‹ Du champ de bataille au cielChapitre 14 sur 38 · MEDAILLES ET MEDAILLES · texte numérisé non relu

MEDAILLES ET MEDAILLES

Il y a médailles et médailles. Les braves ci lés à l'ordre du jour sont fiers de leur croix de guerre. La médaille militaire et la croix de la Légion d'honneur les comblent de joie. La médaille religieuse est plus humble. Elle ne suppose pas d'exploits, mais souvent elle en inspire, et il est peu glorieux de la critiquer. On trouve très naturel de porter sur soi un médaillon représentant un être cher ou même un grand personnage. On approuve Enée d'avoir emporté de Troie le palladium, la statue protectrice de Pallas. Pourquoi, dès lors, reprocherait-on à un chrétien de porter un crucifix ou une médaille, une image du Christ, de la Vierge, d'un saint? C'est un souvenir d'un être que l'on vénère et que l'on aime. C'est un hommage qu'on lui rend. C'est enfin un gage de sa protection, un talisman, un palladium.

Les chevaliers portaient la croix sur leur armure en partant pour la croisade. Les Yen-

déens arboraient l'image du Sacré-Cœur que les révolutionnaires appelaient la livrée du fanaiisme. En 1870, les zouaves du Pape, devenus les volontaires de l'Ouest, les héros de Loigny, reprirent sur ce point la tradition vendéenne.

\os soldats d'Afrique et ceux de Grimée portaient la médaille miraculeuse. Cette médaille représente Marie étendant ses mains d'où tombent des pluies de grâces, et on y lit cette invocation : « 0 Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. » Elle avait été donnée par la sainte Vierge ellemême, en i83o, à une fille de saint Vincent de Paul, sœur Catherine Labouré. Elle a fait le tour du monde au cou de la France.

Bugeaud ne voulut jamais la quitter au cours de ses dix-huit campagnes. Un jour, sur le point de livrer bataille, il s'aperçoit qu'il l'a oubliée; il envoie aussitôt une estafette pour la chercher et, quand il l'a reçue, il ne craint plus d'engager le combat d'où il sort vainqueur.

Le maréchal de Saint -Arnaud la porte à l'Aima, La Moricière à Constantine, Pélissier et Canrobert en Crimée. Canrobert, avant de partir pour l'Orient, était allé offrir ses hommages à l'impératrice Eugénie. Celle-ci lui

remit une médaille en lui disant : « Général, si vous portez cette médaille avec foi, elle vous protégera. » Or, un peu plus tard, il écrivait à l'Impératrice qu'elle avait été bonne prophétesse. 11 avait reçu en pleine poitrine un éclat d'obus qui devait, sinon le tuer, du moins le blesser grièvement: mais l'airain s'était amorti sur le petit bouclier sacré.

Mais jamais nos troupiers n'ont montré plus d'avidité pour ces pieux emblèmes que pendant celle guerre. Ils voulaient tous en avoir au moins un. La plupart en avaient plusieurs. Ils en distribuaient à leurs camarades. Ils les épinglaient ostensiblement sur leur capote ou leur képi.

\u mois de septembre i9i4, on voit entrer dans un café de la Guillotière. à Lyon, un colonial, la poitrine constellée de sept décoralions. En présence de ces magnifiques états de service, le patron, le garçon, les consommateurs s'approchent familièrement les yeux pleins d'admiration. Bon enfant, le vieux briscard laisse passer ses médailles en revue. Il y en a de toutes les paroisses, du Tonkin, de Madagascar, du Maroc, etc. « Par exemple, ajoute le colonial, la septième n'est pas réglementaire; c'est la médaille de la sainte Vierge, mais elle ne fait de mal à personne. »

Un capitaine commandant clans un régiment de réserve de la Drôme écrit, le il\ octobre 191/i. des tranchées de R à Mgr de Gibergues :

« Beaucoup de mes soldats portent sans res pect humain une médaille de la sainte Vierge cousue sur leur capote... L'idée m'est venue de vous demander un petit paquet de médailles du Sacré-Cœur que je ferai distribuer par le sergent M... à ceux qui en voudront. »

M. Joseph (i.. prêtre-brancardier du diocèse de Vannes, écrit :

« Nos Bretons sont merveilleux de loi et de piété. Chaque dimanche, à 8 heures et 9 heures. nous disons des messes en plein air, dans la prairie qui avoisine notre ambulance. Les soldats du régiment de Lorient, qui ont leurs tranchées à quelques centaines de mètres à l'avant, y viennent très nombreux. Tous portent, au képi ou sur la capote, l'image du Sacré-Cœur, avec une médaille de sainte Anne. A la messe. tous se tiennent admirablement; ils prient avec une grande piété, et c'est sans respect humain qu'ils récitent le chapelet qu'on leur a donné avant le départ de la maison. »

Un jeune homme de l'Ardèche blessé affirme que tous les soldats sans exception qu'il a vus au front portent des médailles, y compris les instituteurs laïques.

Évidemment le port d'une médaille n'est pas une condition suffisante pour entrer au ciel; mais c'est un acte de foi et de piété qui attire la grâce; c'est un signe de cette bonne volonté religieuse à laquelle les anges de Bethléem ont promis la paix; et l'on sait quelle est cette paix que Jésus apporte avec lui : pax hominibus bonœ volunlatis.

