‹ Du champ de bataille au cielChapitre 16 sur 38 · LE 6RUCIFÏX AUX MA OS DES MOURANTS · texte numérisé non relu

LE 6RUCIFÏX AUX MA OS DES MOURANTS

Le point culminant de la vie chrétienne, c'est l'amour de Dieu. Il nous transfigure, il nous

divinise, il nous élève au dessus de notre nature et de nos faiblesses. C'est l'aigle que Dante voyait descendre des sphères de l'en et emporter les âmes sur ses ailes jusqu'à l'empvrée. C'est lui, en effet, qui nous ouvre le ciel. Or. il y a trois grandes dévotions particulièrement propres à nous inculquer cet amour de Dieu : celles de la Passion, du Sacré-Cœur et de l'Eucharistie. Au dire des maîtres de la vie spirituelle. ce sont les dévotions maîtresses, sanctifiantes par excellence, les gages les plus efficaces de prédestination. Or. elles se sont épanouies pendant cette guerre avec une incroyable magnificence. La dévotion à la Passion est la dévotion des âmes fortes et profondes. Dans les sombres jours que nous traversons, elle semble particulièrement adaptée à la situation des chers soldats qui ont leur Calvaire à gravir comme le

Christ. Le Crucifix parle à ces crucifiés de la terre. I B rayon émane des plaies divines qui adoucit leurs plaies.

In brave enfant de l'Armagnac \ trouve un réconfort, comme il l'écrit à son oncle :

ft Le soldat français n'a pas le droit de se décourager; il n'a même pas le droit d'être triste. Ah! oui. il est dur, j'en conviens, d'être privé, — depuis bientôt une année, — des douceurs de la vie civile, de subir jour et nuit toutes les intempéries et, pour les amateurs des plaisirs d'ici-bas, d'être sans cesse talonné par la crainte de la mort. Mais, pour le soldat chrétien, ces peines sont supportables; car il se souvient que. pour lui, le Christ a enduré des souffrances plus cruelles. La mort, il ne la craint pas. car il est prêt à accepter la volonté divine, sachant très bien qu'il sera récompensé des souffrances qu'il endure. »

Ernest Duplessis, de la Nièvre-, tombé, le 17 juin, à Notre-Dame-de-Lorette, fait l'admiration de ses camarades par sa charmante piété et sa délicatesse. Lui aussi trouve sa force au pied de la croix. La veille de la Semaine sainte, il écrit à ses parents :

« Enfin, dans nos souffrances, nous pourrons jeter les yeux sur \olre-Selgneur ; et, en comparant ses douleurs endurées pour nous,

les nôtres sont bien minimes. C'est donc chrétiennement que nous devons supporter les épreuves. »

André C..., de Chalon-sur-Saône, a dix-neuf ans. A force d'instances, il obtient de ses parents la permission de s'engager. Bientôt, envoyé au feu , il a la jambe gauche broyée. Deux fois, on la lui ampute, et il montre tout le temps un courage héroïque. Où le puise-t-il ? Dans la contemplation du crucifix. Un jour il prend son Christ et le baise avec ferveur en disant : « Il a bien plus souffert que moi ! » Puis il le donne à baiser à sa mère. Pensée délicate ! C'était demander à cette vaillante chrétienne de se résigner, elle aussi, en pensant aux souffrances du Sauveur.

Marie -Lucien Gaillard, vingt -deux ans, Jit dans son sang sur l'un des grands champs de bataille de la Marne. Il est tombé le 8 septembre au matin, il y est encore le lendemain soir, et voici le mot sublime qu'il écrit alors au crayon à ses parents :

9 septembre 1914. 5 heures du soir.

« Quand vous recevrez cette lettre, votre Daudou sera parti pour le ciel, ou bien c'est que des Allemands charitables l'auront ramassé sur le champ de bataille. Hier matin 8 septembre,

vers 6 heures et demie, quand vous étiez à la messe, par une attention de la très sainte Providence, j'ai été atteint, en plein champ de bataille, par une balle qui m'a traversé la cuisse, et je suis tombé ; et à l'endroit même je suis encore, car, par une ressemblance dont je suis très indigne avec mon doux Sauveur Jésus sur la croix, je suis vraiment cloué à ma croix, n ayant pu bouger la jambe d'un seul millimètre. Ma blessure me fait à peine souffrir quand je ne bouge pas, mais je souffre beaucoup de la soif. Mon moral est très bon, je n'ai aucune angoisse. Mon crucifix devant moi, je prie et j'attends la volonté du bon Dieu. Vous savez qu'avant de partir j'avais fait le sacrifice de ma vie; je l'ai renouvelé bien des fois depuis hier matin. Je le renouvelle encore une fois avec tout ce qu'il plaira au bon Dieu d'y ajouter ou d'en retrancher.

