LA GUERRE
Ce grand coup qui doit transformer l'existence de Gabriel, c'est un coup de foudre, — ou plutôt c'est celte période sinistre, unique dans l'histoire, qui vient couper en deux la vie de la France, — Tannée terrible qui va voir s'abîmer, dans une succession inouïe et humainement inexplicable de désastres, le passé de gloire, d'expansion et de prospérité d'une grande nation et inaugurer une ère nouvelle, antithèse presque absolue de ce qu'elle fut jadis: c'est la guerre de 1870. Les générations postérieures ne peuvent se faire une idée de cette étrange période de notre histoire, de cette campagne commencée avec tant d'enthousiasme et tant d'illusions et se poursuivant, malgré les talents incontestables de nos généraux, malgré la valeur et les qualités exceptionnelles de nos troupes, par une série implacable de revers et de catastrophes, où la raison humaine ne savait voir qu'une sombre fatalité, mais où l'on sentait le châtiment surnaturel d'un peuple pour l'abandon de la dignité et des obligations de sa mission providentielle. Cette crise nationale va avoir une influence décisive sur les destinées de Gabriel
Mossier, sur ces évolutions d'une âme dont nous avons entrepris de redire l'histoire ; car alors, comme toujours, les individus, non moins que les peuples, sont l'objet des sollicitudes divines dans le gouvernement du monde, dans les événements du passé et du présent, dans les convulsions qui bouleversent les sociétés, comme dans les petits incidents de la vie de tous les jours.
Le 3e dragons est en garnison à Pont-à-Mousson. Le 16 juillet, à deux heures vingt-cinq de l'aprèsmidi, arrive par dépêche l'ordre du départ immédiat du régiment qui, embrigadé avec le 11e de la même arme, est placé sous les ordres du général de Gondrecourt et doit faire partie de la division de cavalerie commandée par le général Legrand, et attachée au 4e corps d'armée. Cet ordre est accueilli avec enthousiasme par le régiment tout entier ; les officiers ont à peine le temps de mettre leurs effets personnels en ordre. A sept heures, le 3e dragons est rassemblé et prêt à se mettre en campagne. La population tout entière accompagne de son enthousiasme délirant ce beau régiment qui la quitte pour marcher à l'ennemi. Cet enthousiasme escompte des succès que tous croient alors assurés et se mêle à l'émotion que doit ressentir un peuple en voyant partir ceux qui vont se dévouer pour sa défense et dont beaucoup ne reviendront pas. A onze heures du soir, les trois
escadrons arrivent à Metz et sont campés sur les glacis delà place. Nous n'avons pas à redire les événements de la guerre ni à suivre le 3e dragons dans les différentes positions qu'il a à occuper successivement. Notre récit doit se restreindre sur un terrain plus individuel. Gabriel Mossier, comme tous les officiers, est heureux de son départ pour la guerre. La guerre, avec ses dangers, ses fatigues, ses initiatives personnelles, ses occasions de se distinguer, ses chances d'avancement, ses perspectives de succès, que personne n'eût pensé alors à mettre en doute, c'est le rêve de tous ceux qui portent l'épaulette : ils sentent combien la vie de garnison serait vaine, si on ne la considérait pas comme une préparation à la guerre. L'enthousiasme qu'éprouve alors Gabriel ne se traduit pas, comme chez beaucoup d'autres, par de bruyantes manifestations ; seul, l'éclat de son regard dit les exultations et les énergies de son âme. Il marche, résolu à accomplir son devoir, tout son devoir ; si la campagne qui commence, les combats où il va prendre sa part, les dangers qu'il va affronter lui apportent leur moisson de gloire, de distinctions, d'avancements, certes il ne les dédaignera pas ; mais dans son cœur un sentiment domine tous les autres, celui du chauvinisme, que l'égoïsme contemporain s'eflorce de ridiculiser, et qui n'est autre que l'amour enthousiaste de la
patrie, ne permettant pas d'hésiter quand il s'agit de verser son sang pour elle.
