NOTRE-DAME DES TRANCHÉES
Un des gages de prédestination qui doivent nous donner le plus de confiance dans le salut de nos chers soldats, c'est leur dévotion filiale envers la sainte >< ierge. Toutes les grâces ont, en somme, pour but final notre bonheur éternel ; or, elles passent toutes par les mains de Marie. On ne va pas au ciel sans Marie, et avec elle on est sûr d'y aller. Aussi, quand un chrétien la prie et lui donne des marques d'amour/ elle ne se laisse pas vaincre en générosité. La mère toute miséricordieuse, comme elle s'appelait elle-même à Pellevoisin, fait pleuvoir sur lui les grâces de conversion, s'il en a besoin, et les grâces de sanctification, s'il a déjà rompu avec le péché. Par là, elle l'attire doucement au paradis.
Mais c'est surtout à nos derniers moments que la protection de Marie se fait sentir. Elle veille autour de nous, chassant le démon qui essaye de nous faire tomber dans un dernier piège, et de là en enfer. Aussi, n'est-ce pas
sans raison que l'Église met chaque jour sur nos lèvres l'humble cl confiante invocation qui termine Y Ave Maria : « Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. »
Or, un instinct filial, surnaturel, qui est déjà une grâce, pousse nos soldats à aimer, à honorer, à prier Marie avec une inébranlable confiance. Sa vue, sa pensée dit mille choses très douces à leur cœur. Ils sont hommes, tristes et faibles dans cette vallée de larmes, et elle est la nicre que Jésus a donnée à tous les hommes : Ecce mater tua! Ils sont baptisés, et elle est le Secours des chrétiens : Auxilium christianorum ! Ils souffrent dans leur chair et dans leur cœur, et elle est la Consolatrice des affligés ! Ils ont péché , et elle est le Refuge des pécheurs ! Ils craignent la Justice éternelle, et elle est la Mère de miséricorde. Ils vont mourir, et elle est la Porte du ciel ! Tous ces titres de Marie qu'ils ont entendus dans les litanies reviennent doucement chanter dans leurs mémoires, quand ils s'endorment ou tâchent de s'endormir le soir après une journée de dangers, à la veille d'une journée plus tragique peut-être, et ils répètent tout bas, comme des mots de caresse et d'espoir : Refuge des pécheurs, Consolatrice des affligés, Secours des chrétiens. Mère de misé-
îïcorde, Porte du ciel, ô Notre-Dame, veillez sur nous !
Ils ont d'ailleurs des raisons professionnelles de l'invoquer. Ils sont soldats, et elle est la Vierge guerrière, Notre- Dame des armées. Ils combattent pour la France, et elle est la Reine de France. Ils combattent pour la Justice, et elle est le Miroir de justice. Ils ont devant eui un ennemi redoutable, mais elle est terrible comme une armée rangée en bataille. Us veulent vaincre ou mourir, et elle est Notre-Dame de la ^ ictoire. Ils se rappellent que la plus glorieuse victoire de la première année de la guerre, celle de la Marne, s'est déroulée dans la fêle et l'octave de sa Nativité, et ils lui en demandent d'autres plus éclatantes.
En octobre ioi4? dans nombre de cantonnements et même de tranchées, ils font leur ne lis du Rosaire. Ln ecclésiastique brancardier de Toulouse leur rend ce témoignage:
« Nos troupiers sont aussi admirables de piété au repos qu'ils sont beaux au combat , où ils se battent comme des lions.
«< Jamais les hommes de France n'avaient suivi le mois du Rosaire comme ils le font ici, au son du canon. Tous les soirs nous sommes plusieurs milliers dans l'église de notre village. Lundi, messe pour les soldats du régiment
tombés au champ d'honneur. Le général et le colonel se sont avancés vers la table sainte. »
Connaisses -vous Notre-Dame du Bocque teau? Non, n'est-ce pas? Jl est vrai que son pèlerinage est si jeune! En Lorraine, le 11 janvier iok>. un soldat à l'âme poétique découvre dans un bois une gentille petite source limpide. 11 en sort un ruisselet qui fillrc à travers les Cailloux et va se jeter dans un ruisseau, formant une cascatelle à côté d'un saule. L'endroit est délicieux. Le soldat y installe une statue de Notre-Dame dans le creux d'un arbre. Due petite chapelle rustique y est aménagée. Depuis lors, tous les régiments qui passent s'y agenouillent. Les soldats et officiers y mettent leur nom sur un registre, souvent avec des réflexions charmantes. Le fondateur, dans une lettre du 19 septembre 1910 publiée par la Croix de Saintonge, exprime le vœu que le joli pèlerinage, où tant de petits soldats ont prié la bonne Vierge avant d'aller mourir, survive au fracas de la guerre.
