PLUS DE RESPECT HUMAIN
Rougir d'une faute, d'une faiblesse, c'est très naturel et c'est l'indice d'une âme droite et sensée. Mais rougir d'une bonne action ou d'un litre d'honneur, c'est une folie greffée sur une lâcheté. Et c'est pourtant le péché qui règne en maître, surtout dans les milieux populaires. C'est le plus idiot et le plus vil des sentiments, mais c'est le plus tyrannique. Aussi un des meilleurs signes d'une sérieuse conversion, c'est la victoire sur le respect humain. Or, il nous est tous les jours donné d'observer ce signe parmi nos soldats du front.
Un séminariste sous -officier, du diocèse de Blois, écrit le 1 1 août 191 \ : « 77 n'y a plus ici 'le respect humain. Nos réservistes ne craignent plus leurs voisins, mais seulement la colère divine. »
M. Foix, curé de Chéraute, diocèse de Bayonne, écrit d'une ambulance de l'Est :
« Nos soldats sont très bons et acceptent vo-
lonticrs les petits conseils, réclament avidement des médailles et des images du Sacré- Cœur, qu'ils portent en évidence à leur boutonnière. Ah ! nous sommes loin du respect lui/nain et de L'indifférence qui régnaient dans nos casernes durant l'active. Il est bien sûr que nos pauvres soldats sont admirables et se rappellent, au moment du danger, les bons principes qu'ils ont reçus au catéchisme. »
M. l'abbé Caslelin, aumônier, écrit le 18 septembre 191 !\ :
« Au milieu de ces douleurs et de ces horreurs, il est des motifs de rendre grâce à Dieu. Que d'àmes converties! Que d'âmes sauvées! La guerre est une grande mission, et c'est Dieu qui se charge de la prêcher, laissant à ses prêtres, et en particulier à ses aumôniers militaires, le soin d'en recueillir les fruits.
« C'est à ne pas y croire. Tous les soldats ici ne savent plus ce que c'est que le respect humain et ils sont devenus crânement religieux. Ils se confessent dans les rues, sur les routes; ils assistent aux offices, chantent des cantiques, récitent le chapelet. Tous portent des médailles, et non pas seulement au cou ou dans leurs poches, mais au képi ou à la boutonnière.
« C'est un revirement, une conversion à la-
quelle je ne m'attendais pas du tout... Ce matin, j'ai dû, sur sa demande, porter le bon Dieu à an brave commandant d'artillerie, blessé au champ d'honneur. Il y a quelques jours, un capitaine de dragons a voulu que je le confesse devant ses camarades un peu étonnés... »
M. Couyba. directeur des Missions diocésaines d'Àgen, brancardier volontaire sur la ligne de feu, rend le même témoignage à sa division.
« Je reviens de notre messe célébrée pour la e division territoriale par M. Vidal, prêtre de l'Ariège, notre aumônier. L'église de X... était archicomble : rien que des officiers et des soldats... A l'Evangile l'aumônier monte en chaire. Il est habituellement éloquent. Aujourd'hui il s'est surpassé. Il a su trouver le chemin de tous les cœurs en évoquant l'image des êtres chéris que les territoriaux ont laissés au foyer familial. Malgré les rhumes, l'attention est soutenue. Souvent des mains calleuses essuient une larme furtive qui coule sur un visage basané. Ici, il n'y a pas de respect humain. On prie sans se cacher. Combien j'en vois qui égrènent leur chapelet, restent après la cérémonie devant l'autel de la sainte \ ieuge ou la statue de Jeanne d'Arc!...
u Ce soir nous avons les vêpres à 2 heures et demie. Il faudra se rendre à l'avance pour
avoir une place. Je comprends que les soldats aiment les cérémonies. Outre que. près du danger, les sentiments religieux se réveillent au fond des âmes, les paroles qui leur sont adressées par les aumôniers leur vont droit au cœur. »
Un prêtre -infirmier du diocèse de Toulouse écrit de son côté :
« J'ai pu célébrer tous les matins le saint sacrifice de la messe, assister chaque soir aux exercices du saint Rosaire, être témoin des sentiments chrétiens de nos braves soldats du Midi. \li ! les pauvres gars, ils ne mettent plus, comme au pays, le drapeau dans la poche; ils professent extérieurement leur foi.
« Ils viennent se confesser et communier non pas par entraînement, mais par besoin d'âme, par le saisissement du drame poignant qui se déroule sous leurs yeux et dont ils sont les principaux acteurs.
a J'ai l'impression qu'il y a là des âmes d'élite façonnées par la grâce, travaillées par ce besoin de faire le silence autour de soi aux heures graves, et de se rapprocher du bon Dieu. »
D'une lettre reçue d'un soldat dans les tranchées aux environs de Verdun :
« Ici, cher cousin, il n'y a plus de crâneurs; on ne se moque plus de la religion. J'ai un petit chapelet de Lourdes que ma femme bien-
aimée avait mis dans la poche de mon gilet à mon départ. J'ai eu cinq ou six médailles bénites d'amis, de prêtres, etc. Je n'ai jamais rougi de les porter, avec ma plaque d'identité, à la boutonnière de mon gilet; et, quand j'ai regardé celle de la A ierge ou de saint Christophe, l'on peut m'envoyer n'importe où. »
0 soldat de mon pays, tu es le brave des braves, tu t'es battu comme un lion magnifique dans cette guerre. Les Belges, qui avaient cependant splendidement lutté sur l'Yser, disaient ensuite : h Qui n'a pas vu les fusiliers marins bondir sous le feu n'a rien vu et ne sait pas jusqu'où peut monter l'héroïsme. C'était sublime, éblouissant, surhumain! »
Eh bien, ami, il est un autre courage moins éblouissant, aussi nécessaire, que le ciel attend de toi, celui qui consiste à braver la mitraille des moqueries et du « qu'en dira-t-on ». Ton pire ennemi, c'est le respect humain. Figure-toi que c'est un Boche. Embroche-le ! Si tu remportes cette première victoire, l'autre, la grande, la belle, la tant désirée, viendra ensuite d'ellemême t'offrir la couronne que tu déposeras sur le front de ta patrie.