MESSES TRAGIQUES : LES CATACOMBES
La plupart du temps, la messe au front n'a pas cette poésie printanière; mais elle en a une autre d'une beauté tragique. Elle est sonnée par le canon et aspergée de mitraille au lieu d'hvsope et d'eau bénite. Le temple est un abri, une tranchée., un souterrain, où les soldats se glissent comme des ombres, ainsi que les premiers chrétiens dans les catacombes. Ce rapprochement des catacombes s'imposait et il revient dans un grand nombre de récits.
D'un séminariste de Moulins :
« La messe a été dite en plein air, derrière les murs d'un château, à l'abri des obus, l'église du village étant devenue un point de repère pour l'artillerie ennemie.
« Tous les officiers disponibles y assistaient ainsi que de nombreux soldats. Ils se sont rendus au lieu de la cérémonie par petits groupes de quatre ou cinq, pour ne pas attirer l'attention de l'ennemi. A les voir se défiler le long des murs, on se rappelait l'époque des cala-
combes où les premiers chrétiens se réunissaient en cachette pour le saint sacrifice.
« La messe a été célébrée au milieu du recueillement profond de toute l'assistance. Quel bon moment pour tous, moment de paix intérieure, de prière fervente, de joie intime !
'< Et cependant, toujours à l'avant, on entendait la fusillade de nos premières lignes... »
Racontant l'enterrement d'un vaillant artilleur angevin, Charles Jac, glorieusement tombé dans l'Artois, le 21 juin, un de ses amis d'enfance écrit :
« L'aumônier a dit la messe dans le gourbi, cérémonie émouvante qui évoquait les catacombes. Lnc tablette de bois comme autel , deux cierges minuscules; la voûte en rondins de bois qui a forcé les plus grands à se baisser ; l'obscurité presque complète. Le capitaine servait la messe lui-même et y a communié; sa sérénité chrétienne était émotionnante et m'a beaucoup touché. J'étais à genoux à côté de lui sur un peu de paille. Autour de nous, ceux qui avaient pu pénétrer dans le gourbi. Puis l'absoute a été donnée dans le boyau. Le commandant a prononcé quelques mots qui ont été au cœur de tous. Tout le monde pleurait. »
Un journaliste, M. Eugène Tardieu , qui a pu visiter une ambulance près du front, ra-
conte dans Y Echo de Paris les impressions que lui a laissées une messe de minuit. Lui aussi croit revenir des catacombes :
« Un prêtre est à l'autel. Dans le fond de la salle, un petit harmonium se met à jouer, et, d'une seule voix. maie, vibrante, d'une voix ardente, que le plafond bas fait plus retentissante, tous les soldats attaquent un cantique : Je suis chrétien... Pourquoi avons-nous tous des larmes dans les yeux? Pourquoi songeonsnous aux premiers chrétiens des catacombes?... Pourquoi ce sanglot au fond de la salle?... Jamais mon âme n'a plongé dans une atmosphère d'émotion aussi forte. »
« A l'évangile un caporal barbu, prêtre infirmier, dit quelques mots :
« Il parle du drapeau, dont le bleu est à ses veux la couleur du ciel, un symbole d'idéal et de liberté ; le blanc, la pureté des cœurs, l'égalité de tous devant le môme devoir; le rouge, le sang qu'il faut verser pour la France, l'amour de la Patrie, la fraternité des Français. Je l'observe pendant qu'il parle. Il a les mains croisées sur son ceinturon, il ne fait pas de gestes, pas d'éclats de voix. Que sa figure est grave et douce ! Son éloquence vient du cœur ; il parle comme un brave homme à des braves gens. Et quand le caporal achève son sermon
d'un geste de bénédiction discret, une noblesse imprévue émane de son humble uniforme, il me semble que sa taille a grandi. Un coûtant de sympathie fraternelle a passé sur l'assistance. Tous les Français qui sont là sentent qu'ils sont de la même famille, et moi je sens bien que le lien qui les unit dans la même résolution de vaincre ou de mourir a puisé sa force et sa résistance dans la foi catholique. Pratiquants ou non-pratiquants, bon gré, mal gré. la guerre nous fait bien voir que, tous. nous senlons en catholiques... »
Le récit se termine par ces mots :
m Jamais messe de minuit ne fut réduite à des accessoires plus rudimentaires , jamais je n'en entendis de plus grande, de plus noble, d'aussi pathétique... Un banc pareil aux autres, mais drapé de tricolore et d'un linge blanc, posé devant la marche de l'autel , remplace la sainte table. Les clames vinrent les premières s'agenouiller sur les dalles et y recevoir la communion, puis les soldats suivirent1. »
Le capitaine de cavalerie Joseph de Pesquidoux. décrit, lui aussi, une messe militaire dans l'Opinion :
