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L ABSOLUTION ET NOUS VAINCRONS

Un aumônier, M. Dubourg, écrivait à Mgr l'archevêque de Besançon, le 28 mars 191 5 :

« J'ai vu un régiment faire une attaque très brillante avec un entrain incomparable. Au moment de sortir des tranchées pour se ruer sur l'ennemi , un sergent se jette à mes genoux et me demande pour lui et ses camarades l'absolution, ajoutant :

« — Monsieur l'aumônier, (;a ira bien, nous sommes sûrs de vaincre. »

« D'autres se confessent n'importe où , môme dans une tranchée remplie de cadavres allemands, dont on vient de s'emparer; d'autres promettent de faire leurs Pâques dès que nous serons au repos. »

Nous sommes sûrs de vaincre! Cette parole fait penser à la célèbre phrase de Jeanne d'Arc : « C'est le péché qui fait perdre les batailles. »

11 est vrai que le Ciel bénit les cœurs purs et, par conséquent, que la confession attire la

victoire. .Mais en général ce sont les victoires morales qu'elle fait remporter à l'âme.

Au regard du salut éternel, ce qui importe le plus c'est de recevoir l'absolution avant de mourir. Il est bien difficile pour la masse des jeunes gens, à l'âge où la passion bat son plein, d'éviter tout péché mortel. Or, avec le péché mortel, impossible d'entrer au ciel. Il faut donc purifier son âme soit par la confession sacramentelle , accompagnée de la contrition au moins imparfaite, soit par la contrition parfaite, qui suppose un acte très pur d'amour de Dieu. Lorsqu'une âme de bonne volonté ne peut recourir à la confession, Dieu lui donne sans doute, dans sa miséricorde, une grâce spécale pour exciter en elle les dispositions nécessaires; mais le plus sûr est de pouvoir faire un bon aveu de ses péchés.

En ce terrible moment où ils sentent la mort passer dans le vent des obus, nos soldats voient aussi dans un éclair toute leur vie. parfois chargée de fautes graves. Ils ne veulent pas mourir en damnés, et, la grâce aidant, ils regrettent les tristes folies de leur jeunesse : folies de l'esprit, folies de la chair, folies du cœur. Ils demandent pardon à Dieu. Mai- iis savent que l'absolution sacerdotale est le véhicule normal de ce pardon ; aussi ils la sollicitent pour la plupart et sont

heureux de la recevoir. Jamais, d'ailleurs, ils n'ont eu autant de facilités pour l'obtenir. grâce aux nombreux prêtres qui partagent leur vie dans les tranchées.

Us apprécient cet avantage spirituel, la présence d'un prêtre au milieu d'eux. Us la réclament, quand ils en sont privés. Dans une lettre ouverte au ministre de La guerre (27 octobre iqi4) Franc, de la Croix, s'exprimait ainsi :

« Nous pourrions citer telle formation territoriale qui s'organise en ce moment et où les soldais font des pieds et des mains pour avoir parmi eux un prêtre-soldat, afin, disent -ils, d'avoir V absolution au moment où ils donneront leur sang pour la patrie. »

Voici à cet égard un trait bien touchant. Des chasseurs, désolés de n'avoir pas de curé parmi eux, se réunissaient chaque jour pour en demander un à Dieu. Un jour, il leur arriva un capucin, le Père Gérald Fabre, comme aumônier. Transportés de joie, ils prennent une nuit de leur repos pour la passer en adoration et en action de grâces devant le saint Sacrement et ils la terminent par une fervente communion. N'est-ce pas admirable de foi et de générosité:'

Un 'petit soldat de la classe 19 15 écrit à Mgr l'evêque de Fréjus :

« Que nous sommes heureux, lorsque le moment d'un combat approche, d'avoir quelqu'un à qui confier nos peines et de demander le pardon de nos fautes! Ils sont nombreux ceux-là. et le nombre ne fait que s'accroître. Le prêtre à la tranchée est une vraie richesse. Pas une minute il ne cesse d'encourager les hommes, leur dicte le droit chemin; en un mot. leur apprend à aimer Dieu *. »

Du haut en bas de l'échelle militaire au front, on se confesse, des simples troupiers aux grands généraux. Ceux-ci, ainsi que les officiers eu très grand nombre, donnent l'exemple, et, naturellement, ils s'agenouillent devant leurs inférieurs; car les prêtres, n'étant pas delà carrière, n'arrivent pour la plupart qu'à des grades fort modestes, quand ils sortent du rang.

