‹ Du champ de bataille au cielChapitre 2 sur 38 · OL EST ALLÉ VOTRE BIEN -AIMÉ · texte numérisé non relu

OL EST ALLÉ VOTRE BIEN -AIMÉ

Cette parole de l'Ecriture Sainte me revient à l'esprit, quand je vois tant de femmes en deuil, tant de pauvres parents qui pleurent un être chéri enlevé par la guerre : Quo abiit dilectus tuas ? Ils se demandent où est allé leur enfant, leur époux, leur père, leur frère, leur ami, s'il est heureux, s'il pense à eux, s'il les voit et les entend. Ils s'attristent peut-être de ne pas recevoir de réponse à ces douloureuses questions. J'ai cherché mon bien -aimé et je ne l'ai pas trouvé; je l'ai appelé et il ne m'a pas

répondu1. C'était la plainte de la Sulamite dans le Cantique des cantiques ; c'est aujourd'hui la plainte d'une infinité de cœurs brisés.

Pour quelques-uns c'est le doute qui répond : « Où est allé notre bien -aimé? N'est -il pas perdu pour nous à tout jamais.0 Où vont les Ames? Se dissolvent-elles dans le néant, comme une fumée dans l'air? Ou bien se dispersentelles, sans lien entre elles ni avec nous, dans des régions lointaines, comme les tristes ombres qu'Homère voyait errer sur la prairie des asphodèles? L'Eglise nous dit bien qu'elles vivent toujours, et, parla, elle semble adoucir notre angoisse ; mais elle la fait renaître plus cuisante quand elle ajoute que celles qui ont offensé Dieu sont éternellement punies. Celui que nous pleurons est-il de ce nombre? A-t-il trouvé grâce devant la Justice infinie? »

Pauvres affligés, je vous réponds ce que le Prophète disait à la Sulamite : « Qwvremus eum tecum. Nous allons le chercher avec vous. » Avant tout ayez confiance, car, si Dieu est la Justice , il est aussi la Miséricorde ; il enveloppe nos derniers moments de ses tendresses. Il nous livre avec les armes de sa grâce des assauts silencieux, il nous crible des flèches

1 Qusesivi el non inveni illum; vocavi et non respondit mihi. (Cantic. v, 6).

d'or de son amour, et bien souvent les âmes les plus endurcies finissent par se rendre à lui et vont au ciel le remercier de leur bienheureuse défaite.

Tout particulièrement pendant cette guerre, il semble que le Seigneur ait voulu faire une moisson exceptionnelle d'élus. 11 a multiplié les gages de prédestination. Ceux qui étaient déjà de bons chrétiens ont souvent donné en mourant le spectacle d'une incomparable ferveur. Parmi les autres, les conversions ont été innombrables et parfois si touchantes qu'elles tirent les larmes des yeux. Combien les bons anges, ces doux moissonneurs de la guerre, ont dû emporter dans les greniers éternels de ces belles gerbes d'àmes purifiées !

C'est surtout à leurs derniers moments que Dieu en a sauvé un grand nombre. Tenez, le voilà votre bien-aimé, ô femmes, ô mères; regardez-le, sanglant, enveloppé du drapeau tricolore, étendu au pied du crucifix, dans le célèbre tableau de Weerts. Cette scène grandiose, c'est toute la guerre actuelle envisagée du côté de l'éternité. Partout où tombe un soldat de France, dans la tranchée, sous les verts sapins, au bord des fleuves de sang, un grand Christ s'élève, profilant sa blanche silhouette sur le ciel tourmenté. Il penche la tête et jette un

tendre regard sur le héros qui gît à ses pieds.

Oh ! ce regard du grand martyr à ce pauvre enfant de la terre, comme il est éloquent! 11 est tout chargé de doux reproches pour ses péchés, de pitié pour ses souffrances, de tendre admiration pour son courage, mais surtout de pardon et d'amour !

Il dit à l'un : « Je te bénis, ô mon soldat, immolé pour la plus juste des causes. Tu es mort pour la patrie , comme moi pour l'humanité. Et c'est bien! Mais toi qui as si noblement porté le drapeau de la France, pourquoi, en des jours de folie, as- tu déserté mon drapeau? Reviens à moi par un acte de repentir, offre ta souffrance en expiation de tes fautes, et une goutte de mon sang tombera sur ton cœur pour le purifier. »

Il dit à l'autre : « Ton âme est pure, ô mon enfant, et mon amour, qui t'a gardé jusqu'ici, redouble pour toi à cette heure. Unis ta douleur à la mienne! » Et bien souvent, sur ce nouveau Calvaire, le sublime colloque de l'ancien recommence : « Seigneur, souvenez-vous de moi dans votre royaume. — Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Paradis! Paradis! Regarde-le, ô soldat, ce royaume que Jésus promet à ceux qui l'aiment

et dont il va t'ouvrir les portes de saphir. Tu as bien souffert, mon pauvre frère, mais l'hiver des douleurs est passé et les fleurs d'immortalité vont éclore, hiems transiit , flores apparuerunl.

La croix a été dure pour toi comme pour le Christ, mais, au-dessus de la croix, "le ciel se déchire, et quel spectacle s'offre à tes yeux!

Paradis ! Paradis ! ô clarté éternelle après nos tristes nuits ! o oasis de fraîcheur après le brûlant désert ! o torrent de félicité après nos longues soifs ! o sourire de Dieu après le val des larmes ! ô extases d'amour ! o éblouissements de l'âme éperdue!

Paradis ! Paradis ! ô diadèmes de feu ! ô palmes de victoire ! ô harpes des anges ! ô flots d'harmonie jaillis du sein de la divinité! Voilà ce qui t'attend, ô soldat; et maintenant, ferme tes yeux dans ce rêve d'or qui va devenir la réalité et redis une dernière fois comme le Sauveur en croix : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains ! »

Cette guerre a été vraiment terrible pour nos pauvres soldats. L'un des plus charmants et des plus braves que j'aie connu m'écrivait : « Nous avons, durant ces sombres nuits, épuisé la coupe des souffrances physiques et morales1. » Ils ont

1 Paul Roederer glorieusement tombé près de Lorette.

eu leurs agonies et leurs sueurs de sang; mais avec quelle intrépidité ils ont bu l'amer calice î

Certes, bien qu'ils n'aient pas cherché la gloire terrestre, ils l'ont méritée. Ils ont droit à nos hommages et à nos couronnes. Mais comme tout cela se fane vite! Heureusement, ils sont au paradis des braves, où les anges leur offrent les roses du printemps éternel.

La Chanson de Roland nous montre le neveu de Charlemagne étendu sous un pin, le visage tourné vers l'ennemi, mais pensant à la douce France. Et trois anges, saint Raphaël, saint Gabriel et saint Michel du Péril, descendent vers lui, cueillent son Ame et l'emportent parmi les fleurs du Paradis.

Parents chrétiens, ce sera aussi pour vous le dernier mot de cette épopée, aussi belle que celle de Roncevaux. Ce sera, avec le renouveau splendide de la patrie, la justification éternelle de cette guerre qui , à travers ses brumes sanglantes, nous semble parfois si cruelle et si scandaleuse. C'est là-haut, parmi les fleurs du Paradis, à côté des paladins défenseurs de la douce France, qu'il vous faut voir désormais votre bien -aimé : c'est de là -haut qu'il vous sourit et vous tend les bras.

Page 1