« — Que voulez-vous!1
1 Echo de Paris, du 29 décembre 1014.
« — Rien. Je suis prêtre ; je repasserai demain dimanche dans la matinée ; je puis vous dire la messe. Je suis autorisé... Je dis la messe pour tous ceux qui veulent, n'importe où. Dimanche dernier, c'était dans une cave, chaude encore des obus reçus.
« — Dieu redescend dans les catacombes.
« — 11 en sort.
« — A demain donc. »
« ... Le lendemain, la messe fut dite lentement, dans un recueillement attendri, servie par un capitaine d'infanterie. Le vent avait baissé la voix. Les canons adverses, par une coïncidence inattendue, s'étaient tus, et le bruit des versets et des répons montait seul sous les branches dépouillées. Pressés les uns contre les autres et confondus, nous écoutions le colloque émouvant. Beaucoup priaient. Leur calotte à la main, tête nue malgré le froid, ils remuaient les lèvres sans bruit, et leurs visages étaient pleins de souvenirs. Le plus grand nombre restait livré à ses pensées. Pour ceuxlà, la tente s'élargissait et se transformait. Des murs surgissaient devant l'œil de leur âme. et des piliers, une voûte, un parvis, un peuple à genoux emplissait l'église natale et, tenant un petit enfant par la main, suivis des leurs, ils entraient à pas assourdis et s'asseyaient à la
place accoutumée. On était au Pater noster.
« Soudain, très loin, clans le firmament, un ronflement grandissant s'éleva. C'était comme un déplacement d'air, traversé de râles. Trois avions volaient vers nous. Ils s'abaissaient en approchant. Nous attendions le coup de sifflet. Ils nous rasaient presque. Mais, d'un bond, comme des aigles qui reprennent leur direction, ils se relevèrent et s'éloignèrent. Ils portaient une large cocarde tricolore, ils étaient à nous. Ils disparurent, et, de nouveau, le silence gagna les choses et les cœurs, propice aux méditations de cette halte. Elles reprirent. Gela se voyait au frémissement des bouches, à la gravité des regards, à l'immobilité des bras croisés sur la poitrine. »
Un maréchal des logis chef envoie, le 27 mars ioi5, ses impressions à sa sœur sur une messe qu'il a entendue le dimanche i4«
« L'aumônier, debout au-dessus des tranchées, célébrait l'office derrière un moulin aux trois quarts détruit par les obus. A coté de lui, un dragon du ...e tenait un drapeau tricolore. lu sergent de brancardiers servait la messe. Dans les boyaux de communication et dans la tranchée, tous les hommes, officiers, sous-officiers, dragons et fantassins, pouvant se caser étaient découverts.
« Après l'Evangile, M. l'aumônier de la e division de cavalerie a fait un sermon comme jamais de ma vie je n'en ai entendu. C'était sublime, au point que nous pleurions tous.
