LE CHAPELET, A.HME M. VICTOIRE
L'insigne des enfants de Marie, leur arme de victoire contre le démon et aulres ennemis, c'est le chapelet.
Les esprits Torts sourient du chapelet : en quoi ils ont cent fois tort. C'est un symbole de notre attachement à la très sainte Vierge, un insigne qui vaut bien pour nous le collier de l'Annonciade ou de la Toison d'or. C'est un instrument régulateur qui rythme notre prière sans gêner son vol. C'est un hommage rendu à la Reine du ciel, un appel prolongé à son GoeUr. Par suite, il attire sur nous ses bénédictions. Comme toute prière, c'est une force, une source d'énergie morale, une arme. Simon de JMonlfort reçut cette arme de saint Dominique et par elle remporta la victoire de Muret sur la barbarie albigeoise.
Ils sont légion ceux: qui portent précieusement leur chapelet dans leur poche et qui sont
heureux de s'en servir. Ecoutez ce qu'ils nous en disent.
Lu Aixois, B. A.... caporal au 55e, écrit à un ami :
« Je pense à vous, le chapelet à la main... Le soir, lorsque la faction m'oblige à veiller, je ne suis pas seul. Je passe ainsi dans la prière les heures qui s'écoulent plus rapidement. »
Iq soldat du 106e, blessé à Longuyon :
« Dans ma compagnie, nous avions un prêtresoldat. Tous les jours il disait sa messe, à 3 heures du matin, à l'église du village le plus proche, et c'est notre capitaine qui la lui servait. Quelques camarades y assistaient, heureux (1 y recevoir la sainte communion. Les dimanches, la messe se disait un peu plus tard, et l'église était toujours pleine de soldats. Tous ont leur médaille-scapulaire, et beaucoup, avant de s'endormir, ou entre deux alertes, dans les tranchées, tirent leur chapelet. »
Ailleurs, ce sont cinq cents Bretons qui se sont mis au chapelet quotidien. Chaque soir, avec l'autorisation du colonel , ils le disent avec ferveur devant une reproduction delà Grotte de Lourdes.
Pour quelques-uns, le chapelet est plus qu'une arme morale; ils sont persuadés qu'ils lui doivent la victoire ou la vie.
Un sergent décrit une terrible mitraillade à laquelle il a échappé, et il conclut :
« Maintenant, je vais dire un chapelet de remerciement à la 1res sainte Vierge qui m'a préservé une fois de pins. »
\ oici un autre exemple :
« C'était dans la tranchée. On était arrosé copieusement par les obus. Le péril était indéniable, imminent. Malgré la présence d'un officier notoirement incroyant, quelqu'un propose de recourir à la prière. On commence la récitation du chapelet. Elle n'est pas achevée que la pluie d'obus a cessé. Il y eut un vaincu pourtant. Il courbait la tête le lendemain sous la main du prêtre qui l'absolvait. C'était ï officier incrédule terrassé par la grâce*. »
Bien souvent, parmi les menus objets qu'on renvoie aux familles après la mort d'un des leurs, il y a un chapelet. Avec quelle émotion on le reçoit! Avec quel respect attendri on baise ces humbles grains que les doigts aimés égrenaient peut être encore quelques instants avant la mort.
M. l'abbé A. B., brancardier, donne de vive voix à un soldat des nouvelles de son frère qu'il a vu enterrer :
1 Récit d'un officier blessé. (Semaine religieuse de Saint-Brieuc, 16 octobre 1914.)
Il avait la moitié du crâne emporté... Nous
avons trouvé sur lui son chapelet
— Ah! il avait sou chapelet! »
Et il se mit à pleurer silencieusement.
« Oh ! je dirai à ma mère que mon frère avait son chapelet et qu'un prêtre a dit des prières sur sa tombe. Ça va adoucir sa peine, à ma pauvre mère1 ! »
Un soldat de vingt-quatre ans ne se contente pas de dire le chapelet, il invite ses camarades à faire comme lui. Bien mieux, il organise parmi eux le Rosaire vivant, une chaîne de prières :
« Je suis heureux en ce moment, écrit-il; mon Rosaire vivant fonctionne bien dans ma section, chacun doit le réciter consciencieusement. J'abandonne de grand cœur le confortable de la grange pour la tente rudimentaire montée dans les prés ; cela me procure le bonheur de réciter chaque soir ma prière et mon chapelet avec plusieurs amis avant de nous endormir. »
Au mois d'octobre i9i5, il y avait trente mille soldats inscrits dans l'Association du Rosaire vivant et faisant monter chaque jour des millions d'Ave Maria vers la sainte ^erge.