« Je ne redoute pas la mort; je l'ai vue et je la vois encore de trop près en ce moment. Elle n'a rien d'horrible, puisqu'elle apporte le bonheur.

« Vous-mêmes, je vous en prie, que votre chagrin soit silencieux, résigné et presque joyeux. Ma grande peine est de vous quitter, mais je sais vous retrouver bientôt... »

La lettre s'arrête là* Nous ignorons si ce ter-

rible abandon dura longtemps encore. Nous savons seulement que le saint jeune homme put être enfin ramassé et ({lie, transporté dans un train sanitaire, il expira en cours de route, le i3 septembre au matin. On ne trouve dans la vie des saints rien de plus émouvant que cette union intime, humble, amoureuse, d'une àme avec Jésus en croix.

Voici une autre agonie, elle aussi d'une grandeur saisissante, et où le crucifix joue encore le premier rôle.

Le 1 6 juin ï9i5 mourait un petit Savoyard de vingt ans. qu'on avait ramené du Iront de l'Yser rouvert d'horribles blessures. Son bras droit et sa cuisse n'étaient qu'une plaie saignante, où l'os était presque partout à nu. Il souffrait atrocement. Au milieu de la nuit, il dit au prêtre infirmier : « Je ne respire plus. J'ai un fer rouge dans le bras; soutiens-le en l'air... Ah' tu es prêtre; eh bien, confesse-moi, donne -moi ton crucifix. » Et il prit le crucifix avec une indicible expression de tendresse. « Tu sais, infirmier, je suis chantre dans mon pays, .l'ai chanté pour vous, ô mon Dieu; je vous aime de tout mon cœur. Délivrez-moi de mes souffrances ; prenez-moi; je n'en puis plus ! »

11 répétait avec ferveur les invocations que lui

suggérait le prêtre. Il voulut recevoir l'Extrême- Onction. Il se confessa avec une rare piété. Parfois la souffrance lui arrachait des cris; il se les reprochait et disait : « Donne-moi ton crucifix. » Et alors c'étaient des colloques sublimes avec le Sauveur, a J'unis mes souffrances aux tiennes, Jésus, pour la France, pour maman, pour mes péchés. Sauve-moi, Jésus; abrège ma souffrance, reçois-moi clans ton paradis. Que mon âme repose en paix ! »

11 parla de son père mobilisé, d'un de ses frères tué, d'un autre qui se battait, de sa mère qui n'arriverait pas à temps de la Savoie, et qu'il ne reverrait plus. Puis, tout à coup : « Camarade! va à la fenêtre. Est-ce le jour? Ali ! ce sera mon dernier jour! Vois-tu le soleil? Reverrai-je le soleil? » Puis sa figure changea. Son agonie fut extrêmement douloureuse. Mais il ne cessait de répéter en regardant le Christ : « Pour lai et pour la France ! » Et il s'éteignit doucement1.

Et voilà encore une âme de petit Français qui monte par la voie douloureuse au plus haut sommet de la sainteté, et qui peut dire avec saint Paul : « Je suis crucifié sur la même

1 Abrégé d'une lettre de M. l'abbé Marc , curé de Saint- Germain-sur- Avre , publiée par la Vérité religieuse et sociale de Brezolle (Eure-et-Loir).

croix que ïe Christ : Christo confixus sum

cruci. » Et quelle poésie tendre et pure dans ce frais souvenir de son enfance : « J'ai citante pour vous, ô mon Dieu! », et dans cet appel plaintif au soleil qu'il ne reverra plus! Quel Léon Gautier analysera l'Ame de ces humbles frères de Roland et de \ ivien et chantera cette chevalerie plus radieuse que celle du passé !