« Ah ! cette voix montant dans l'atmosphère sillonnée d'obus par instants, comme elle pénétrait dans nos âmes! Et ce piètre, debout à quelques centaines de mètres des fusils allemands, nous prêchant l'honneur du drapeau et la grande dignité d'âme que doit avoir un soldat au champ d'honneur! Si tu savais, ma chère sa^ur, ce qu'on ressent en cette minute suprême ! Je crois qu'on irait à l'assaut avec le plus profond mépris de la mort. »
Ln jeune soldat de Fayence, diocèse de F réjus, décrit à ses parents une messe en pleine forêt, célébrée le n octobre ioi4, et il ajoute :
« Le missionnaire nous a fait un touchant discours. Comme il nous L'a dit, nous n'avons plus ici nos églises restreintes, mais l'immensité des forêts ; nous n'avons pas d'orgues, mais la grosse voix du canon (et, en effet, il tonnait). Tous les officiers, à partir du colonel, jusqu'aux soldats, étaient à genoux et l'on eût pu compter ceux qui n'avaient pas les larmes aux yeux. »
Parfois la cérémonie est troublée par les
bombes ennemies. Un brave Savoyard, G. C..., écrit le 21 juin 191 5 :
« L'autel était une table vermoulue. C'est là, pendant que grondait le canon, que Jésus- Cbrist est venu reposer. Il y avait tout autour deux compagnies presque au complet et aussi les officiers. J'ai communié et un certain nombre avec moi. Je me suis fait un véritable plaisir de servir quatre messes de suite. Pendant la seconde, comme les aéros se dessinaient Idans l'air, le commandant donna ordre de se disperser. Il ne put rester qu'un officier et quelques soldats. Au Domine non sum dignus , ce fut l'éclat d'une marmite boche qui sonna la communion. En tombant , elle envoya de la terre sur nous et jusque sur l'autel, mais elle ne nous causa aucun mal... Pendant que des milliers d'hommes faisaient le sacrifice de leur vie, les genoux dans l'herbe, j'adorais le grand sacrifice de chaque jour sur la table vermoulue. Je comprenais mieux le sacrifice de la messe et celui du Calvaire. Que n'ai-je toujours assisté à la messe avec la dévotion de ce jour-là!...
« Je demande pardon à Dieu de toutes mes faiblesses, et je remets mon sort entre les mains de la divine Providence. La mort même, si elle est dans les desseins de Dieu, me sera
Je plus grand bienfait. Je marcherai en avant avec cette pensée que la vie de ce monde n'est rien. Si mon corps reste ici, mon âme, j'en ai la confiance, ira contempler Dieu dans la gloire et chanter les louanges de ma Mère du paradis.
« J'ai, dans ma dernière lettre, demandé pardon à mes parents des peines que j'ai pu leur causer malgré tout l'amour que j'ai eu pour eux. J'ai la douce confiance de les revoir dans la patrie du ciel où peut-être j'entrerai bientôt. Credo in vitam œternam. »
Celui qui venait ainsi d'échapper à la mort tombait quelques jours après glorieusement à Souciiez.
Un brancardier breton, l'abbé J.-B. Ilamon, raconte lui aussi sa messe tragique à Ms* l'archevêque de Rennes :
(( Dans l'immense salle d'une brasserie belge, je célébrais la messe devant une trentaine d'assistants. Arrke le moment solennel de la consécration. J'avais élevé la sainte hostie et la reposais sur le corporal, quand un obus allemand de iôo tombe sur le pavé de la cour, à cinq mètres environ de la large fenêtre en face de laquelle était dressé l'autel. La détonation est épouvantable. Tous les carreaux volent en éclats sur les assistants qui courent se réfugier dans les caves. Je crus bien que ma dernière
heure était arrivée et que j'allais mourir à l'autel. Instinctivement, — car on ne se maîtrise pas facilement dans des circonstances aussi tragiques ! — je jette un coup d'œil rapide sur le lieu de l'explosion, quand j'aperçois, tout près de moi, entouré de plusieurs officiers, noire vieux commandant, qui reste impassible comme le roc de nos cotes bretonnes... C'en est assez pour me rassurer. Je saisis le calice, le consacre et continue la sainte messe... Peu à peu les fuyards sortent de leurs garennes et, tout étonnés de nous trouver encore vivants, unissent leurs prières aux nôtres pour remercier la sainte Vierge de nous avoir ainsi protégés de la mort. Nous devions, en effet, à cette faible distance, en face de cette large ouverture, être littéralement broyés par les éclats de cet obus ; personne n'a été touché. Nos Bretons ne cessent de crier « au miracle » ; plusieurs sont rentrés en eux-mêmes à la suite de cet incident et m'ont promis de se confesser et de faire une communion d'action de grâces. »
C'est ainsi que la messe élève et réconforte l'âme de nos soldats par l'idée du sacrifice; elle les unit à Notre- Seigneur, elle les prépare à une sainte mort. Béui soit Dieu qui leur a fait cette grâce inestimable de pouvoir entendre tant de messes au seuil de l'éternité!
