LA MORT, C EST LA (( PRIMA DONNA
\ oilà nos hommes installés au Iront. S'ils ne sont pas encore réconciliés avec Dieu, ils ne tardent guère, en général., à remplir ce devoir. Il y a en eiïct une grâce qui les attend à leur arrivée, un missionnaire qui leur prêche efficacement la conversion. C'est la Mort. C'est elle qui ramène au bien le plus grand nombre de pécheurs. Mais nulle part elle n'est plus éloquente qu'à la guerre. Là, d'ailleurs, ce n'est pas seulement par sa pensée, c'est par sa présence réelle qu'elle agit.
Saint Ignace nous conseille, quand nous voulons méditer sur nos fins dernières, de nous voir nous-mêmes par l'imagination couchés sur notre lit de mort. Cette fiction, cette composition de lieu, comme il dit, n'est pas nécessaire dans les tranchées. N'y est-on pas toujours comme étendu sur un lit de mort ?
L'impression qui ressort d'une infinité de
lettres esl celle ci : « Nous vivons dans la mort. dus sa pensée, son atmosphère, son frôlement perpétuel. V chaque pas. nous heurtons des cadavres. Et chacun de ces cadavres nous dit : <c \ moi aujourd'hui, à toi demain, hodie mihi, << cras tibiï »
« Ici, écrit un aumônier, la Mort c'est quelqu'un, c'est le principal personnage du drame, c'est la prima donna1! » C'est la reine, et son royaume est immense. Ce royaume, c'est l'air qui jadis lui échappait et où elle se promène aujourd'hui sur un char de feu d'où elle lance la foudre; c'est la terre qu'elle fait trembler sous le grondement des canons; c'est le soussol qu'elle mine et fait sauter avec les membres ('pars dans de formidables explosions; c'est la plaine ou la montagne qu'elle change en un vaste cimetière. « Ici, écrit un soldat, sur l'Harlmannswillerkopj, il n'y a pas an mètre carré que l'on puisse creuser sans y trouver un cadavre. »
Sur un front de cinq ou six cents kilomètres elle est partout, l'infatigable faucheuse, poursuivant sa rouge moisson de nuit et de jour, cueillant les épis qui tombent si drus sous ses pas qu'on se demande comment, au bout d'un au. elle en peut trouver encore. Dieu! que
1 M. Corvisy, aumônier militaire. Notes publiées par la Semaine reliyieu.se Je Périyueux (22 mai 19i0 .
l'homme est petit devant elle! Il ne peut ni lui résister ni lui échapper. Elle peut vous prendre, pauvre petite chose, et vous briser; pauvre petit corps, et vous réduire eu miettes; pauvre petite ànic. et vous jeter pantelante devant Dieu.
Et cependant, chose admirable, elle n'est pas ce qu'elle parait. Elle semble l'horrible associée d'une Justice infinie, et elle n'est que la rude ambassadrice de la Miséricorde. Elle semble une ouvrière de colère, ivre de haine, et elle est ouvrière d'amour. Elle semble barbare, et elle est artiste : en broyant les corps, elle sculpte les Ames en des attitudes superbes.