Un officier écrit à sa mère :

« Tu peux être tranquille ; j'ai un prêtre à côté de moi : c'est mon maréchal des logis. Il est toujours là, et il confesse non seulement moi, mais foule la batterie. »

Un religieux, lieutenant et ancien polytechnicien, placé dans une fabrique de munitions, fait des démarches pour aller au front. On demande l'avis du général du corps d'armée

1 Semaine religieuse de Frèjus, 3 juillet 1915.

dans lequel il désire entrer. Ce dernier répond : « Qu'il vienne! J'ai pour confesseur un brigadier; quand j'aurai un lieutenant, ce sera tout <le même mieux pour la hiérarchie militaire. »

Tandis que les obus plenvent sur nos hommes, une autre pluie, celle-là divine, tombe aussi sur eux. Les nuées du ciel s'ouvrent . et la miséricorde pleut en absolutions sur la terre. Pluie de mort et pluie de vie, qui ont le même but dans la pensée de Dieu : faire germer les repentirs et peupler le ciel d'élus.

Le curé de Saint- Léonard raconte qu'au mois d'août 191 4, il ne suffisait pas à confesser les soldats qui traversaient sa paroisse1. « Ils se confessaient en masse, dit -il, avec la piété de nos plus édifiants séminaristes , montant la garde à la porte de mon salon et se succédant sans interruption , pendant des matinées entières, sur le prie- Dieu que j'avais mis à leur disposition. »

Pendant un repas, un lieutenant le fait appeler. Il court à l'endroit indiqué, croyant trouver un malade; il y trouve tout un poste d'hommes qui lui demandent de se confesser. Il rentre chez lui. Un Lyonnais est venu en son absence, mais, n'ayant pu attendre, il le fait

1 Semaine religieuse de Saint-Dié, du 7 août 1915. 'û*

prier de venir, à 10 heures du soir, au bord d'un grand chemin, où il sera en sentinelle. C'est là que le brave soldat se confesse dans la nuit. Quelques jours après, il tombait dans son sang.

Voici maintenant la confession à cheval. Un jour, des chasseurs et des dragons passent à Saint-Léonard et demandent à se confesse]-. Mais ils n'ont pas le temps de mettre pied à terre. Ils supplient le prêtre de faire quelques pas à côté d'eux. Inclinés sur la selle, ils lui disent leurs péchés, puis se redressent absous en faisant le signe de la croix.

Mais souvent le prêtre n'a pas le temps d'entendre individuellement ceux qui désirent rentrer en grâce avec Dieu. L'action va se déclancher ; des milliers d'hommes vont s'élancer au-devant de la mort. Ils désirent une dernière absolution pour pouvoir paraître sans inquiétude devant le Juge suprême. Alors, usant des pouvoirs qu'il a reçus de Rome, le prêtre leur donne une absolution collective, tandis qu'il font leur acte de contrition.

L'absolution collective n'est pas une nouveauté. L'archevêque Turpin la donnait à ses compagnons au val de Roncevaux. 11 est vrai qu'il leur imposait une pénitence qui ne semble guère canonique, en leur prescrivant de frapper

fort sur les mécréants. C'était une manière un peu féodale de leur rappeler leur grand devoir A cri instant suprême, le courage et l'offrande de leur sacrifice à Dieu.

Mais il sous-enlendait certainement d'autres dispositions plus nécessaires alors comme aujourd'hui. Les deux plus essentielles sont le repentir uni au ferme propos et l'intention formelle, une fois échappé au danger, de soumettre ses fautes au pouvoir des clefs, c'est-à. dire de les accuser à confesse.

L'absolution ainsi donnée est une scène émouvante et bien belle dans sa simplicité!

