LE SACRE-CŒUR, JEANNE D ARC ET SAINT MICHEL
Nous avons eu dans cette guerre la fortune inespérée de voir de vaillants alliés combattre à nos côtés. Nous les avons acclamés : nous leur devrons beaucoup. Mais nous avons au ciel des alliés encore plus dévoués et plus puissants. Après le Christ, qui, suivant le mot de François Ier, s'est toujours montré « bon Français », après la Vierge, qui est vraiment la Reine de France, ce sont saint Michel, l'ange gardien de notre nation, puis les saints et saintes qui ont vécu chez nous, qui ont protégé notre pays aux heures critiques et ont vraiment mérité, si j'ose dire, un certificat de civisme et de patriotisme français. Ce sont, pour nous en tenir à ceux qui ont obtenu un culte national et populaire, saint Denis avec son oriflamme, saint Martin avec sa chape bleue, saint Remy, saint Louis, sainte Geneviève, sainte Clotilde, la bienheureuse Jeanne d'Arc et la bienheureuse Margue-
rite-Marie1. On pourrait leur adjoindre saint Joseph, qui suit toujours Jésus et Marie et que la France a magnifiquement honoré par la voix de saint Bernard et de Bossuet; saint Pierre, le chef de cette Eglise dont la France est la fdle ainée ; le grand empereur que les Allemands nous disputent en vain, mais que Jeanne d'Arc revendiquait comme un protecteur de la France, et appelait saint Charlemagne ; saint Vincent de Paul, le héros de la charité française et le patron delà charité universelle; d'autres encore peut-être.
Si ces grands saints aiment notre pays, ils aiment aussi ses défenseurs. Ils demandent à Dieu la victoire pour ceux qui survivent âùfc combats, et le paradis pour ceux qui tombent' au poste d'honneur. On sait quelle tendresse Jeanne d'Arc avait pour ses soldats; elle l'a certainement encore pour ceux de notre teitips. Elle ne pouvait voir sans frémir couler le sang de France; aujourd'hui qu'il coule à flots. comme elle doit bénir ceux: qui le versent si généreusement !
Le plus grand ami de notre pays, c'est le
1 Dans Nos alliés du ciel, j'ai exposé. aA'ee le palrii,lisme de ces saints, les titres qu'ils ont à notre gratitude et à notre confiance nationales. (Paris, Lethielleux, 1915.)
Christ lui-même. Nos pères le reconnaissaient quand ils écrivaient en trie de la loi saliqne : -< \ ive le Christ qui aime les Francs! » Ainsi le cœur ''i niant de la France no s'y est pas trompé, (-'est le Chris! avec son amour, cl par conséquent avec son Cœur, qu'elle a d'abord entrevu à travers l'Evangile. C'était comme mie divination, nue intuition de la grande dévotion qui devait jouer un rôle si considérable dans destinées. Le Sacré-Cœur nous bénissait à Tolbiac, à Reims, à Vouillé. Le nom n'y est pas sans doute; l'adorable réalité y transparaît.
Ce divin Cœur a toujours montré une prédilection ou . comme Léon XIII le disait au cardinal Langénieux, un amour privilégié pour notre pays. C'est à une vierge française, Marguerite-Marie, qu'il s'est révélé pour être par elle présenté à l'Eglise et à toutes les nations. Il appelait le roi de France, c'est-à-dire l'homme qui incarnait officiellement la France, le fils aine de son Cœur. Il lui demandait d'être peint sur nos étendards, afin de les rendre victorieux.
De son côté, la France lui a montré une reconnaissance attendrie. Mais jamais sa dévotion n'a joui d'autant de popularité dans une armée française que de nos jours. Les lettres du front abondent où le nom du Sacré-Cœur est
•IBLÎOTHLXA
prononcé avec confiance . avec piété , dans un cri du cœur. Le premier vendredi du mois, jour qui lui est consacré, est marqué par de nombreuses communions. Sa fête, le 1 1 juin ïgi5, a été célébrée avec éclat. Un aumônier franciscain écrit ce jour-là :
« A 6 heures ce matin, j'ai eu le bonheur de distribuer le précieux Corps de Notre- Seigneur à plus de deux cents soldats. Mais ce n'est que le commencement. A 9 heures et demie, nous avons chanté la messe en plein air.
