LES 0RAJS03E CRÉPITENT COMME DES BALLES
Nous avons entendu un petit sergent niçois nous dire, entre autres jolies choses : « Les • Maisons jaculatoires crépitent ici comme des halles, » Prêtons l'oreille à ce crépitement qui doit liai 1er délicieusement les oreilles des anges. Suivons la helle trajectoire de ces prières qui montent constamment du champ de bataille au ciel et parmi lesquelles il n'y a pas de balles perdues.
Saint Liguori nous dit, dans un précieux opuscule sur la prière, qu'elle est un gage de prédestination. 11 va jusqu'à affirmer que « quiconque prie est sauvé, et quiconque ne prie pas est damné ». \oilà qui doit nous rassurer sur le salut de nos soldats tombés au feu. Nous avons vu avec quel empressement ils fréquentent les églises. Mais, en dehors même des offices religieux, ils continuent à prier. Au fond des tranchées boueuses, par les nuits glaciales, en proie à de terribles souffrances, ils appellent Dieu et Notre-Dame à leur secours,
Ils trompent les heures d'insomnie en récitant le chapelet. Couchés à la belle étoile, sous la splendeur des astres qui, suivant l'image du prophète Baruch , montent la garde autour de Dieu dans leurs guérites d'azur, in custodiis suis, ils se croient les soldats du même général céleste; ils invoquent l'Étoile de la mer. et leur âme se perd dans l'infini.
Mais voici le canon qui gronde, les éclairs, les obus, les balles; voici l'heure de s'élancer contre l'ennemi. Certes la pensée de la patrie à sauver électrise leur âme. Mais tout de même ils ne peuvent s'empêcher de penser à l'éternité... Acte de contrition! Acte de charité ! Acte de résignation à l'horrible blessure et à la mort! Père, Père, ayez pitié de vos enfants qui remettent leur âme entre vos mains !
Pour beaucoup de nos soldats, la vie, au milieu des sanglantes alertes de nuit et de jour, n'est qu'une longue oraison. De retour au front l'un d'eux écrit, le 9 juillet 1910, au prêtre infirmier qui l'a soigné à l'hôpital de L...:
« Quand je suis seul au poste d'écoute, je suis souvent bien triste... Mes deux heures de faction se passent à prier... Je prie pour mes parents et surtout pour la France. Je demande à Dieu de me donner la force et le courage de bien remplir mes devoirs, de consoler ma mère,
de protéger ma pauvre Maria, à qui je pense tant. »
Le lieutenant de Lavarène reçoit, le 9 septembre i9i/i, l'ordre de se porter, avec ses zouaves, à un poste dangereux, au bois de Saint-Mard ; il leur dit : « Notre tâche est dure. Il faut justifier le passé des zouaves. Pensez à vos parents et à la France. J'ai la foi. S'il en est parmi vous qui ont aussi le bonheur de croire, le moment est venu de prier Dieu. Prions... et en avant! » Bientôt après, s'étant élancé au premier rang pour guider et proté ger ses hommes, il tombe criblé de balles.
Un caporal cycliste, qui se bat depuis treize mois, écrit à sa sœur aînée :
« Le bon Dieu soutient notre courage et entretient dans notre cœur la confiance, l'espérance et la foi en l'avenir. Voilà le secret de notre force, l'explication de la magnifique tenue des troupes. Quelquefois, c'est vrai, un sombre nuage voile notre ciel , une ombre de lassitude et de découragement se glisse dans notre esprit, mais vite la sainte espérance et la radieuse vision du bonheur et de la victoire prochaine chassent les idées noires. »
Un autre écrit de son gourbi d'Alsace, au milieu du vacarme des crapouillots : « En voyant éclater les marmites boches, en respi-
rant leur fumée épaisse et acre, on réfléchit à la brièveté de la vie; elle ne tient qu'à un fil que le bon Dieu coupe quand et comment il lui plaît. Oh! qu'il l'ait bon penser à Dieu et se rapprocher de lui par l'amour et la prière en ces journées trafiques ! Combien consolée est lame qui , portée sur les volutes de ces ruinées pestilentielles qui symbolisent le mal. la haine, le monde méchant, l'enfer, quoi! s'élève jusqu'à Dieu pour lui demander force et courage ! »
la Provençal écrit de Biabant-en-Àrgonne : a Nous avons participé, dimanche dernier, à la prière nationale. Jamais je n'avais vu tant de puissance à la prière. Si tu avais vu cette foule de soldats baissant la tête et priant de toute la force de leur âme, tu aurais pensé, comme je l'ai pensé moi-même, que les hommes seuls peuvent prier, quand ils le veulent, avec autant de ferveur et d'humilité. Je nuis sorti tout bouleversé de cette prière. »>
Et non seulement ils prient, mais ils réclament les prières de leurs amis. Charles René de Saint -Christophe écrit à sa pieuse mère : « Priez, maman, priez beaucoup, pour moi. Nous avons tant besoin de prières, surtout ici. » Ici, c'était le nord d'Arias où il tombait bientôt glorieusement.
Le général de Grandmaison , frère de deux éminents religieux, était un do nos grands chefs d'avenir. Colonel au début de la guerre, il avait vite, grâce à sa brillante conduite. brûlé les étapes jusqu'au grade de commandant de corps d'armée. 11 allait monter encore, lorsqu'un éclat d'obus mit fin à sa carrière. Il n'avait qu'un défaut : il était trop brave. Blessé sept fois, pendant la retraite de Morhange, il était vite reparti au feu, à peine cicatrisé.