1 Semaine religieuse d'Air, 11 juillet 1915.
Quelques-uns disent leur chapelet au milieu de la bataille. L'Action française cite ce joli trait :
u Note ce fait saisissant dont j'ai été le témoin ému plus que tu ne saurais le croire. Au moment de l'action, — et elle était rude, — m »us attendions l'ordre de charger et nous étions bien impatients. Notre colonel, droit sur son cheval, disait son chapelet sans se soucier de personne. Je te jure que c'était beau. C'était d'un fameux exemple. »
Ce colonel n'est pas le seul officier supérieur à donner le bon exemple. Un autre, commandant d'armes d'un village, voit dans les tranchées un de ses hommes qui récite son chapelet.
<( Est-ce parce que tu as peur, lui dit-il, que tu dis ton chapelet ?
— Non, mon colonel, mais parce que cela m'aide à devenir meilleur.
— Eh bien alors, disons-le ensemble. »
Et le colonel tire aussi son rosaire et se met à l'égrener avec le soldat. L'exemple ert contagïeux : un à un, chacun des habitants de la tranchée imite ce geste, et bientôt la tranchée tout entière dit le chapelet en commun1.
1 Lettre de l'abbé de Lesquen. Semaine religieuse de
Reims.
"\ oici mieux. Il s'agit d'un général. Deux bataillons partent à l'assaut, mais sont fauchés; il n'en revient qu'une moitié. Avec le reste du régiment, le colonel s'élance à son tour, mais tombe mortellement frappé. Le général de brigade de \... bondit alors à cheval, reforme ce qui reste du régiment et, enroulant son chapelet autour de son bras, se précipite en criant : «. Hardi, les enfants! nous les aurons! » Et la position est enlevée. Mais quand on s'approcha du général, grièvement blessé, pour l'emmener, il avait un genou en terre et priait1. Ce trait ne rappelle-t-il pas le grand Condé mettant un genou en terre sur la plaine de Rocroi pour remercier Dieu de la victoire ?
Rien ne montre mieux la bonté et la foi de nos soldats que les intentions pour lesquelles ils disent leurs Ave Maria. Un sergent écrit à un chanoine de Grenoble :
« Nous prions dans nos souterrains. Chaque soir nous récitons notre chapelet pour la conversion des pécheurs, pour la victoire de nos armes et pour la paix : trois choses que nous obtiendrons sûrement2. »
D'un soldat de Montmahoux ( Doubs) :
1 La Croix, 29 novembre 1914.
2 Croix de l'Isère, 31 décembre 19J4.
« Pendant ma veillée d'armes, je récite deux lois mon rosaire entier, en union avec les prières qui se disent au pays natal, et trois chapelets pour les morts, un pour mes parents, un pour les âmes délaissées, et le troisième pour les soldats morts dans la journée. Si j'ai du temps, je chaule les vêpres à voix basse et je rêve au pays ! »
Ln autre écrit :
« En montant ma l'action de minuit à i heure et demie, j'ai récité trois chapelets. Chaque dizaine avait son intention : pour moi, pour vous, pour mes enfants, ma femme , mes parents, mes amis, pour notre chère patrie, pour ceux qui meurent en défendant notre sol sacré. Cela fait du bien de prier, cela donne du courage et du sang-froid. Chaque fois que j'ai une mission à remplir, je la mets sous la protection de la sainte Vierge. Le jour où il faudra charger les Boches, la prière bien faite, le chapelet au cou, j'y volerai avec courage1. »
Un aumônier militaire écrit que, dans son cantonnement, chaque soir vers 6 heures, l'église est archi-comble de soldats qu'on place sur les degrés de l'autel. « On récite le chapelet. La première dizaine est pour les soldats