Ah î le sang de France a coulé par torrents clans cette guerre ; mais il s est mêlé, aux veux de Dieu et dans des milliers d'humbles prières, au sang de Jésus, au fleuve mystique qui déborde de l'autel et va baigner les rivages de notre misère. Fleuve sacré, fleuve d'amour, c'est dans ses flots de pourpre que vont s'éteindre les foudres de la Justice infinie! Fleuve fécond, fleuve de vie. c'est de cette source que la France rebaptisée renaîtra immortelle !
LA COMMUNION : DES MILLIONS d'hOSTIES
Foyer des grâces et des énergies divines, l'Eucharistie est nécessaire à tout chrétien; mais il semble que le soldat a des raisons particulières d'y recourir.
Il doit être brave, toujours prêt à affronter le danger; mais l'Eucharistie est le pain des forts. Armé pour défendre sa patrie, il doit remporter pour elle la victoire ; or, comme l'Eglise le dit dans une oraison de Jeanne d'Arc, l'Eucharistie est l'aliment de la victoire , beatam Joaanain aluit ad victoriam.
Exposé à chaque instant à mourir d'une mort violente et à paraître devant Dieu, il doit être pur; mais l'Eucharistie est le pain des anges, Après les tristesses de la terre, il aspire au bonheur éternel; mais, comme le chante l'Eglise, l'hostie salutaire ouvre les portes du ciel : 0 salataris hoslia , qum cœli pandh osliiun. Jésus a dit : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. »
L'Eucharistie est, par conséquent, le gage de prédestination par excellence. Or, nous constatons qu'à aucune époque, ni au temps de saint Louis, ni au temps de Jeanne d'Arc, elle n'a été aussi en honneur clans une armée française que pendant cette guerre ; jamais les communions n'ont été si nombreuses ni si fréquentes ; jamais des prières aussi enflammées n'ont été adressées à la sainte Hostie. Rien donc ne peut nous donner plus de confiance dans le salut éternel de nos soldats.
Sur un vaste front où se déploient près de deux millions d'hommes une question inouïe, mais toute naturelle, s'est posée. Il s'agissait de les ravitailler non seulement en pain et en munitions, mais encore en hosties. Au début de la guerre, elles manquèrent parfois.
« Savez -vous en quoi il y a pénurie? disait récemment un général à un prêtre, ainsi que le rapporte le journal De Maasbode, de Rotterdam. Ce n'est ni en cartouches, ni en obus, ni en shrapnells, — nous en avons en quantités énormes, — mais en hosties consacrées. Il arrive que chaque hostie doit être partagée en quatre.
tellement grand est le nombre des communiants. »
Kl alors on a vu cette chose touchante: grâce à l'Association de Notre- Dame du Salut, et sous les auspices de la gracieuse revue le Voël, à côté de V Œuvre des autels portatifs dont nous avons parlé plus haut, il s'est fondé une œuvre complémentaire, YŒuvre des hosties pour le front.1. Elle envoie chaque mois environ deux cent mille grandes hosties et un million de petiles aux prêtres -soldats ou aumôniers. Il faudrait ajouter à ce nombre beaucoup d'autres hosties cpie les prêtres reçoivent d'initiatives charitables et celles qu'ils trouvent dans les églises où ils passent, pour se faire une idée de la consommation eucharistique extraordinaire qui nourrit, console et fortifie nos chers soldats.
Jamais le monde n'avait vu pareil spectacle; jamais l'Eglise n'avait eu pareille consolation ni l'Eucharistie si beau triomphe, puisque la gloire de l'Hostie est de nourrir les âmes poulies sauver. Saint Louis et Jeanne d'Arc en auraient pleuré de joie.
L'Œuvre des hosties ou du pain eucharistique est donc une œuvre admirable, qui prouve
1 Aujourd'hui : Œuvre du Pain eucharistique pour le front.
la jeunesse immortelle de l'Eglise , sa force de renouvellement et d'adaptation, que dis-je? sa vie croissante au sein de l'humanité ; œuvre eucharistique, œuvre apostolique, œuvre angélique. si je puis ainsi parler, puisqu'elle fait pleuvoir iliaque matin sur nos tranchées la manne de la vie éternelle, le pain des anges, punis aihjeloriun.
