‹ Du champ de bataille au cielChapitre 24 sur 38 · AUTOUR DE L HOSTIE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE L HOSTIE

Et vous comprenez bien que de pareils hommes, en dehors même de la communion, font fête à l'hostie toutes les fois qu'ils la rencontrent; et, si elle est en danger, ils s'élancent dans les flammes pour la sauver. Au mois de juin 1 9 1 5 , ils célèbrent la Fête-Dieu avec dé~ votion ; partout où ils le peuvent, ils dressent des reposoirs et organisent des processions. Un jeune séminariste décrit une de ces cérémonies :

« A la place des belles processions du saint Sacrement au milieu des étendards et des fleurs, nous avons eu la procession des différentes compagnies qui sont venues successivement monter leur heure de garde auprès du bon Dieu, exposé toute la journée dans la petite église du village. Quatre drapeaux tricolores et deux bouquets de fleurs sont les seules parures de la maison du bon Dieu. Mais des centaines

de cœurs purs, tout embaumés encore du souffle de Jésus qu'ils ont reçu le matin, sont venus célébrer sa gloire et chanter ses bienfaits1 ! »

Quand, par hasard, ils trouvent une hostie dans une église en ruines, de quel respect ils l'entourent! Un lieutenant de hussards de Marseille entre un matin avec ses hommes dans l'église de Blémerey, en pays lorrain. Un ciboire est là abandonné et qui contient une hostie. Que faire ?.. . Les soldats ont compris ce qui se passe, et tous se sont arrêtés, attentifs. Le lieutenant s'est agenouillé, silencieux, ému, certes, et peut-être hésitant sur ce qu'il doit l'aire. Peut- il confier une hostie à un de ses hussards? Peut-il même la mettre sur lui, à côté de son revolver?

Puis, se relevant, très calme, il fait longuement le salut militaire, s'incline en prenant l'hostie de ses doigts qui tremblent un peu, et, lentement, se donne à lui-même la communion... L'avant -veille, pour Noël, en effet, n?at-il pas communié? Et, comme il est parti tôt dans la nuit, il se trouve à jeun. Ensuite, quelques minutes, il est resté à genoux dans le silence de cette pauvre église morte. Ses hus-

1 Semaine religieuse de Poitiers, '21 juin 1915.

sards n'ont pas bougé, le regardant, émus, à genoux eux aussi.

Quand il partit, tous se relevèrent et, d'un geste unanime, portèrent la main à leur shako...

Le 19 septembre i9i4. un soldat marseillais rappelle un épisode du combat d'il..., dans la Haute- Meuse :

c L'Eglise commence à flamber, et j'apprends que le bon Dieu est encore au tabernacle. Je le dis au capitaine. « Empoflons-le, » me dit-il aussitôt. Et prenant la nappe de l'autel pour l'entourer, au milieu de la fumée, de la pluie de décombres et d'éclats d'obus de toutes sortes, nous emportons le bon Dieu. Nous l'avons gardé un jour et demi. Le bon curé de campagne est alors arrivé; il nous l'a pris et l'a emporté à Verdun. »

Dans un vibrant article sur Les Porte-Christ, publié par la Croix du 12 novembre iOio, .M. Henry Reverdy raconte l'exploit d'un officier qui s'expose à la mort pour sauver le saint Sacrement :

« Dans une paroisse, près du front, un dépôt de munitions venait de sauter. On craignait de nouvelles explosions. Tout le village avait été évacué. Cependant le saint Sacrement était demeuré dans l'église. Deux officiers et un

aumônier militaire se précipitent pour essayer de le sauver. L'un des officiers ne peut pénétrer dans l'église; l'aumônier, blessé, est renversé près de la porte. L'autre officier finit par entrer.

A la lueur de l'incendie qui fait rage, il arrive au tabernacle. Il cherche en vain la clé; elle a sans doute été cachée dans la sacristie. Fiévreusement, il secoue la serrure, elle résiste. Cependant, le temps presse, l'église tremble et ses murailles sont à la merci d'une nouvelle explosion. Haletant, l'officier redouble ses pesées, mais la porte est solide. Alors il renonce à ouvrir. Dans un mouvement d'énergie surhumaine, il saisit à plein bras le tabernacle luimême. Il est grand, il est fort, il s'arc-boute. Toute sa vigueur se tend dans un suprême elTort, toute l'ardeur de sa foi passe dans une prière... Un craquement se fait entendre, les scellements se déracinent. Nouveau Samson, l'officier emporte sur son épaule le tabernacle entier !