« Une magnifique allée de tilleuls, représentant une basilique à trois nefs, nous a servi d'église. Le colonel, les officiers, une multitude de soldats, caporaux et sous -officiers, en un mot une vraie foule grise, qu'aucune toilette féminine n'égaya ou ne vint distraire, assista pieuse et recueillie au saint sacrifice, pendant lequel un artiste violoniste sut nous faire penser aux heures déjà lointaines où régnait la paix. A la consécration , les clairons sonnèrent aux champs. Nous nous sommes tous consacrés au Sacré-Cœur, priant pour nous, pour nos camarades, nos blessés, nos prisonniers, nos familles et nos morts.
u Ainsi nous avons vécu de sublimes instants, en communion avec les chrétiens, qui. loin du bruit du canon, célèbrent les fêtes du Corpus
Christi et du Sacré-Cœur. Cette heure, passée auprès du Cœur de Jésus, nous a plus reposés que de longs mois de loisirs. »
Nous avons vu plus haut avec quelle joie nos soldats arborent le Sacré-Cœur. Voici, à cet égard, un trait d'une énergie et d'une beauté étrange, presque barbare :
« C'était à l'arrière. On distribuait à tous les hommes d'un régiment le petit drapeau portant le Sacré-Cœur de Jésus. Tous acceptaient avec empressement. Un seul cependant, un mécréant, le refusa. Et ils partirent. Quelque temps après, ils se trouvaient dans les tranchées de première ligne ; et, au moment de prendre part à un rude combat, chacun arbora fièrement à son képi ou sur sa poitrine le petit drapeau pieusement gardé.
« A cet instant, où peut-être la mort était proche, notre soldat demanda à un camarade de lui donner son insigne. Mais celui-ci et tous refusèrent. « Eh bien! dit-il, je l'aurai quand « même ! » Et, relevant sa manche, il traça sur son bras avec sa baïonnette limage sanglante du Cœur sacré. Et bravement il s'élança à l'attaque. »
Combien ont trouvé dans la dévotion à ce divin Cœur un réconfort et une source de grâces à leurs derniers moments ! Un jeune soldat mourant demandait que l'on envoyât à
sa mère son image du Sacré-Cœur, derrière laquelle il avait écrit ces mots : « 1 yez une grande reconnaissance envers Cehii </ui est peint sur ce pauvre papier. Il a donné de grandes consolations à votre enfant1 ! »
La dévotion envers la très sainte Vierge, Notre-Dame de France. Notre-Dame des aimées, éclate tellement parmi nos soldats que nous consacrerons un chapitre à part à ses manifestations.
La confiance qu'ils témoignent à Jeanne d'Arc Q!est pas moins touchante. Elle est, à leurs yeux, la fleur de notre race, la sainte de la patrie, l'incarnation radieuse du patriotisme, leur sœur aînée, leur protectrice, leur invisible généralisime. Ils ont célébré sa fète. en mai i()i5, avec une ferveur enthousiaste.
« D'un bout du front à l'autre, cette année, la fête de Jeanne d'Are a été la fête de la patrie, la fète de l'armée surtout. Partout les officiers et soldats se sont groupés autour de leurs prêtres, priant à haute voix, chantant des cantiques, heureux de l'éclat inaccoutumé qu'empruntait à cette circonstance la messe dominicale2. »
' Raconté' par un aumônier. Semaine religieuse d'Autun.