1 Bulletin paroissial de Saint-Michel de Payrin, 15 février 1915.
de notre régi nient qui viennent de prendre la relève aux tranchées. Il y aura probablement attaque cette nuit : qu'ils soient braves et que Dieu les protège! Seconde dizaine pour nos blessés : puissent-ils bientôt guérir; Troisième pour les morts au champ d'honneur, pour leurs pauvres familles, leurs orphelins! Quatrième pour les mères et les veuves dont la vie est brisée. Cinquième pour la France, plus vénérée que tontes les mères, plus aimée que toutes les femmes, pour la plus grande France, la France immortelle, pour qu'elle soit victorieuse demain. Puis nos sept cents hommes invoquent Jeanne d'Arc dans ce refrain qui va crescendo comme un tonnerre :
Prends de nouveau ta place Au front des régiments1. »
M. François Veuillot, dans la Groix du 22 novembre IQI.4, cite un aumônier racontant que, bien souvent, là où manquent les chapelets, les soldats s'en fabriquent avec une ficelle.
« Mais oui. une ficelle! Rien de plus facile! .. . Lue corde à nœuds en miniature; cinquantecinq nœuds solides, assez gros, régulièrement espacés; une brindille de bois serrée dans le nœud qui suit chaque dizaine ; et voilà un cha-
1 Semaine religieuse de Limoges, 11 décembre 1914.
pelet tout aussi convenable el plus résistant que beaucoup d'autres. Aussi je me suis donné la joie de rosarier toutes ces pieuses ficelles. Et uns troupiers, tandis que ces nœuds de matière commune glissent entre leurs doigts gourds de fatigue, rugueux de travail et gris de poussière, nos troupiers accumulent dans le ciel, pour eux-mêmes et pour les camarades tombés à côté d'eux, des trésors d'indulgences. Et je suis sûr que la Vierge Marie accueille avec un sourire de bonté les Ave Maria qui, du fond des tranchées, parmi la fumée des canons , s'envolent au long de la ficelle! »
Beaucoup égrènent le rosaire en mourant sur le champ de bataille, tel André Demarne, de Montmartre, dont Pierre l'Ermite a raconté la fin édifiante. « Le 7 septembre (i9i5), écrit un de ses camarades, mon pauvre ami a été très grièvement atteint par un éclat d'obus... Avant de le quitter, je l'embrassai. Il me demanda son chapelet, fit son acte de contrition et, d'un geste inquiet pour moi, me montra les Prussiens qui accouraient de partout. »
Autre fait raconté par M. René Bazin. On emporte un Vendéen mourant sur une civière.
« Mon lieutenant:3
— Que voulez- vous, Gelineau? A boire?
— Non, donnez-moi, s'il vous plaît, mon
chapelet, qui est dans ma poche de droite. »
Et. la tète renversée, les yeux fermés, de sa main gauche pendante, le mourant égrène ses ivè Maria qu'accompagne un léger mouvement des lèvres. <• Halte ! » dit le lieutenant. On dépose le brancard sur la mousse. Le chapelet est tombé. Le Vendéen est mort dans les mêmes sentiments que ses ancêtres qui allaient au l'eu. le chapelet enroulé autour du cou.
Le capitaine Serïot de La Londe et son ordonnance viennent de tomber, atteints par des éclats d'obus.
«. François, j'ai mon compte; donne-moi mon chapelet qui est dans ma poche ; nous allons le dire tous les deux. »
Et tous deux prient dévotement la Vierge, sans s'occuper du canon qui fait gronder la terre. * 0 Notre-Dame du Rosaire, ô Notre-Dame de l'heure de la mort, combien en avez-vous béni de ces héroïques agonies! Combien avezvous cueilli, dans les plis de votre robe d'azur, de ces belles âmes qui vous criaient : « Ma mère ! » Vous leur répondiez : « Mes enfants ! »
Oui, les soldats de France sont tous vos enfants. Il vous prient pour eux-mêmes, pauvres pécheurs, et pour la patrie bien-aimée. Exaucez-les. Soyez pour eux la Porte du ciel, soyez pour la France Notre-Dame de Ja Mctoire.