« Avant- hier soir, écrit un jeune vicaire, avant de se rendre aux tranchées, un jeune lieutenant à la figure vraiment angélique vint me demander de bénir sa compagnie : le capitaine avait été tué la veille. Je me rends devant ces braves qui allaient monter à l'assaut dans deux heures. Je gravis un petit tertre, et là je leur parle de Dieu, de leur âme, de leurs parents, femmes et enfants. Je ne sais si mon émotion les avait gagnés, mais nous pleurions n u peu tous. Ils se mirent ensuite à genoux. Je leur expliquai que, devant l'impossibilité matérielle de se confesser, ils pouvaient néanmoins obtenir le pardon de leurs fautes en récitant leur acte de contrition. Pieusement ils prièrent,

cependant qu'à haute voix je prononçais les paroles sacramentelles de l'absolution. Tant que je vivrai, je n'oublierai jamais le touchant spectacle de ces petits zouaves qui voulaient avoir la conscience pure avant de monter à l'assaut1. »

Le commandant de Beaufort, au moment de lancer son bataillon à un assaut dangereux, demande à un prêtre- soldat de sortir des rangs et de donner l'absolution générale. Celui-ci s'avance et dit à ses compagnons : « Que ceux d'entre vous qui veulent recevoir l'absolution mettent un genou à terre et se découvrent. » Tous sans exception se mettent à genoux. Beaufort s'élance alors à la tète de ses hommes en s'écriant : a En avant! mes enfants, c'est pour la France î » Une balle le frappe au front et l'étend mort. A cùté de lui tombent également le capitaine de Montesquieu et trois adjudants.

Un prêtre de Marseille, sous-lieutenant aux chasseurs alpins, écrit, le ig septembre 1910 :

« Je confesse toutes les fois que cela m'est possible. J'ai donné dix fois l'absolution à tous mes soldais, au plus fort du danger; et tous, chaque fois, répondaient en chœur : « Merci, « mon lieutenant ! »

5 Semaine religieuse de Hennés, du 24 juillet ICI 5 Lettre de M. l'abbé Ilamou.

Un capucin de Marseille vient de dire la messe aux soldats, lorsque les balles ennemies commencent à siffler. « Père, lui disent-ils, ça a l'air de vouloir chauffer ici ; pourriez-vous nous confesser? » Et l'absolution double leur courage en rendant la mort moins terrible.

Parfois c'est au péril ou même au prix de sa vie que le soldat -prêtre peut absoudre ses compagnons.

Un prêtre, dont la main a été traversée par une balle, écrit : « A plusieurs reprises, j'ai pu donner, avant le combat, l'absolution générale à mes compagnons d'armes, heureux d'avoir un aumônier constamment avec eux ; j'ai fréquemment, dans les tranchées, les chemins et les cantonnements, exercé le ministère de la confession; enfin, Monseigneur, j'ai pu assister de braves gars de Bretagne à leurs derniers moments. Et ce ri est pas sans une émotion profonde que je me rappellerai toute ma vie ces absolutions données dans une journée de novembre, d'une main hachée par le plomb allemand, à des jeunes hommes <jui mouraient d'avoir noblement défendu la patrie '. »

Un autre pave de sa vie son dévouement

1 Sernaine religieuse de Saint- Bricuc. Lettre de M 1 abbé Bertrand , \icaire de Saint-Hélen (H nov. 1914).

sacerdotal. Sous une effroyable mitraillade allemande, un de nos régiments s'est couché. Lu des hommes est prêtre. Les camarades lui disent : a Prêtre, donnez-nous l'absolution. » Il sail que. s'il se lève, c'est la mort certaine, immédiate; d'autre part, il faut qu'il se lève pour être vu de tous ses compagnons. Il n'hésite pas. il se redresse; mais à peine a-t-il prononcé les paroles sacramentelles qu'un obus le coupe en deux.

Ou peut dire que la plupart de nos soldats se confessent sincèrement quand ils vont an l'eu et. par conséquent, qu'ils sont réconciliés avec Dieu quand ils paraissent devant lui. Voilà ce qui peut donner de l'espoir aux familles de nombreux jeunes gens qui ne pratiquaient pas. Ils ont laissé à désirer, même au dépôt peut-être, jusqu'au moment d'aller au front; mais, à l'approche de la mort, une main sacerdotale, parfois une main sanglante, s'est levée sur eux et. en les absolvant, leur a rendti l'état de errâse. Sans doute, ils auront à faire un stage d'expiation en purgatoire; mais le purgatoire est le vestibule du paradis : alléluia !

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