Jean-Marie Moaligou. petit Breton de Clohars- Carnoët, à peine âgé de vingt ans, va mourir de ses blessures. Au milieu de ses souffrances, il revient toujours à son crucifix. Un jour il l'élève bien haut dans la salle d'infirmerie et dit à ses compagnons : « C'est le Roi! C'est sur la croix que le Roi est mort, et c'est moi qui le porte. Au revoir, mes amis, soyez toujours de bons Français. »

Un autre jour, il prend encore son cher crucifix . il le baise plusieurs fois avec tendresse, ouvre sa chemise, le place sur son cœur, referme sa chemise et joint ses mains. La sœur, croyant à un acte irréfléchi, lui demande :

(( Où est le crucifix?

— Sur mon cœur, » répond-il.

A son dernier moment, il le prend de nouveau, et majestueusement, lentement, le place sur sa tête, puis sur son front, comme pour s'imbiber de sa vertu ; enfin il le met sur son

oreiller et pose doucement sa tête sur le côté du

Sauveur. C'est dans cette position qu'il s'endort, quelques heures après, du sommeil éternel.

C'est vraiment mourir en beauté! Après les morts des martyrs, nous ne connaissons guère de scènes plus émouvantes que ces trois agonies.

Parce que le crucifix est une source de courage, parce qu'il apprend à mépriser la mort, il est digne d'être notre étendard. 11 porte ce nom dans le Vexilla régis. M lui est arrivé un jour de remplacer le drapeau de la France et de conduire nos hommes à la victoire. Il s'agissait de prendre une tranchée ennemie. Au commandement : « Baïonnette au canon! » les zouaves bondissent; mais, balayés par un ouragan de balles, les uns tombent et les autres se replient. L'officier répète l'ordre. Pas un ne bouge. Il insiste. Alors un grand zouave s'élance, un crucifix à la main, au plus fort de la mitraille, criant : « En avant, camarades ! » Une seconde de stupeur. Un cri terrible. Puis les zouaves électrisés se ruent au galop sur l'ennemi. Mitrailleuses, infanterie, tout est culbuté, la tranchée est prise ; et le grand zouave , un prètresoldat, qui aurait dû mourir cent fois, est là, rayonnant, superbe, élevant toujours son cher drapeau, son crucifix victorieux, sur les créneaux conquis.

O crux , ave !

Oui, la croix est un signe de victoire, G'est le labarum des combats dont l'enjeu est le ciel. C'est pourquoi l'Eglise la plante sur les tombes de ses enfants, comme le gage de la paix éternelle qu'elle leur souhaite : Bequiescant in pace !

Il y en a des milliers et des milliers de ces tombes où se dresse une simple croix sur l'immense cimetière de nos champs de bataille. Une voix en monte vers le Christ, la voix de nos morts qui lui doivent leur salut. Les soldats qui veillent dans les tranchées croient l'entendre dans la nuit, aux rares moments où le canon fait silence. Elle est calme et harmonieuse, à croire qu'elle vient plutôt du ciel :

« Salut, ô Croix, notre unique espérance, d'où découle le baume qui guérit les âmes blessées! Salut, ô signe de victoire qui ombrageas le front de Constantin, et dont nos pères portaient l'image sur leur cotte de mailles en partant pour la croisade! C'est toi qui nous as soutenus dans cette guerre et consolés dans nos souffrances. C'est pour toi que nous sommes morts, ô symbole de justice et d'honneur! »

Et la voix de Jésus leur répond, douce et forte, à faire tressaillir les étoiles :

« Dormez en paix, ô mes soldats! Vous avez bien combattu, en vrais chrétiens, en vrais Français, en vrais fils des croisés. Vous m'aviez offensé, mais vous awv. fleuré vos fautes avec des larmes de sang, et je vous ai donné le baiser de paix. Ei maintenant, jeunes vainqueurs de la mort et du péché . princes de mon royaume éternel, jouissez de la paix divine qu'aucune guerre ne viendra plus troubler. »

Voix des tombes, voix des croix, voix qui chantez ou sanglotez dans les nuits étoilées après les jours d'orage, vous parlez aussi à nos cœurs, et c'est une musique d'une douceur infinie que vous nous faites entendre:

Vous qui pleurez, venez à ec Dieu, car il pleure: Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit; Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit; Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.

Ce qui passe, c'est la douleur ; ce qui demeure, c'est la gloire avec le Christ.

0 crax , ave !

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