« A peine était- il sorti de l'église que le monument s'effondrait. Les deux officiers ont ensuite porté le tabernacle pendant plus de quinze cents mètres jusqu'à une église voisine. »

Un fait semblable, mais qui a eu une suite peu ordinaire, s'est passé dans un petit village d'Alsace. Un jeune Basque d'Urrugne, le dra-

gon Iruretagoyena. voit le curé se lamenter devant son presbytère incendié par les obus, où il a laissé une hostie dans un ciboire. Le soldat se fait indiquer l'endroit, laisse s'effondrer une poutre enflammée et s'élance dans le brasier. Un instant après, il ressort portant le vase sacré et il le remet au curé en lui disant : « Je voulais faire la grande génuflexion, mais je n'en ai pas eu le temps. J'ai fait quand même la petite. »

Quelques jours après notre Basque était cité à l'ordre de la division de cavalerie avec ce beau molif : u Excellent soldat, qui a toujours fait preuve de beaucoup de courage depuis le début de la campagne. Le 22 mai, étant en vedette, a eu une attitude très crâne pendant un violent bombardement. Le 16 juin, pendant l'incendie de ..., a empêché le curé d'aller cbercher le saint Sacrement au milieu des flammes, y est allé lui-même, malgré les débris enflammés qui tombaient de tous côtés et, passant par une fenêtre, l'a rapporté au prêtre. » Qui eût dit, un an pins tôt. qu'un hommage, si héroïque fut-il, rendu à l'Eucharistie serait officiellement offert à l'admiration des armées de la République ?

Les aumôniers portent souvent pendue au cou une custode de métal où sont enfermées des hosties consacrées qu'ils peuvent être appe-

lés à donner à des mourants. Plusieurs d'entre eux ont eu une décoration de guerre épinglée sur leur poitrine à l'endroit même où reposait Notre- Seigneur. Ce fait arrivé à M. Lenoir lui suggère cette délicate réflexion :

a Ce matin, j'étais très occupé à confesser mes chers marsouins, quand on m'apporta l'ordre de me rendre immédiatement au quartier, où le général m'attendait pour me remettre devant les troupes la croix de la Légion d'honneur. Ma grande joie est que la décoration s'est trouvée attachée, officiellement, sur le saint Sacrement même, qui, dans l'occurrence, la méritait seul. »

Gomme elle est aimée, comme elle est honorée cette petite hostie qui renferme Dieu sous son frêle manteau hlanc! Aussi est-ce une douleur pour un jeune prêtre -brancardier qui sert aux Dardanelles de ne pouvoir lui offrir un tabernacle et un luminaire convenables. Mais voici qu'un jour il lui vient une poétique idée.

u Avant- hier, raconte- 1- il, je revenais des premières lignes, quand j'aperçus dans un buisson deux petits vers luisants. Je les ai recueillis précieusement, car mon pauvre Jésus n'a jamais de veilleuse dans ma tranchée. Je les ai placés à côté de la custode et ils ont parfaite-

ment accompli leur devoir, car pendant toute la nuit ils brillaient comme des diamants; ils ont disparu le matin avec les premiers rayons du soleil... J'étais, vous le comprenez, tout heureux de ma trouvaille; mais les vers luisants sont bien rares ici : on ne voit que ruines et cadavres1. »

A ers luisants ! Vers luisants ! Petites gouttes de lumière perdues clans les buissons des Dardanelles, vous êtes l'image de la foi et de la prière, obligées de se cacher encore autour du pauvre Jésus dans son ingrat Orient. Mais quel honneur pour vous d'avoir veillé, d'avoir brillé autour de lui. humbles lampes du sanctuaire, au fond d'une misérable tranchée ! Quand donc viendra le jour, le grand jour, où, escortée par les soldats de France, les descendants des Croisés, les éternels Porte-Christ, l'Hostie sortira de cette Catacombe pour rentrer triomphante à Constant inople et rayonner de nouveau sur l'autel de Sainte-Sophie!

1 Semaine religieuse d'Oran, 11 septembre 1915.

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