En mai iqi5, le mois de Marie fut partout célébré avec solennité. Beaucoup de sections installèrent une statue de la Vierge dans leurs tranchées. Un jour, des soldats allaient se faire photographier devant la porte de leur souterrain, quand l'un d'eux jeta un cri : Ah! mais,
et notre sainte Vierge ! Il va aussitôt Ja chercher et la place au milieu du groupe sur un piédestal de sacs et de fusils. C'est que, voyezvous, explique- t-ii au photographe, c'est la protectrice de l'escouade '. Et puis, n'est-ce pas, elle avait été à la peine, il fallait bien qu'elle fût à l'honneur, comme aurait dit Jeanne d'Arc, la grande sœur1.
Au 2i° territorial, des hommes baptisent leur statue du nom de Notre-Dame des Tranchées. A trois cents métrés des Allemands, au fond de leur gourbi, ils lui dressent un autel où ils entretiennent pendant trente jours de jolies Heurs cueillies sous les yeux des barbares, et ils font chaque soir l'exercice du mois de Marie à ses pieds-. De temps en temps, il en manque un à l'appel. 11 est tombé dans la journée. Mais vous pensez bien, et ses camarades n'en doutent pas, que la bonne Vierge a cueilli son âme, pour en orner son autel des cieux.
Notre-Dame des Tranchées, voilà un vocable pittoresque et touchant qui méritait de voler comme un signe de victoire surtout le front, et ie serais bien étonné qu'il n'y eût pas fait for-
1 D'après une lettre d'un témoin, M. l'abbé Jules de La Celle, du diocèse de Moulins, aumônier au 7e Corps
- D'après le récit de M. l'abbé Boudon, aumônier, publié par la Semaine catholique de Séez.
tune. MRr Bardel, évêque de Séez, qui a raconté ce pieux épisode dans sa cathédrale, en a éloquemment fait ressortir le caractère et a recommandé aux familles de prier Notre-Dame des Tranchées pour leurs chers absents.
Mais, le plus souvent, c'est Notre-Dame des Armées ou Notre-Dame de France ou Notre- Dame des Victoires ou Notre-Dame de Lourdes que l'on invoque. Avec quel empressement on se rend aux pieux exercices ! Dès qu'on arrive an cantonnement, la première question que l'on pose est celle-ci : « A quelle heure la prière ou le mois de Marie1? » Et, à l'heure dite, les enfants de France se pressent autour de leur Mère du ciel. Avec quel entrain, ils entonnent Y Ave Maris Stella, le Salve regina, ou les vieux cantiques de leur enfance ! Parfois, ils chantent leur Reine dans un cadre plus grandiose encore. Quelle émouvante poésie dans ce récit publié par la Croix !
« A la fin de la messe militaire, nous avons chanté Notre-Dame de France . de Gounod, et il n'y avait guère de regards secs dans l'assistance.
« Je l'ai cependant entendu chanter de façon plus impressionnante. C'était une nuit, aux
1 Lettre de M. l'abbé E. R., infirmier, à Mu1' Campistron, évêque d'Annecy.
tranchées, Nous avions été attaqués, et pendant trois quarts d'heure ce fut un hruit épouvantable. Les marmites boches qui éclataient autour des bo\aux, les 70 et les 120 courts et longs, les fusils, les grenades à main, les cris des assaillants et les nôtres, tout cela faisait un joli tapage. Puis, l'attaque repoussée, le calme était revenu complet. Alors, dans la nuit, chanté par une voix magnifique, monta le premier couplet :
O vous que Dieu bénit entre boutes les femme-. Etoile dans la nuit de mon humilité.
« Je défie qui que ce soit de trouver une mise en scène plus impressionnante. Puis ce fut le refrain qui, de toute la tranchée, sur plus d'un kilomètre, éclata (le mot n'est pas trop fort) :
Nous avons mis en vous toute notre espérance; Daignez nous protéger, Notre-Dame de France.
« Je n'espère jamais rien entendre de plus beau et de plus saisissant. Toute l'âme de nos soldats, toute leur foi en celle qui nous donnera la victoire, se manifestait là . sans contrainte et sans respect humain. »
Par milliers et par milliers, les lettres nous arrivent du front pleines de témoignages d'amour envers Notre-Dame, môles aux plus fiers sentiments patriotiques.
« Si je meurs, écril le sergent G. Y., de Mende, soyez suis que je tomberai en brave -m le champ de bataille, L'image de Notre- Dame <lc> Victoires el de la médaille miraculeuse sur mon cœur. Si elles Qe me protègent pas sur la terre, c'esl que la Vierge veut appeler son enfanl au ciel pour qu'il veille mieux encore sur les vieux parents quittés.
