné au travail, il est très bien noté et a su conquérir l'affection de ses camarades et le respect confiant de ses inférieurs. Tous les officiers du régiment apprécient ce caractère franc, loyal, plein d'entrain et de gaîté; il exerce, autour de lui, une aimable et réelle influence. Ses qualités personnelles, les relations amicales qu'il a avec tous, son goût très expert en fait de cuisine l'ont désigné au choix de tous pour diriger le mess des officiers, fonctions dont il s'acquitte au gré de tous avec une maestria incontestée Il vit de cette vie de garnison, vie large et facile quand on peut ajouter aux appointements limités perçus tous les premiers du mois chez le trésorier, les ressources personnelles ou les subsides envoyés par la famille. C'est, il faut l'avouer, une préparation assez lointaine aux flagellations et aux haricots de la Trappe. Malgré les conseils de son père, malgré les instances affectueuses et discrètes de sa mère et de sa sœur, Gabriel se laisse aller au courant et, en dépit des ressauts que la Providence multiplie dans son existence, il ne trouve pas encore la force de réagir contre lui-même et contre son milieu.
Un jour une légère bourrasque vient troubler le calme du mess : c'est après le repas du soir;
les officiers devisent gaîment sur la question du jour, sur le livre en renom, sur la pièce à la mode, tandis que d'autres enlèvent avec brio sur le tapis du billard leurs savantes et bruyantes séries de carambolages. Au cours de ces conversations, un officier se permet quelques plaisanteries déplacées sur la sainte Vierge. En entendant cette irrévérence à Notre-Dame, le paladin de Marie bondit vers lïnsulteur et, par quelques paroles brèves et énergiques, le remet vertement à sa place. De là une discussion qui s'envenime rapidement et. étant données les mœurs militaires de l'époque, en arrive vite à une provocation en duel. Heureusement Marie veille du haut du ciel et ne permet pas que son fougueux chevalier, plus expert en escrime qu'en théologie, tire l'épée en son honneur sur un terrain où il ne lui est pas permis de le faire. Des amis s'interposent et l'affaire n'a pas de suite.
On le voit, Gabriel Mossier, qui a été nommé lieutenant le 14 aodt 1867, est encore bien loin delà Trappe. Le siège, que la Reine du ciel a entrepris de cette âme barricadée dans sa vie et ses préjugés militaires, semble encore loin de sa fin et rien ne permet d'espérer une prompte capitulation, malgré les travaux d'approche autour des murailles. Il faut, pour hâter les choses, un grand coup, et le grand coup va se produire.