D'autres pensées se présentent aussi à son esprit durant les marches exécutées sur les routes de l'Alsace et de la Lorraine : s'il a au cœur un dévouement sans bornes pour la France, il n'oublie pas son amour pour la sainte Vierge : il se souvient des prodiges d'affection maternelle qu'elle lui a prodigués, et tout bas, il se dit qu'il n'a pas fait tout ce qu'il devait pour répondre à cet amour. Les paroles de son père mourant lui reviennent à la mémoire: « Gabriel, tuas la foi ; mais ce n'est pas assez. » Cette foi du reste est là pour lui dire que l'heure des transactions est passée, que, lorsqu'il affronte la mort, le chrétien doit se montrer conséquent avec lui-même, se mettre en règle avec Dieu, devant qui il peut à tout moment paraître, et réparer les misères d'une vie, peut-être bien rapprochée de sa fin. Sa résolution est ferme d'accomplir son devoir de chrétien, pour pouvoir accomplir son devoir de soldat ; il demande à sa bonne Mère du ciel de l'aider dans la mise à exécution de son projet et de lui fournir le moyen d'apporter à cet acte solennel de sa vie le calme et le recueillement qu'il désire ; il ne veut pas se contenter de se pencher sur sa selle pour murmurer à l'oreille d'un aumônier militaire,
entre deux temps de trot, les défaillances de sa vie et en recevoir une rapide absolution. Dans ces marches et contremarches que doivent exécuter les divers corps de troupe d'une armée en formation le régiment arrive un soir à une étape où il doit séjourner la journée des lendemains. Chargé par son colonel de recueillir des indications vsur la route à prendre pour l'étape suivante, Gabriel entend les habitants lui parler de la Trappe du Mont-des-Olives qui se trouve dans le voisinage. C'est la réponse de Marie à sa prière, a La Trappe, toujours la Trappe, se dit-il, c'est étrange, mais puisque ma bonne Mère du ciel le veut, iln'y a pas à hésiter. J'irai. » Rencontrant un de ses camarades, avec lequel il est intimement lié par une extrême sympathie et par la communauté de leurs sentiments et de leurs principes, il lui propose la partie delà Trappe, qui est acceptée avec empressement. Les deux amis se rendent chez le colonel et lui demandent de profiter du repos de ce jour pour aller passer la nuit à la Trappe du Mont-des-Olives. Le colonel Billance, qui connaît ses deux officiers et a entière confiance en eux. accorde, sans hésiter, une permission dont il comprend très bien et apprécie l'objet.
Quand les religieux aperçoivent les uniformes des officiers, ils se précipitent au-devant d'eux. Ah !
certes, à leur empressement hospitalier, on peut bien voir que la vie religieuse n'a pas éteint ou atténué l'amour de la patrie dans ces âmes de Trappistes alsaciens ; chez quelques-uns peutêtre, c'est le moment où le sacrifice de leurs personnes à Dieu leur a paru le plus dur. puisqu'il leur interdit d'aller fairelecoup.de feu contre les ennemis de la France. Aussi attachent-ils tous des regards d'affection et presque d'envie sur ces deux officiers qui viennent se préparer pour la bataille du lendemain.
Le Père Hôtelier, après avoir exercé envers eux les devoirs de l'hospitalité, leur lait visiter le monastère. Quel contraste entre cette atmosphère de calme, de silence et de paix, et celle de bruit, de mouvement et de guerre, où eux. les combattants de la France, vivent. Sous cette bienfaisante influence leurs âmes s'apaisent : elles aperçoivent la vie à son vrai jour ; elles comprennent les grandeurs et les douceurs du service de Dieu : le but réel de l'existence humaine se dégage pour eux de ses trompeurs mirages. Alors, au fond de l'église silencieuse et déserte, dans ce calme où n'arrivent ni les bruits du monde ni les tracas de la guerre, les deux officiers s'agenouillent, émus et recueillis : puis ils prient le Père Hôtelier de les confesser ; ils font d'un cœur franc et sincère leur paix avec Dieu et puisent dans cette paix les
énergies nécessaires pour accomplir tout ce que Dieu et la France demandent d'eux. A deux heures du matin, ils se réveillent, non plus aux appels de la trompette pour se mettre en marche. mais au son de la cloche pour chanter les louanges de Dieu. Installés dans la tribune de l'église, ils assistent avec un profond intérêt et une religieuse émotion à l'office monastique. Ces prières qu'ils suivent dans les bréviaires mis à leur disposition, ces voix de moines s'élevant au milieu de la nuit pour bénir et louer le Seigneur de tous les êtres, pour intercéder sa miséricorde en faveur de tous ceux qui souffrent, qui peinent, qui luttent, qui pèchent, remuent profondément leur âme ; le but de la vie, la mission de l'homme sur la terre leur apparaissent sous un jour nouveau et supérieur. Apres que le chant de l'office des laudes s'est éteint dans le silence de la nuit, les deux amis descendent dans l'église pour assister à la messe de communion : dans les longues files de frères, qui, sous leurs frocs blancs ou bruns, vont, recueillis et illuminés, recevoir le pain des forts, on voit briller deux uniformes d'officiers. Et le Jésus de l'eucharistie se repose dans ces cœurs, donnant à tous et à chacun la paix et la force de soutenir la latte, soit dans le cloître, soit sur le champ de bataille. Gabriel et son camarade ont ainsi leurs provisions de guerre ; ils sont prêts à tout ; — ils vont le prouver.
Ils remontent à cheval pour rejoindre le régiment. Plongés dans leur religieuse émotion, les deux amis restent pensifs et gardent le silence. Tout à coup Gabriel le rompt ; sa voix est émue :
— Que tout cela est beau ! comme c'est audessus des misères de cette terre ! Nous venons de vivre au ciel. Pendant tout roffîce, mais surtout à la communion, il m'a semblé que je n'étais plus à moi. Une Aoix intérieure a retenti dans mon cœur, qui disait : « Il fait bon ici, c'est le vrai bonheur ! Tu l'as cherché, le bonheur, et tu ne l'as pas trouvé. Vois ; il est ici. C'est ici que tu le trouveras. Il faut que tu sois trappiste. » Et à ce moment une forme blanche s'est dessinée, que mon cœur a bientôt reconnue. — C'est Marie ! c'est ma Mère, ma Reine ! et c'est de sa bouche maternelle que sont sorties ces paroles. Et puis, — je t'en fais la confidence, — il me semble que j'ai répondu : Oui !