Des milliers de lettres de soldats nous montrent combien les communions sont nombreuses et ferventes parmi eux. En voici quelques exemples.
« Le jour de la Pentecôte nous étions plus de mille à nous agenouiller à la sainte Table. Ali! quelle cérémonie! J'en ai vu de bien belles, mais celle-là était incomparable, non par les ornements, mais par la tenue de tous et par la ferveur avec laquelle nous y avons
;r-<i^té!. »
« Nous avons fêté la Pentecôte, oui; mais c'était aussi la clôture solennelle de notre neuvaine à la Bienheureuse Jeanne d'Arc. Tous les
1 Semaine religieuse de Pamiers.
jours de cette neuvainc, nous avons eu conférence et salut du très saint Sacrement dans un bois où l'on avait dressé un autel. Nous avons chante là avec un entrain superbe des cantiques à la Bienheureuse et nous avons beaucoup prié pour la France, sans respect humain, oh! certes. Le matin de la Pentecôte, à 5 heures et demie, messe de communion. Plus de cinq cents soldais se sont approchés de la Table sainte et ont reçu le Dieu qui fait les braves. C'était si beau, mon Père, si touchant, que j'étais ému jusqu'aux larmes1. »
« Hier, fête de l'Assomption, dès 5 heures du matin, l'église était comble. Les communions ont été nombreuses à toutes les messes, principalement à la messe de communion générale. Il a été distribué près de cinq cents hosties. Dans un village voisin où est cantonné un de nos bataillons, il y a eu, m'a-t-on dit, une centaine de communions-, »
Un officier supérieur écrit en octobre 1914 : « Nous avons eu au camp une cérémonie émouvante. Un des prêtres du régiment a célébré la messe sur un autel de verdure... Ce qui est vraiment impressionnant, c'était le nombre
1 Lettre d'un jeune frère coadjuteur des Missionnaires du Saint-Esprit (La Croix).
2 Semaine religieuse de Vannes, 4 septembre 1915.
et surtout l'attitude des hommes. Ils revenaient de l'exercice, qui avait duré cinq heures. La soupe allait être mangée... Je m'attendais à avoir une dizaine de soldats, et c'est une très grande partie de l'effectif qui est accourue. Deux officiers servaient la messe... Pas un bruit. La ferveur peinte sur les visages.
« Nous pouvions communier en viatique: je croyais être à peu près seul. Les officiers ont suivi presque tous , puis les sous -officiers et les hommes en masse compacte. Les prêtres ont divisé les hosties en fragments aussi petits que possible, pas assez pourtant pour communier tous ceux qui le demandaient.
« De tout mon cœur, j'ai consacré mon régiment à Dieu, sentant l'écrasante responsabilité qui m'incombe, chargé de milliers de vies, de milliers d'âmes. Et quelle action de grâces pour le spectacle qui m'était donné ! J'avais la gorge serrée. J'ai vécu là une des heures les plus poignantes de ma vie. »
Des prêtres brancardiers écrivent à M-'Tévêque d'Angers :
u Le moral des petits soldats de France est excellent. Nous sommes à même de constater leur endurance, leur courage et leur confiance. Chaque unité passe au repos deux ou trois jours. C'est l'occasion du nettoyage, de tous
les nettoyages, physique et spirituel. Le lendemain de l'arrivée des troupes, une affiche rédigée par l'aumônier et approuvée par l'autorité militaire convoque les soldats à un service célébré pour les morts du régiment. Dès la veille , c'est une affluence à l'église pour la prière et les confessions. Tous les prêtres sont dans l'heureuse nécessité d'apporter leur aide à l'aumônier pour ce consolant ministère. Les messes du matin donnent le spectacle d'une foule compacte, qui prend véritablement d'assaut la sainte Table, au moment de la communion.