2 Semaine religieuse de la Rochelle, 26 juin 1915.
I ii aumônier militaire, M. l'abbé Le Douarec, à M ' M ni r] le :
(( Je ne doute pas que Votre Grandeur n'ait vu à Saint-Brieuc, dans la vieille cathédrale, un immense concours de peuple pour la fêle de Jeanne d'Arc; mais je doute qu'elle a ait vu une assistance plus pressée el plus pieuse que celle qui faisait craquer les murs de noire église dévastée. Et des hommes! rien que des hommes! Des soldats! rien que des soldats, de tous grades et de tous costumes! Ah! Monseigneur, si vous aviez pu les entendre chanter le refrain de la cantate à la Bienheureuse! C'était un chœur inoubliable. J'ai vu et entendu les foules de Lourdes; elles ne m'ont pas fait une impression aussi profonde que les foules militaires1. »
Des mineurs de la Loire ont creusé, à six mètres, sous terre, une crypte qu'ils ont appelée « la chapelle de Jeanne d'Arc ». Elle a trois mètres sur sept et peut donner place à vingt soldats. Ils l'ont décorée avec amour d'un mobilier pris, hélas! aux ruines dé l'église voisine ; et, derrière l'autel, on a tendu, en guise de retable, un magnifique drapeau tricolore en belle soie de Lyon, cadeau d'un officier-.
1 Semaine religieuse de Saint - Brieuc , 1 G juillet 1 1> J ô .
2 Semaine religieuse de Toulouse. Lettre de l'abbé T. à M'J1 Pévêque d'Angers.
Dans un hôpital de Thionville, un petit soldat meurt de ses blessures eu s'écriant : « Jeanne d'Arc, sauvez la France ! »
En même temps que Jeanne la libératrice, on invoque saint Michel. Son nom revient souvent dans des lettres que nous avons eues sous les yeux, toujours invoque avec une grande foi patriotique. Ln capitaine de cavalerie raconte. le i4 avril i9i5, qu'au début d'une action très vive il invoqua saint Michel, en lui demandant de protéger tous ses hommes. Il enleva une position minée avec sept cents kilos de mélinite, et s'y maintint pendant cinq ou six heures, sans qu'un seul de ses hommes lut tué. Un seul fut légèrement blessé, tandis que la mort fauchait tout autour d'eux ! Explique qui pourra. Le brave capitaine, lui, n'est pas embarrassé et désigne saint Michel comme le sauveur de sa compagnie.
C'est ici le lieu de rappeler un fait extraordinaire arrivé en 1870. Au mois d'octobre de cette année, M*r Bravard, évèque de Coutances, dit à trente soldats, réunis au Mont-Saint- Michel : « Je me crois autorisé à vous donner rendez- vous ici à tous, après la guerre. » Ces hommes furent, pendant des mois, exposés à tous les dangers, notamment aux combats de la forêt d'Orléans et de Beaune-la-Rolande.
Aux. heures critiques, tandis que le feu décimait leurs camarades, ils disaient, comme ils l'avaient promis : « A nous, saint Michel! » Or. pas un ue fut tué ni blessé !
Une vague de confiance a soulevé les cœurs en la l'été de saint Michel, 2!) septembre 1 9 1 5. C'est ce jour-là que la grande offensive, déclanchée depuis quatre jouis en Artois et en Champagne, atteignit son point culminant et apparut comme le prélude d'une action plus importante encore.
Dans la pénombre de Jeanne d'Arc une autre vierge française apparaît, discrète, mystérieuse, douce comme un sourire du ciel : c'est la petite sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus. Le moment n'est pas venu de dire le culte de reconnaissance que lui ont voué nos combattants. Qu'il nous suffise de noter que sa pensée les soutient, et que beaucoup aimeraient à signer cette jolie silhouette que traçait d'elle un soldat breton :
« Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus et de la Sainte -Face, nouvelle Jeanne d' ire des temps modernes, s'est plu à me revêtir de sa cuirasse céleste. Je me suis confié à elle. Elle aimait beaucoup la Pucelle; ses cantiques à l'héroïne prouvent quelle était guerrière, elle aussi, il me semble quelle chevauche devant nos troupes. »