‹ Du champ de bataille au cielChapitre 10 sur 38 · LA VIE AU FROXT EST UNE RETRAITE · texte numérisé non relu

LA VIE AU FROXT EST UNE RETRAITE

Ce qu'ils voient par cette déchirure de leur ciel noir, dans les splendeurs éternelles, c'est Dieu qui les doit juger, mais qui. avant d'être leur juge, veut être leur père et leur ouvre ses bras. Tls sont nombreux malheureusement ceux qui, avant la guerre, avaient oublié le chemin de l'église. Mais, pour la plupart, ils se convertissent. Le mot de conversion revient constamment dans leurs lettres, et c'est presque un lieu commun pour beaucoup d'assimiler la vie au front à une mission ou à une retraite. Le mieux est de leur céder la parole. Ces impressions toutes fraîches, notées au bruit du canon, ont une saveur et une force probante que n'auraient pas nos affirmations.

Lu sergent niçois écrit : « C'est la conversion on, du moins, le retour en masse à la foi qui sera vraiment le fruit de cette guerre. On se croirait a une immense retraite ou chacun

se purifie cl surtout réfléchit. Le champ de but aille devient un champ de prières oà, je le disais hier à quelqu'un, les oraisons jaculatoires crépitent comme des halles. Si vous saviez comme c'est beau, mon cher Père. On peut maintenant parler du bon Dieu à n'importe qui, on trouve un écho là où l'on ne trouvait qu'un sourire sceptique sinon moqueur, il y a cinq mois. Tout le monde va à confesse, on ne compte plus les communions. Les aumôniers manquent à certains jours pour entendre les peccadilles de ces braves gens qui ne s'étaient peut-être pas confessés depuis vingt ans1. »

Un prêtre- ambulancier écrit à M"r l'évêque du Puy :

« Vous ne sauriez croire, Monseigneur, combien nos soldats sont contents d'avoir des prêtres parmi eux, quelle confiance ils nous témoignent, avec quel respect ils nous parlent. Beaucoup sont revenus à la pratique des devoirs religieux oubliés depuis longtemps ; nous avons eu de véritables conversions. Pour ma part, j'ai rencontré un soldat, vaillant et brave d'ailleurs, qui avait abandonné depuis de longues années tout devoir religieux. Un dimanche, il est allé à l'église et en est revenu comme bouleversé.

1 R. M., sergent au 6e bataillon de chasseurs à pied.

Depuis lors, il assiste tous les jours à la messe, où il passe, dit-il. de très heureux moments. 11 écrit des lettres admirables à sa femme pour la convertir à son tour. »

Gaston ïlubuel. administrateur de la Jeune Normandie, mort d'une balle au front, écrivait à un prêtre :

« Vous m'aviez proposé de faire avec vous, à l'expiration de mon service militaire, une retraite fermée de quelques jours à Mortatjne... La guerre m'en a bien tenu lieu, allez. Tout ce qu'on voit autour de soi et tout ce qu'on lussent, le contact perpétuel avec la mort, le tableau hideux des blessures et des ruines qu'accumule la guerre sont des spectacles tellement saisissants, qu'ils vous amènent tout naturellement à de hautes et profondes pensées, r.

Goûtez maintenant ces lignes d'une si belle et si touchante psychologie :

... Aisne, Jl octobre J 0 1 i -

« Mon cher Maurice.

« C'est aujourd'hui dimanche. Pauvres dimanches! nous ne les remarquons guère. Celuici est le premier que nous passons tranquillement dans ce minuscule village de Guiry-les- Caudardes (une centaine d'habitants). Je suis

allé ce matin entendre la messe. Ah! quel spectacle offrait cette tonte petite église, privée de tout ornement! Mais combien sa pauvreté était en harmonie avec cette foule de soldats de tous grades qui s'écrasaient silencieusement entre ses murs blanchis à la chaux, et qui s'étendaient loin au dehors. La messe était dite par l'aumônier de la division assisté d'un moine.

« Peut-être imagineras-tu l'immense émotion qui m'a étreint devant ces hommes qui tous avaient le visage marqué du sceau de la souffrance, les uniformes plus ou moins souillés de houe, de poussière, quelques-uns, de sang. Quelle piété! Quel recueillement sincère et profond ! Que de larmes dans les yeux quand le prêtre, la voix brisée par les sanglots, tourné vers le tabernacle, supplie Dieu de nous aider et de nous protéger!