« Rien d'édifiant et de rassurant pour l'avenir comme de voir ces hommes qui promettent, s'ils reviennent chez eux, de donner sans respect humain l'exemple d'une vertu chrétienne. »
D'un soldat qui chez lui ne pratiquait pas :
« C'est avec un grand plaisir que je puis vous dire que j'ai fait aujourd'hui la sainte communion dans un bois, à huit cents mètres des Boches, ,Yo«s étions plus de trois cents. C'était une fête. Nous avons chanté et prié le bon Dieu et la sainte Vierge tous en chœur pour délivrer la France et nous donner la paix. Je suis heureux ! C'est un des plus beaux jours de ma vie. J'ai pleuré de joie de nous voir tous à genoux, priant malgré les bombes et les 6*
balles qui passaient au-dessus de nous1. » « Hier (3i décembre îyify plus de trois cents communions. Le matin, j'ai célébré le saint sacrifice dans un pauvre réduit, au milieu d'officiers et de soldats. Ensemble nous avons prié et communié... Oh! l'heure délicieuse passée à prier et à aimer!... Les trois inesses de Noël, célébrées aux tranchées, dans les grottes, nous avaient donné des consolations plus grandes encore... J'ose espérer que les deux régiments, les premiers évangélisés, viendront bientôt, au complet, recevoir le pain des forts. jNous verrons ensuite les autres. Dieu dans tous les cœurs, et nous serons victorieux -. »
Les officiers, y compris les généraux, — ~ et les plus illustres d'entre eux, — donnent l'exemple. Fidèles à la loi qu'on ne cesse de leur rappeler, — bien inutilement sans doute, car elle est en parfaite conformité avec les principes de leur religion, — ils n'exercent aucune pression sur leurs hommes; mais leur conduite elle-même est une prédication. Quand des chefs auréolés d'intelligence et couronnés par la victoire s'inclinent devant l'hostie, les subor-
1 Semaine religieuse de Toulouse, J4 août 1915.
2 D'une lettre de M. l'abbé Narp à M?r l'évèque de Bayonne, du le' janvier 1915.
donnés comprennent que c'est là un acte libre, inspire par les plus nobles motifs à des âmes litres et loyales, et ils en concluent qu'il est beau et bon de communier.
Le lieutenant H... écrit de la route de Verdun à Metz, le 7 octobre 191/1, à son beaupère toulousain, le baron R. T... :
(( Nous étions près de quatre mille hommes cantonnés dans un petit village et , parmi eux , une quinzaine de prêtres qui ont dit leurs messes sans discontinuer, de 5 à 9 heures, à l'église du village.
« Le confessionnal n'a pas désempli de la matinée, et j'ai eu le grand bonheur de faire la sainte communion au milieu de presque tous les gradés de ma compagnie. Mon ordonnance, le brave A..., a tenu à suivre son lieutenant et à faire ses dévotions avec lui. J'ai voulu servir une messe, mais les places étaient déjà prises au choix. Tous ceux qui ont assiste à la messe de 5 heures et de/nie, officiers, sous-officiers et soldats, se sont approchés de la sainte Table, et avec quelle ferveur ! C'était superbe ; j'ai pleuré d'émotion. Ah ! on le met de enté le respect humain 1 Tous ces soldats restent à genoux tout le temps de la messe et on sent qu'ils sont tout près de Dieu. »
M. Armand Gellis, soldat colonial, décrit la
fête de Jeanne d'Arc (mai 191 5) et ajoute : u L'état -major au complet assistait à la messe. Les deux fiers des officiers, y compris le général, ont communié. Bon nombre de soldats les ont imités. Inutile de vous dire que nous étions du nombre. Devant la terrible épreuve qui nous accable, nous allons puiser à cette source morale qui seule nous donne le courage nécessaire pour accomplir notre devoir. »
M. l'abbé Busson écrit le 28 avril 191 5 à Mgr l'evêque de Séez :
« A l'occasion de la Semaine sainte et de Pâques, nous avons eu des offices très suivis. Nos officiers et noire générât lui-même ont tenu à remplir leur devoir. Pour nous qui sommes les témoins de cet édifiant spectacle, c'est un grand encouragement et une forte raison d'espérer. Le bon Dieu secourra ses serviteurs fidèles. La petite paroisse de trois cents âmes, dans laquelle est établi notre quartier général, est fort peu religieuse. L'état-major du p corps y donne chaque dimanche, et même chaque jour, à la sainte messe un exemple qui aura peut-être quelque bon résultat. »