« Parti en état de grâce, je marcherai sans peur, puisque je serai avec Dicn. La mort ne peut plus m'effrayer. Dès maintenant, j'offre ma vie en esprit de sacrifice.
« Ne pleurez pas ma perte. Quelles joies vous aurait réservées mon existence !
« Je veux mourir en héros, en pensant à Dieu, à la France, à mes obères affections1. »
Peu de temps après, il mourait, en effet, en héros el en enfant de Marie. Qui pourrait douter de l'accueil que lui a fait sa Mère?
Même note de piété mariale dans cette lettre communiquée parMme Ed. B... à la Croix:
<( Ma chère tante.
« J'aurais voulu déjà te remercier de la médaille que j'ai bien reçue et que je porte con-
1 Lettre citée par la Semaine religieuse de Mende, 5 juin 1915.
tinuellement sur moi ; j'y ai une très grande foi.
« Chaque soir, j'adresse à la sainte Vierge une prière et chaque soir j'y trouve un réconfort et une source de courage et d'espérance (que j'ignorais jusqu'alors) qui m'aident à supporter toutes les fatigues de la guerre. »
D'un soldat de P... (Hérault), à son frère, territorial :
« J'ai vu sauter des mines. Les sections qui occupent ces emplacements sont parfois à peu près anéanties. Mais je te dirai que je n'en tiens aucun compte. Je confie mon unie au grand saint Joseph f patron de la bonne mort, comme si je ne devais plus me réveiller, et puis advienne que pourra !
« Ce terrible gâchis , effrayant pour certains , ne me coupe nullement l'appétit. Pendant ces longues journées et ces nuits sans fin, je fume, je lis et prie notre bonne Mère du ciel. »
C'est la Vierge qu'on invoque dans les suprêmes détresses. Deux petits soldats gisent côte à côte blessés, sanglants, sur le champ de bataille. L'un d'eux; sent qu'il va mourir; il dit à son camarade :
a II n'y a pas de prêtre par ici?
— Non.
— Je ne veux pourtant pas partir comme ça... Sais tu une prière?
— Oui , un peu. »
Et il dit lentement les paroles du « Notre Père » et du « Je vous salue, Marie », que l'agonisant répète avec ferveur. Mais la vie s'en va. Le cathéchiste improvisé ajoute : « Dis avec moi : Bonne Vierge , sauvez-moi ! » L'autre murmure cette invocation et il meurt. Qui peut douter que la Bonne Vierge ait regardé avec tendresse ces deux petits mourants qui, abandonnés de tous, se jetaient si naïvement dans ses bras?
Le lieutenant de La Forêt-Divonne a eu la cuisse droite brisée par un obus. Il reste toute la nuit baigné dans son sang sur une gerbe de blé. Mais tout le temps il pense à la sainte A ierge et à la France. Le sergent T., couché à enté de lui, l'entend invoquer Notre-Dame des Victoires. Emporté par les Allemands, il meurt trois jours après, le 26 août i9i 4-
« C'était un saint, écrit son compagnon. Quel accent profond partait de son cœur quand il parlait de la Vierge, sa mère! Il me disait sur sa gerbe de blé : « La sainte Vierge a permis que je fusse blessé un samedi; c'est qu'elle veut m'avoir dans son ciel. »
D'autres lui attribuent leur salut. Le capitaine S. écrit à son frère :
« Me voici de nouveau au pays des marmites. Je n'ai pas revu sans émotion les parages où ,
grâce à la sainte Vierge, ma compagnie a été épargnée. La chape Ue de Lo relie a été détruite il y a quatre mois par le bombardement boche ; mais la Vierge sainte y est toujours el m'a miraculeusement sauvé. Plus tard, nous viendrons en pèlerinage dans son sanctuaire reconstruit et je te ferai constater qu'il y a eu un vrai miracle. On ne conduit pas deux cents cinquante hommes sous un bombardement en arrosage de 77 et 10.*). même de ioij. >am; écoper tant soit peu; moi, rien, a
Un sous-lieutenant raconte à M. le curé de Boulogne-sur-Gesse comment, cerné avec ses hommes par l'ennemi, il leur recommanda d'invoquer la sainte Vierge, et s'élança avec eux sous une rafale de balles. Arrivé dans la forêt. il les compte. Aucun ne manque. Aucun n'a été touché. Quand il rejoint sa compagnie, il répond cà son lieutenant qui le félicite les larmes aux veux : h Mon lieutenant, c'est la sainte Vierge qui nous a sauvés. » Lu sergent lui prit la main et lui dit : « Je n'étais pas croyant. mais désormais je le serai1. »
1 Semaine catholique de Toulouse . 25 octobre 1014.