« Parmi tous ces hommes en proie à une immense espérance, la foi est revenue profonde, entière. Il n'existe plus un seul de ces esprits forts pour railler ses camarades, et il faut voir les inquiétudes des pauvres soldats que leur service empêche d'assister à un des offices , ou de ceux qui, n'ayant pu y entrer, se tiennent prêts longtemps à l'avance pour avoir de la place! Mon cher Maurice, tu l'as bien dit, il y a dans cette guerre quelque chose de divin

qiu frappe tout le monde. C'est un vaste retour à la foi. Dès la première heure chacun s'est tourné vers Dieu, et c'est pour cela qu'il n'y a pas un soldat qui ne porte au moins une médaille.

a Marius C. »

La plupart sont étonnés et joyeux du changement qu'ils constatent autour d'eux. Un père de famille de Castelnaudary écrit à un ami :

« ... Cette guerre aura changé le caractère de beaucoup d'hommes indifférents. C'est ainsi que certains de mes camarades de régiment, qui sont réellement des têtes brûlées, je les ai vus porter leur chapelet, l'un autour du cou, l'autre au poignet; un autre, une médaille épinglée bien en vue sur la capote. Et beaucoup d'autres , suivant mon exemple , prononçaient le nom de Jésus, en levant les yeux vers le ciel. »

Un mobilisé, jusqu'alors étranger à toute pratique religieuse, écrit à un curé de Versailles : « Je sens au fond de l'âme comme une voix qui me presse de revenir à Dieu... Elle devient plus vive lorsque j'entre dans une église, et lorsque je parcours ces campagnes de la Picardie. Les statues des grands calvaires que je rencontre semblent me tendre les bras... Je me

sens si peu de chose auprès de la mort qui passe tout autour de moi. Ah! si je vous avais près de moi, je purifierais ma conscience... »

Quelques jours après, il écrivait à son ami qu'il s'était confessé et qu'il avait retrouvé la paix.

Un jeune homme des environs d'Oran, fils d'un franc- maçon et irréligieux comme son père, écrit de sa tranchée à une tante :

« Je me moquais de toi quand tu priais, quand je te voyais aller à la messe. Aujourd'hui je ne me moque plus , je prie. Prie bien pour moi 1... »

Un Marseillais écrit à un chanoine de Marseille, le l\ novembre i9i4, au sujet d'un de ses camarades : « C'était un enragé sectaire, il prie maintenant comme un chartreux. »

Un soldat de l'Aude, entouré de bons chrétiens, avait refusé de suivre leur exemple. L'un d'eux écrit :

« Un jour qu'on allait à l'assaut, couché à plat ventre, sous la rafale de la mitraille, il eut la bonne chance de voir courbé à coté de lui le sergent qui est notre curé. L'heure de la contrition était venue ; il s'approcha du prêtre et. tête à tête, lui fit sa confession. Il m'a raconté lui-même sa conversion et le plaisir intime qu'il en ressentait. »

1 Semaine religieuse d'Oran, 17 octobre 1914.

En voici un qui s'élève à de consolantes considérations sur l'avenir que ces conversions promettent à notre pa;\s :

« La guerre fut choisie par Dieu pour permettre dans la douleur la rénovation de la France qui devenait païenne ; la France qui agissait comme le peuple d'Israël, qui était prosternée devant des dieux corruptibles, l'or et la chair. Il fallait la verge qui cingle et amène à genoux par la douleur. La France, oh! j'en étais persuadé, elle ne pouvait périr : elle avait avec elle le Sacré-Cœur et la Vierge immaculée. Les Vandales n'ont pu atteindre Paris, leurs obus auraient touché Montmartre ; le Sacré-Cœur ne l'a pas voulu.

« Lorsque je compare le Français que j'ai connu dans la question ouvrière, le Français que j'ai vu pendant deux ans à la caserne et le Français que je vois, admirable d'héroïsme et de courage, dans un trou de terre, à quelques mètres des Boches, je suis tenté de penser au miracle. J'ai vu Lourdes avec ses guérisons surprenantes, mais j'ai vu mieux encore : la guerre avec ses transformations dans la pensée, dans les sentiments, dans l'idéal d'un peuple; il y a là un miracle. C'est l'œuvre du Sacré-Cœur, l'œuvre de la Vierge immaculée. »

Il en est quelques-uns qui ne se convertissent

qu'à l'hôpital. La balle, en entrant dans leur chair, a jeté clans leur âme une semence qui a germé un peu plus tard. Un jour, arrive à l'hôpital de Saint-Cyr de Nevers un brancardier jurant comme un diable. C'était un garçon des pays envahis, socialiste et anticlérical comme son père, lequel n'avait pas fait baptiser ses trois fils, et leur avait donné ces prénoms suggestifs : Marceau, Kléber et Voltaire. Notre homme était Marceau. Or, quelque temps après son arrivée, ému de certaines choses qu'il avait vues au front et à l'hôpital, il sortait mystérieusement chaque soir. On apprit bientôt qu'il allait chez un prêtre lui demander des leçons de catéchisme ; après quoi il fut baptisé et fit sa première communion.

« C'a été, disait- il, la plus grande joie de ma vie... Quand je reverrai ma femme, je lui dirai : « Tu sais, pas de blagues! Qu'on ne dise plus de mal des curés devant moi! Il faut vite nous marier à l'église et faire baptiser la petite. »

« Et puis, ajoutait-il, je vais tâcher de convertir aussi Kléber et Voltaire!... »

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