LES MESSES MILITAIRES
\ raiment la religion déborde de toutes parts. Plus nous avançons dans cette visite aux tranchées et aux champs de bataille, plus les manifestations de la foi deviennent belles et touchantes. Dans ce nombre il faut ranger les messes militaires.
Les messes militaires, le sacrifice divin déployant ses mystiques splendeurs au-dessus des sacrifices humains, le sang du Christ otTert à Dieu dans un calice d'or sur une terre qui n'est elle-même qu'un immense calice rempli du sang de France, n'est-ce pas impressionna nt? Bien souvent c'est un soldat qui ofl're à Dieu l'holocauste rédempteur, devant des camarades que la mort a déjà marqués de son doigt, et à la veille peut-être d'accomplir lui-même le sacrifice de sa propre vie. Par -dessus son uniforme, ses galons, ses médailles, il a revêtu l'aube et la chasuble ; il monte à l'autel et bientôt l'hostie s'élève dans ses mains entre
ciel et terre, implorant la pitié de Dieu. Debout ou à genoux autour de l'autel, tous les soldats regardent la blanche petite chose où ils reconnaissenl leur Dieu. Toutes ces forces s'inclinent devant cette adorable faiblesse. Salut, hostie, ceux qui vont mourir te saluent : morituri te salatant. Bénis-les, ils ont tant souffert ; pardonne-leur, ils pleurent leurs péchés. Sois leur nourriture, ô pain des forts; sois leur bouclier, ils vont combattre; sois leur viatique, ils sont en route pour l'éternité.
La messe est l'acte le plus sublime de la religion. Avec la communion qui la complète en ajoutant le sacrement au sacrifice, c'est la source par excellence de toutes les grâces. On peut dire que, durant cette guerre, elle a un rôle moral immense. Nos soldats y assistent avec une pieuse avidité. Ils la réclament à tout prix, sacbant la force qu'ils y puisent pour faire face à tous leurs devoirs religieux ou patriotiques.
Mais, pour dire la messe en campagne, il faut un autel portatif et des ornements, aujourd'hui surtout où les églises sont pour la plupart en ruines sur la ligne de feu; aussi l'idée est-elle venue à quelques âmes d'élite de fournir ces autels à nos prêtres soldats. L'Association de Notre-Dame du Salut s'en est chargée. Elle a ouvert une souscription, qui atteignait, à
la fin d'octobre 19 i5, la somme de cinq cent mille francs. A la même date, elle avait envoyé plus de trois mille autels au front. En calculant que trois prêtres en moyenne peuvent se servir de chacun, ce sont environ neuf mille messes qui se disent chaque jour rien qu'as ec ces autels.
Plusieurs officiers ont tenu à en offrir un à leur aumônier. Non content de communier luimême, le sous-lieutenant Pierre de Brimont, tombé au champ d'honneur le 2b mai i9i5, à Tracy-le-Mont, priait sa mère de lui envoyer un autel pour son régiment, afin que ses hommes, disait-il, pussent communie]' plus souvent.
Lu major, Jean ..., demande à Mgr l'évéque de ... un autel pour avoir chaque jour la messe dans son ambulance. Et, comme il admire le beau calice : « A ous me le rendrez après la guerre, lui dit Sa Grandeur, et je le conserverai comme une relique. »
Sans le divin sacrifice, beaucoup de soldats seraient comme désemparés. Ecoutez ce cri du cœur, digne d'un saint : « Pour nous catholiques, ce nest plus une vie s'il n'y a pas de messe. » Cette parole est d'un jeune aspirant- officier, et voici la lettre où cette perle est enchâssée :
« Je suis allé à l'église de... et là, devant le tabernacle, j'ai prié et pleuré. Ah! autrefois,
il m'est arrivé de trouver longues des stations à l'église. J'éprouve maintenant du plaisir à me trouver auprès de ce bon Dieu, mon ami, le même cpie celui de mon église, le même que mes parents reçoivent dans leur cœur et qui me permet ainsi, malgré l'éloignement . de me rapprocher de ceux que j'aime.