Lorsqu'il tomba, son officier d'ordonnance, s'agenouillant près de lui, lui dit qu'il allait chercher du secours : « Non, lui répondit le général, restez là, et disons ensemble une prière. » Lui-même commença et récita jusqu'au bout YAve Maria. Transporté dans une maison voisine, il reçut un prêtre auquel il se confessa de nouveau et demanda l'Extrême- Onction en pleine connaissance. Le prêtre lui demandant ensuite s'il faisait le sacrifice de sa vie, il répondit : « Oh. ! bien volontiers! » et quand arriva près de lui son général d'armée, il l'accueillit en lui disant : « C'est pour le pays, mon général! » Et durant son agonie. on le vit bien souvent tracer le signe de la croix sur sa poitrine.
Un prêtre brancardier, l'abbé Ferlay, du diocèse de Lyon, raconte que, dans la nuit du
G au 7 septembre i9i4, à la bataille de la Marne, avant appris que le lieutenant G ou tard était tombé grièvement blessé fort en avant, il le chercha vainement sur le champ de bataille.
« La nuit suivante, écrit- il, je partis renouveler ma tentative. J'eus le bonheur de le trouver.
m — Mais, mon lieutenant, lui dis-je, pourquoi ne m'avez -vous pas répondu hier.'3 J'ai tourné tout autour de vous à dix pas au plus?
« — Je me suis endormi, me répondit-il. en faisant ma prière du soir!... »
S'endormir tranquillement en priant, au milieu des cadavres, sous une pluie de fer et de feu, comme sur un lit de fleurs : quelle sérénité donne la foi !
Un blessé , qui était resté neuf heures sans secours sur le champ de bataille, était dans un hôpital de Lourdes lors d'une visite de M. Louis Barthou. Celui-ci lui ayant demandé, avec bienveillance : « Que faisiez-vous durant ces longues heures? » il répondit simplement : « Je priais, monsieur le Ministre! » Et le ministre s'inclinant légèrement et grave lui dit : u C'est très bien, mon ami. »
Voici, pour terminer, une magnifique prière, composée par le sous -lieutenant Jacques Jac-
quier, étudiant à la Faculté catholique de Lyon. tué le 16 juin à l'âge de vingt-deux ans, à l'assaut d'une tranchée. Quand on pense qu'elle exprime les sentiments de plusieurs millions de jeunes gens, on a le droit d'être gonflé de licite et de confiance pour la patrie dont l'amour fait battre leurs cœurs.
« 0 Jésus, vrai Dieu et vrai homme, notre cœur en ce moment exhale vers le vôtre un long cri de reconnaissance et d'abandon dans la foi et dans l'amour.
« Merci de vous être fait homme, d'avoir vécu, travaillé et soutïert, d'être" mort pour nous. Merci de nous avoir par le baptême unis à vous comme les membres au corps. Merci de nous avoir faits enfants de la sainte Eglise, votre épouse immaculée et notre généreuse Mère. Merci de nous avoir donné des parents, des prêtres et des maîtres chrétiens, qui nous ont élevés dans la connaissance de votre Évangile. de votre loi et de vos bienfaits. Merci de nous avoir tant de fois purifiés de votre sang divin et nourris de votre chair adorable. Merci de nous avoir donné pour patrie la France que vos Pontifes romains, les successeurs de Pierre, ont appelée leur Fille aînée, et qu'ils nous ont dit être le nouvel Israël, le peuple chéri entre tous, l'objet de votre prédilection.
u Pendant les dix -huit ou vingt ans de notre première jeunesse, nous avions résolu de servir la France comme vous avez d'abord servi l'humanité par le travail et la vertu au sein de votre vie cachée, puis par l'influence de notre savoir, de notre parole et de nos exemples comme vous l'avez fait pendant les trois années de votre vie publique. Et voilà que vous nous appelez maintenant à la sauver comme vous avez sauvé le monde par la fécondité souveraine de vos douleurs et de votre passion rédemptrice.
« Déjà notre cœur est immolé comme le vôtre à Gethsémani ; il a fallu nous arracher à la tendresse de nos parents, de nos frères, de nos sœurs et de nos amis que nous ne reverrons peut-être jamais ici- bas.
« C'est notre corps que nous allons à présent exposer aux coups de nos adversaires. Peut-être les balles et la mitraille Je déchireront- elles bientôt comme les fouets et les clous ont déchiré votre chair sacrée.
« Peut-être notre fierté d'hommes et de Français sera- 1- elle humiliée comme la vôtre par les chaînes et les opprobres dont la couvrira un ennemi vainqueur.
« Peut-être même, ô Jésus ! nous demanderezvous de répandre tout notre sang pour la France comme vous avez répandu tout le vôtre
pour l'humanité sur la croix de votre calvaire. Noire humilité accepte pleinement cetle mort comme une expiation juste et salutaire de nos fautes.
« Notre foi voit dans une telle mort le dévouement héroïque à la plus belle des causes après celle de la religion, la cause de la patrie, le couronnement le plus glorieux de la vie d'icibas . l'entrée au paradis dans la cohorte des saints et des anges protecteurs de la nation française.
« Notre espérance attend de ces douleurs, de ce sang versé, de cette mort joints aux vôtres, une valeur de rédemption qui méritera à 'notre pays des grâces magnifiques de résurrection et de prospérité religieuse et sociale.
« Notre amour sera enfin heureux de vous rendre ce que vous nous avez donné : vie pour vie. Et ne pouvant mourir pour vous, nous sommes prêts à mourir du moins pour celle que vous aimez et qui vous aime : la France. »
Mil