COMMUNIONS SUR LE CHAMP DE BATAILLE
C'est surtout à l'heure du péril que l'Eucharistie est nécessaire aux soldats. Elle verse le courage à ceux qui vont combattre ; elle est le viatique de ceux qui vont mourir. La communion sur le champ de bataille a une beauté hiératique grandiose, une poésie émouvante.
Un des épisodes les plus admirables de nos Chansons de geste est justement une première communion, celle d'un jouvenceau héroïque» qui eut lieu sur le champ de bataille des Aliscamps en 793. Les Français sont vaincus. Les Sarrasins hurlent de joie et de fureur en massacrant les derniers chrétiens. Mais là tout près, dans un joli vallon solitaire, près d'une claire fontaine, l'enfant Vivien, qui a combattu comme un lion, est étendu raide, tout blanc, les mains en croix. On le croirait mort s'il ne se frappait de temps en temps la poitrine. Son oncle, le duc Guillaume, le cherche en gémis-
sant et finit par le trouver. Il lui adresse doucement la parole :
« Ne voudrais- tu pas manger du pain consacré par le prêtre ?
— Je n'en ai jamais goûté, répond le mourant, mais puisque vous êtes là, je sens que Dieu m'a visité. J'ai faim, oui, j'ai faim de ce pain; mais hâtez-vous, je vais mourir. »
Guillaume tire l'hostie de son aumônière, la contemple un instant, l'adore, et la dépose sur les lèvres de l'enfant, dont le visage s'illumine et qui, bientôt après, rend le dernier soupir.
Moins gracieuse peut-être, mais aussi émouvante, cette scène se répète aujourd'hui, à plus de mille ans de distance, sur nos champs de bataille. L'Eglise a donné les plus amples autorisations pour que les combattants puissent communier à toute heure et sans être à jeun quand ils sont en danger de mort, et par conséquent avant de partir pour la tranchée ou pour l'assaut. Nombre de lettres nous disent combien cette communion en viatique leur paraît douce et touchante.
A Iïonnay. près de Namur, le i\ août 191 4, le curé annonce une messe pour le lendemain, fête de l'Assomption, à 3 heures du matin. Niais voici que le soir, à 6 heures, survient une alerte. On donne l'ordre de seller les chevaux
ri de partir à i heure du matin . Grande contrariété pour les chers cavaliers qui se voient obligés de renoncer à la communion. Mais tout s'arrange : on profitera de la permission du Pape. À 8 heures du soir les cloches sonnent, appelant les cuirassiers à l'église, et tous reçoivent la communion en viatique.
D'une lettre du front :
« Je sors d'une touchante cérémonie, à quelques centaines de mètres des tranchées violemment canonnées par l'artillerie allemande. Au poste de secours d'un régiment, l'aumônier vient de sonner la cloche ; car, ce soir, s'en va en première ligne une compagnie au repos depuis trois jours. Allocution de M. l'aumônier, chapelet, cantique, enfin réunion dans la chapelle souterraine où le saint Sacrement se trouve en permanence; et là, à 4 heures de l'aprèsmidi, l'aumônier distribue la sainte communion aux trois quarts des solda/s qui partaient le soir. J'ai vu les larmes couler sur beaucoup de joues1. »
Il est parfois dangereux de porter la communion aux hommes qui sont en première ligne : il faut marcher ou ramper sous une pluie de fer. Mais nos aumôniers et nos prêtres -soldats n'hésitent jamais à s'exposer à la mort pour
1 Semaine religieuse du Puy, 7 août 1915.
aller, comme autrefois saint Tharcisius . donner l'hostie à leurs frères. Le ier octobre 1914» des soldats font dire à un aumônier qu'ils voudraient bien communier le lendemain, premier vendredi du mois, en l'honneur du Sacré-Cœur de Jésus. Le lendemain matin, au son du canon, un homme s'avance vers eux en rampant. Il leur porte la sainte Eucharistie. Encore le souvenir des catacombes !