Son ami, qui lui aussi est visiblement impressionné et que cette confidence émeut encore davantage, voudrait presser Gabriel contre son cœur ; il lui serre cordialement la main :
— Je te comprends et je t'envie, lui dit-il. L'avenir est à Dieu. Maintenant nous n'avons pas le droit d'y penser. Nous n'avons qu'à faire notre devoir.
— Oui, reprit Gabriel. Allons bravement à notre devoir ; mais, si la mort m'épargne, j'au-
rais bien de la peine à croire que Dieu ne m'apas appelé.
Sur ces paroles, ils piquent des deux et après quelque temps de galop, ils ont rejoint le lieu de l'étape, prêts au combat.
>ous ne suivrons pas le régiment dans toutes ses marches, dans toutes les reconnaissances qu'il exécute, dans toutes les affaires auxquelles il prend une part plus ou moins active. Pauvre et brave armée I elle se voit rejetée sur la place de Metz par la supériorité numérique de ses ennemis, par les erreurs plus ou moins inconscientes de son commandement général ; elle voit, malgré ses prodiges de valeur, se resserrer le cercle de fer qui l'étreint de toutes parts et arriver le moment où elle sera isolée de la France. Cependant l'hésitation et le découragement ne sont pas encore entrés dans le cœur de ces troupes, qui luttent avec la bravoure française, et qui font leurs trouées sanglantes dans les lignes prussiennes ; sans se laisser abattre par le résultat négatif de ces efforts héroïques, par cette implacable marche en avant des forces ennemies où les vides de la veille sont comblés par les renforts du lendemain, tous ces hommes se sentent au cœur assez d'énergie pour rompre le cercle de fer et s'ouvrir la route de la France qu'ils veulent arracher à ses envahisseurs.
Nous voici au matin du 16 août, de cette bataille de Gravelotte, meurtrière et, malgré ses résultats, glorieuse, où va se décider le sort de la vieille armée française et à laquelle le 3e dragons et le lieutenant Mossier vont prendre une magnifique part. Pendant toute cette terrible journée le 3e dragons, après plusieurs démonstrations et reconnaissances offensives exécutées au cours des diverses péripéties de la lutte, est. avec tout le reste de la cavalerie du 4e corps, massé du côté de la ferme de Grizière, attendant que l'heure de l'action sonne pour eux : tous ces cavaliers assistent, avec émotion et un pénible énervement, au spectacle de la scène grandiose dont on ne peut discerner tous les détails ni les résultats ; ils contemplent « cette masse conluse qui s'agite, grouille, tourbillonne et sur laquelle semble planer une buée sanglante », suivant l'éloquente description de M. le colonel Rousset ] . Vers cinq heures du soir, le général de Ladmiraut, voyant fléchir le front du 6e corps et des masses de cavalerie prussienne se préparer à charger sa droite, ordonne à la cavalerie française de s'opposer à ce mouvement. Un moment de silence solennel se produit : le colonel du 2e hussards demande à ébranler par ses feux la cavalerie ennemie massée sur la crête d'un ravin. « Non !
la Guerre franco-allemande de 1870, t. II, p. 111.
LE CAPITAINE oo
au sabre ! ,, s'écrie le général Legrand. Un formidable cri de : Vive la France ! s'échappe de toutes les poitrines. Et la charge se produit, terrible , echevelée - la charge: la véritable bataille française, où la valeur personnelle joue son rôle, où le brave avec son sabre ou sa baïonnette se trace sa route à travers des sabres et des baïonnettes dirigés contre sa poitrine et s û tombe, tombe sur des cadavres, écrasé par le nombre et non frappé par une balle inconsciente ou l'obus d'une batterie invisible. Vivement enlevé par le général Legrand qui est à la tête par son colonel et par tous les officiers, le 3« dragons aborde, dans une charge furieuse, le reg.ment ennemi qu'il culbute. Alors se produit cette terrible mêlée, où plus de cinq mille cavaliers se sabrent, se heurtent, se pelotonnent, où l'on entend les coups de sabres, les chocs de cuirasses les hennissements fous des chevaux et qui esi enveloppée par un épais nuage de poussière rougeatre. Les Allemands ont désigné cette lutte a proportions gigantesques la chevauchée de la mort . Le général Legrand tombe mortellement blesse à la tête du 3< dragons et est foulé aux pieds des chevaux. Au bout de quelques minutes, le régiment a sept officiers tués et sept autres blessés. Gabnel Mossier est du nombre de ces derniers.