En tout cas, un usage si spontané, si universel, de la part de plusieurs millions de soldats prouve que la foi n'est pas morte en France. Ni les Belges qui ne croyaient guère à la piété des Français et ne se gênaient pas pour nous reprocher « notre irréligion » , ni les Anglais, ni les Allemands eux-mêmes ne se sont mépris sur la signification de ces insignes et des actes religieux qu'ils ont observés chez nos hommes.

Vers la mi -août, une brigade de cuirassiers occupe Honnay, près de Namur, en Belgique. La veille de l'Assomption, depuis le matin jusqu'à la nuit, six prêtres entendent les confessions. Le lendemain la communion est générale. Les Belges n'en revenaient pas. Un des piètres présents, le R. P. Petit, missionnaire du Saint-Esprit d'Aix-en-Provence, les entendit s'exclamer : « On nous avait dit que les Français n'avaient pas de religion; mais nous voyons bien que c'est faux. ?sous les avons vus

en manches de chemise, et presque tous portaient ostensiblement médailles et scapulaires. »

TJn grand nombre de soldats ont éprouvé la protection de leur chère médaille et sont persuadés qu'elle leur a sauvé la vie. Les faits analogues à celui que Canrobert racontait à l'impératrice abondent. Nos hommes les appellent carrément des miracles. Le mot est un peu fort, et l'Eglise, sagement sévère, ne l'admettrait pas pour des faits de ce genre dans un procès de canonisation. Mais nous sommes ici à cette limite délicate où il est bien difficile de distinguer la nature et le miracle et où la piété populaire va plus vite que la théologie. Il est du moins bien permis d'y reconnaître le digitus Dei, une gracieuse intervention de la Providence, une marque de la protection d'en haut.

Voici quelques-uns de ces faits cueillis au hasard. Dans un hôpital auxiliaire du diocèse de Saint-Brieuc, le major présente un blessé à Mgr Morelle. « Celui-ci, dit-il, offre une particularité; » et, soulevant la capote, il découvre une médaille bénite coupée en deux par une balle prussienne. « Sans ce minuscule bouclier, c'était probablement la mort1. »

1 Semaine religieuse de Sainl-Brieuc , 1G octobre J914.

Un soldat écrit qu'il a été miraculeusement préservé au moment où son curé célébrait la messe de la fête de Jeanne d'Arc. « Une balle vient me frapper sur la poitrine à hauteur du sein gauche et. déviant, me perce la main et va s'abîmer contre le mur. À mon idée, la balle a été déviée par un Sacré-Cœur et deux médailles fixés à la place où elle a frappé, car sans cela elle avait assez de force pour pénétrer. C'est bien grâce à Dieu si je suis encore en vie: aussi je ne l'oublierai jamais. »

Lu autre écrit de Perpignan, le i4 septembre igiA :

« J'ai été blessé près d'un bois du côté de Lunéville. Cette blessure est, paraît- il, des plus intéressantes pour les médecins qui la soignent, et les Dames de France ne me nomment que le Miraculé. Les médecins sont unanimes à dire comme elles. La balle est entrée sur le devant du cou, frôlant quelques nerfs du bras gauche, et elle est ressortie au-dessous de l'épaule sans toucher ni le poumon ni la gorge. La chaîne de ma chère médaille de la sainte Vierge a été brisée par la balle. Je suis convaincu que je dois la vie à la sainte Vierge1. »

1 Semaine catholique de Toulouse.

D'une lettre d'un officier :

« Un obus éclate. Un morceau frappe en plein cœur un de mes brigadiers, perce et brûle sa tunique, son livret, sa chemise, sa (lanelle et s'arrête, après l'avoir faussée, sur une médaille de la sainte Vierge. »

La franc -maçonnerie s'est émue du spectacle de tant d'hommes armés de médailles. Elle y a vu une arme dangereuse. Pour qui, grand Dieu ! Une circulaire a recommandé de ne point exercer de pression sur les hommes pour leur faire accepter des emblèmes religieux. Rien de plus juste que ce souci, s'il avait été fondé. Mois c'est très spontanément que nos soldats acceptent les médailles; ils les demandent même et sont très ennuyés quand ils n'en peuvent obtenir.

Ici se place un épisode curieux. Des musulmans de passage dans la gare de Paray-le- Monial, où de pieuses dames offraient des scapulaires du Sacré-Cœur à nos soldats, en demandèrent eux aussi. On les leur refusa, pour n'avoir pas l'air d'exercer, même de loin, une pression religieuse sur leur conscience. Les chers mécréants en furent tout attristés, mais trouvèrent bientôt un moyen ingénieux de se procurer l'emblème convoité.

Quelques jours après, en pleine bataille, sous une pluie d'obus, un capitaine donne l'ordre

aux turcos de s'emparer d'une position dangereuse. Ils refusent de marcher. L'officier, qui connaît de longue date leur discipline et leur courage, n'en croit ni ses yeux ni ses oreilles, lorsque les moricauds lui disent :

« Nous vouloir petits Jésus comme les blancs. Petits Jésus protéger nous et nous marcher au feu ! »

L'officier répond qu'il n'a pas de petits Jésus. Qu'à cela ne tienne! Les turcos ont tout prévu; ils font remarquer au chef que chaque blanc en a plusieurs. Vite les blancs se dépouillent de leur surplus en faveur des braves sidis, qui. après avoir épingle les petits Jésus sur leur poitrine, bondissent comme des gazelles et se battent comme des lions.

Qui sait si le petit Jésus n'a pas eu des miséricordes pour ces pauvres grands enfants, qui lui ont souri avant de mourir?

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