M. l'abbé Thellier de Poncheville avait promis aux soldats d'une tranchée de leur porter le bon Dieu le matin de la grande offensive du 2 5 septembre 1910. Il emporte son autel portatif et, pour le cas où il ne pourrait dire la messe, une custode pleine d'hosties consacrées. Mais, au milieu des derniers préparatifs de combat, impossible de songer au saint sacrifice.
a Un prêtre infirmier, dit-il, survient dans un boyau de communication où il fait plus calme. Nous nous agenouillons l'un près de l'autre, et mutuellement nous nous donnons le viatique divin. Passe un officier qui se découvre devant cette scène à laquelle il nous demande de l'associer. D'autres soldats viennent à moi, heureux de recevoir une absolution et une parcelle d'hostie. »
La Croix a cité, le 6 août i9i5, plusieurs lettres d'un simple sous -officier, tombé au
champ d'honneur, le 21 juin, près de Neuville- Sainl-Yaast. Elles sont l'expression spontanée des sentiments de délicatesse chrétienne et patriotique qui faisaient vibrer l'Ame de cet enfant du peuple, âme d'élite, affinée au creuset de la guerre. 11 Y passe d'un bout à l'autre un souffle eucharistique. Le vaillant jeune homme communie chaque fois qu'il le peut et, chaque fois, un cri de joie s'échappe de son cœur. Dans une lettre du 3 juin il note :
« Hier, j'ai eu une bien douce joie : à 1 1 heures l'aumônier nous apportait la sainte communion. J'ai appelé mes camarades, et là, dans un trou ou nous nous blottissons pendant le bombardement, l'on s'est confessé et puis, dans le boyau, à deux mètres de la ligue fies tireurs, nous avons communié à une dizaine de la compagnie, tandis qu'à côté de nous d'autres faisaient le coup de feu. »
Un soldat breton écrit :
(( Les soldats du bon Dieu sont aussi les meilleurs soldats de France. La plupart vont au combat avec Jésus dans la poitrine. Les communions quotidiennes sont nombreuses. « Quand ou « porte Dieu dans son cœur, comme disait de « Sonis, on ne capitule jamais. )> Ah ! qu'il est beau cet élan de la foi dans l'armée, chez les chefs et chez les soldats ! Qu'il est beau de les
voir tous, avant de partir au combat, s'agenouiller à la Table sainte et courber sous la main du prêtre ce front que la mitraille ne fera point baisser. On se croirait revenu au moyen âge. Cela m'enthousiasme autant que m'irritent les mesquineries des parlementaires vis-à-vis de ceux qui supportent le poids écrasant de la guerre. Oui, la France, la nouvelle France, celle de demain, qui fut celle do Clovis, de Charlemagne, de saint Louis, de Jeanne d'Arc, elle se forme ici par la force de notre foi et de notre amour; seuls, la foi et l'amour du Cœur de Jésus sauront la garder à l'avenir.
« Devant l'ennemi, l'armée française s'est retrouvée l'armée du Christ Jésus. Elle gardera son titre. »
Ceux qui apportent tant de ferveur à la communion, ceux qui l'ont reçue sous la mitraille, sont bien résolus à s'en montrer dignes. Revenus parfois de très loin, ils renoncent à leurs vieilles habitudes. C'est bien ainsi que l'entendent certain caporal et un simple soldat, tous deux repris de justice d'un bataillon disciplinaire d'Afrique. Un jour, apprenant qu'il y a un prêtre mobilisé à plusieurs kilomètres de leur campement, ils sortent sans bruit pendant la nuit, évitant les sentinelles amies et ennemies, escaladant les haies et les fds de fer-
ronces, et, à 2 heures du matin, tombent comme des bombes chez l'abbé1. « Vite, nous voulons faire nos Pâques. » Et L'abbé les entraîne à l'église déserte, les confesse, leur dit la messe et leur donne la communion. Los deux enfants prodigues pleurent de joie en recevant l'hostie, et le bon prêtre lui aussi en la leur donnant. En sortant de l'église, le caporal lui dit en s'asséna nt un vigoureux coup de poing sur la poitrine : « Maintenant qu'il est là, il faudra monter la garde et le conserver coûte que coûte. » Eh oui. caporal, il faudra veiller, car il y a un vieil ennemi, furieux d'avoir été délogé de la tranchée de ton cœur, et qui va tenter des contre- attaques enragées pour la reprendre et en chasser le Sauveur. Il est là, ton Sauveur, ton chef; il faut le conserver à tout prix! Monte la garde !
1 M. l'abbé Mabit, cure de Saint -Laurent -de -la- Salle (diocèse de Luçon).
XXIY