« Pour nous catholiques, ce n'est plus une vie s'il n'y a pas de messe, les cloches de Y Angélus, le clocher, l'église. Et pourtant, j'ai passé deux dimanches sans messe, sans chants ni prières. Lu dimanche dans la tranchée est un jour comme un autre, et il faut faire effort, consulter son calendrier, pour savoir que c'est dimanche. Je récitais bien quelques prières. La nuit, en faisant ma ronde, je disais bien le chapelet dans la tranchée; mais il manquait l'église, les chants et les prières liturgiques. Il faut y être passé, en avoir été sevré pour se rendre compte de la privation que constitue, pour un cœur un peu religieux, ce manque des cérémonies ordinaires du culte. Aussi combien j'ai été content de pouvoir assister à une messe, d'entendre des chants connus et la voix tant aimée de l'orgue! Demain, je vais servir la messe au lieutenant X...1. »
1 Bulletin religieux de Bayonne, 30 mai 1915,
Ecoutez encore ce que dit un aumônier :
« Jusqu'ici, j'ai pu, tantôt dans une église en ruines, au milieu de décombres fumants, tantôt en plein air, au milieu d'un camp, célébrer la messe tous les dimanches, même les jours de grande bataille, comme par exemple à Tourteron, le 3o août. Ce spectacle de soldats debout, le képi à la main, la prière au cœur, chantant à pleins poumons des hymnes au saint Sacrement et des cantiques bretons, accompagnés par le sourd grognement des obusiers allemands et le bruit des rafales du 70 , (irradie des larmes aux impies eux-mêmes. Ce n'est pas sans émotion, je vous l'avoue, que je distribue le Pain des forts à tous ces braves qui, dans un instant, vont faire de leur poitrine où est descendu Jésus-Hostie un rempart contre les balles. La première fois que j'ai célébré la messe en plein champ, un officier supérieur, protestant, est venu me serrer la rnain en me disant :
« — Monsieur l'aumônier, celle cérémonie à laquelle je viens d'assister est vraiment belle; elle for ii fie la foi, élève l'âme et la réconforte. Je vous remercie. »
« Dimanche dernier, dans l'église de Suippes, nous avons organisé une messe militaire en musique. Je n'oublierai jamais cette fête. Le
généraux, entourés de leurs états-majors et de sept à huit cents officiers et soldats, priant le Dieu des armées de nous donner la victoire : voilà ce qu'on voit à cinq kilomètres de l'ennemi ' . »
Ecoutez toujours :
« Je suis venu dans ce minuscule village de G... pour entendre la messe... Une immense émotion m'a étreint devant ces hommes au visage marqué du sceau de la souffrance, aux uniformes plus ou moins souillés de poussière, de boue et de sang, qui priaient, le dos courbé. Quelle piété ! Quel recueillement profond et sincère ! Que clc larmes dans les yeux quand le prêtre, la voix brisée par les sanglots, tourné vers le tabernacle, supplie Dieu de nous aider et de nous protéger'-! »
lu curé écrit : « Une des premières questions des chefs qui nous demandent de les loger est celle-ci : « A quelle heure les messes demain matin? » Et tout s'ensuit : non seulement l'assistance pieuse à la messe, sans l'ombre de respect humain, même aux jours de semaine, mais encore la confession et la communion faites par de vrais croyants. »
1 Lettre de M. l'abbé Coûasnon, aumônier, à M»r l'archevêque de Rennes, le 2 octobre 1914.
À Lettre du soldat Sigismond Koussotjinski.
Souvent ce sont des officiers qui postulent l'honneur de servir la messe. Un prêtre écrit : « Un matin, vers 7 heures, j'arrivai dans une pauvre église de campagne pour célébrer le saint sacrifice. Or, je trouvai là. agenouillé dans un coin, mon ancien capitaine. Ayant appris, la veille au soir, que je monterais à l'autel ce jour-là, et disposant de quelques heures, il avait fait six kilomètres pour assister à la messe et la servir. 11 était là depuis ,'> heures du matin :
« — Voudriez- vous, me dit-il gentiment, voudriez -vous m'accepter pour votre enfant de chœur? »
« J'acceptai, tout confus, une offre si aimable que je savais très sincère et très surnaturelle.
« Une semaine plus tard, lors de la fête des Morts, ce même officier insista de nouveau pour avoir, selon son expression, le même avantage et le même honneur. Or, il se trouvait, en cette circonstance, en présence d'autorités militaires et de nombreux soldats ; car la messe était dite en plein air pour tout le régiment. Enfin, vers les derniers jours de novembre, il me demanda une fois encore de l'admettre à l'autel pour le même office. Je dus partir quelque temps après, par ordre du médecin chef; mais, pendant mon repos forcé,
je pense souvent à mon enfant de chœur aux trois galons1. »
Parfois la nature se fait belle autour de l'autel improvisé, comme pour réjouir nos pauvres soldats et jeter un brin de poésie sur les horreurs qui les entourent. ^ oici une page délicieuse où un sous-lieutenant d'infanterie, élève à l'Ecole normale, décrit une messe en plein bois :
« Avec le gai soleil du printemps, des autels improvisés se dressent partout, au bout d'une tranchée, sous une toile de tente, au milieu des bois. Ah ! la délicieuse messe parmi les violettes et les mousses. La forêt, qu'une ondée vient de rafraîchir, exhale un parfum de terre humide et de rosée, comme si elle aussi voulait honorer à sa façon le Créateur. Quelques hussards attardés profilent à travers les futaies leurs silhouettes bleues; ils se hâtent, de crainte de manquer le divin sacrifice qui se consomme sur l'autel de verdure. Les oiseaux, eux aussi, joignent leurs voix à l'universelle harmonie de la forêt qui s'éveille. Après la consécration, les soldats chantent en sourdine, — car l'ennemi est proche, — YO Salataris; et, la messe finie, après un dernier cantique, plutôt murmuré que
1 Semaine religieuse de Belley, 3 septembre 1915.
chanté, chacun s'en retourne, le recueillement au cœur et le réconfort dans l'âme, à sa tâche journalière et monotone.
« Mais quelque chose de divin flotte dans l'air, quelque chose qui vous invite à la réflexion et vous avertit que ce n'est pas un jour comme 1rs autres. Comme elles ont du monter vers Dieu, ces ferventes prières récitées dans la paix dominicale, troublée seulement de temps à autre par le claquement sec d'une balle à travers la futaie, et comme elle est belle la foi de ces hommes qui, leur devoir accompli, s'en vont, confiants, à leur tache héroïque et, simplement, font à Dieu et à la France le sacrifice de leur vie el de toutes leurs plus légitimes ambitions! »
Ces beaux récits rappellent le mot du cardinal Newman: « Je déclare qu'à mes yeux il n'\ a rien de si consolant, de si émouvant, rien qui dépasse et accable autant l'imagination, que la messe célébrée comme elle l'est dans nos églises. Je pourrais sans fatigue entendre des messes durant l'éternité. » A ï a ï s ces messes de guerre sont encore plus louchantes, alors même qu'elles ne sont pas dites « parmi les violettes et les mousses ».