Elle dit au pécheur : « C'est Dieu qui m'envoie vois loi. mais il ne te prend pas en traître, et je ne te prends pas en traîtresse. Par le bruit que je fais, par la terreur que je sème devant moi. je t'avertis pour que tu sois prêt à paraître purifié devant ton juge, pour que tu évites une mort plus terrible que moi, celle que l'Esprit- Saint appelle la seconde mort, la damnation éternelle. »
L'homme le plus fort tremble devant la mort. Elle lui ploie les genoux, elle lui joint les mains dans l'attitude de la prière. Ne dites pas qu'elle exploite ainsi notre faiblesse, elle ne fait que nous la révéler. Ne dites pas qu'elle spécule sur notre lâcheté, elle fait appel à
noire conscience. Ne dites pas qu'elle obscurcit notre raison, elle projette au contraire le flambeau de la vérité autour de nous sur le temps cl sur l'éternité. Ne dites pas que l'homme qui se réfugie en Dieu sous sa menace est un esclave tremblant sons le fouet, c'est un affranchi qui reconquiert courageusement sa liberté en brisant sos chaînes. Un prêtre de Saint- Sulpicc écrivait du front, le 5 juin i9i5 : « De tous côtes c'est la mort en perspective. Tant mieux en somme , car la mort, c'est le desserrement de l'étreinte terrestre et la liberté en Dieu. »
En vérité, ces hommes qui semblent les vaincus de la mort, parce qu'ils courbent le front à son souffle, ce sont les vainqueurs de la mort, car ils la dominent en l'acceptant. Ils ne laissent que leur dépouille terrestre entre ses mains, mais ils lui échappent par leur âme, et ils peuvent lui jeter, comme le Christ ressuscite, l'apostrophe triomphale : « 0 mort, où est ta victoire? 0 mort, où est ton aiguillon? »
La Rochefoucauld a écrit qu'il y a deux choses qu'on ne peut regarder en face, le soleil et la mort. Cependant les aigles regardent le soleil et le chrétien regarde la mort, du moins avec les yeux de la foi. Nos hommes la fixent sans sourciller. « C'est un bon exercice de voir passer la mort, écrit un lieutenant combattant
dans les Vosges. On voit tout sous an jour différent. » Un autre, un soldat toulousain, la salue comme une déchirure dans le ciel noir. A oici ses paroles graves et radieuses :
« Ce matin, j'ai eu la douce satisfaction de faire la sainte communion à un service funèbre pour les morts du ..." d'artillerie. Jamais, depuis ma première communion, je n'avais été aussi religieusement ému. Tout le monde pleurait au milieu de ces tombes sommairement parées où reposent nos frères d'armes.
« Ce sont des spectacles qu'il est impossible de bien décrire; il faut y avoir assisté. Les (liants religieux et la parole du prêtre ponctués par les grondements du canon ; ces hommes de tout âge, de toutes armes et de tous grades, les yeux pleins de larmes, se préparant à la mort, en priant pour ceux qui les ont précédés dans la froide terre, pendant que d'autres tombent au même moment pour la patrie, quel spectacle ! Xous avons des figures qu'on ne peut voir qu'ici : visages amaigris, des yeux attristés par la longue absence, mais fervents vers le ciel et pleins de confiance en la victoire. Tout cela est comme une déchirure dans le ciel noir de notre purgatoire qui nous laisse entrevoir les splendeurs éternelles. »
Il en est même beaucoup qui voient dans
la mort une amie, la libératrice qui les conduira vers Dieu. Aussi avec quelle suprême élégance ils la saluent! Ils lui sourient, ou plutôt ils sourient au Père qu'ils aperçoivent derrière elle.
Joseph Ollé-Laprune a tout ce qu'il faut pour aimer la vie. Premier secrétaire de l'ambassade de France à Rome, il a déjcà rendu des services appréciés à son pays et à l'Eglise, et la plus brillante carrière s'ouvre devant lui. La guerre éclate. Alors qu'il aurait pu servir honorablement la France loin du danger, il demande à partir pour le front. Il quitte le Palais Farnèse, les honneurs, les douceurs d'une grande vie. la jeune femme qu'il a récemment épousée. Lieutenant, adoré de ses hommes, il les entraîne magnifiquement en s'exposant à la mort. La mort, quel sourire il a pour elle! Il écrit à sa mère : « On se sent comme jamais , comme nulle part, dans la main de Dieu. On se dit que théoriquement on peut le voir brusquement face à face, et cela semble une cfiose absolument naturelle et simple, pas du tout effrayante, parce qu'on ne l'a jamais compris si bon, si tendre, si indulgent... Qu'il semble facile, presque doux de mourir ! »
0 Dieu, que vous êtes admirable dans vos saints! 0 France, que tu es belle dans tes enfants!