SONT- ILS MARTYRS !J
Le mot de martyr a bien des sens. Dans la langue grecque, d'où il dérive, il signifie témoin ; aussi l'Église catholique l'a-t-elle appliqué à celui qui témoigne de sa foi par le sacrifice de sa vie. Par analogie, toutes les littératures modernes ont donné ce nom à l'homme qui, par des actes héroïques, rend témoignage à un noble sentiment, à un principe, à une cause : c'est ainsi que l'on exalte souvent les martyrs du devoir, de la charité, de la virginité, les martyrs de la science ou de la patrie.
Il s'agit ici du martyre au sens strict ou dogmatique du mot. Dans le but très louable de rassurer les familles chrétiennes qui ont perdu un fils à la guerre, comme aussi d'exalter le patriotisme, on dit parfois que la mort sur le champ de bataille est un martyre ou l'équivalent du martyre et que, par suite, elle ouvre par sa propre vertu les portes du paradis.
Nous avons trouvé cette opinion exprimée avec une touchante naïveté dans les lettres de plusieurs soldats glorieusement tombés à l'ennemi. L'un d'eux écrivait :
« Mon sacrifice est fait. Ma mère m'a dit que, si je meurs, je serai martyr et j'irai au ciel. »
Il ne faisait , le brave enfant , que répéter textuellement une parole de saint Louis. Cependant nous allons voir qu'il y a là une illusion.
Qu'est-ce que le martyre? Au sens théologique, c'est la mort volontaire patiemment supportée pour la confession de la foi chrétienne. Comme cette mort implique un acte de charité et de contrition héroïque, elle purifie ou justifie l'àme, elle efface ses péchés et lui assure le bonheur éternel immédiat. Mis en demeure de renier le Christ, un homme choisit plutôt la mort, même au milieu des supplices; puis il reçoit le coup fatal avec sérénité, sans se défendre. 11 est martyr, il va droit au ciel.
Il y a donc deux conditions essentielles, qui regardent l'une le motif et l'autre le mode de cet acte héroïque. Le motif, c'est le témoignage rendu à la foi ; le mode, c'est l'acceptation sans résistance du trépas. Or, ces deux conditions manquent au soldat. D'abord, il meurt pour sa patrie et non pas directement pour Dieu ; en-
suite il succombe les armes à la main, s'eflbrçant non seulement d'esquiver la mort, mais de la donner à l'ennemi.
M*' Del mont dit très justement, dans la Revue Mariale du n septembre ip,i5 , en parlant de nos soldats :
« Sans doute, ce ne sont pas des martyrs allant tout droit au ciel et pour lesquels l'Église nous défend de prier ; car le martyre , c'est la mort subie pour la foi catholique et supportée patiemment, perpessio morlis propter fulem eatliolicarn patienter toleratœ, tandis que le soldat se défend les armes à la main et ne meurt point pour la foi catholique, sauf dans quelques cas exceptionnels, comme ce curé de Gelrode, en Belgique, que les Allemands ont fusillé parce qu'il n'a pas voulu marcher sur le crucifix. Nos chers morts ne sont que des martyrs de la patrie. »
N'ayant pas le caractère du martyre, le sacrifice pour la patrie ne peut en avoir les effets spécifiques. Il n'a donc pas, par lui-même, une vertu salvifique. Pour pouvoir la lui attribuer, il faudrait, comme le dit le cardinal Billot, substituer la fia/rie a Dieu, et ce serait là un naturalisme païen. On ne petit entrer au ciel avec le péché. Mais le péché ne peut être effacé que par la pénitence, « cette pénitence — c'est
le mémo théologien qui parle, — dont l'acte essentiel, indispensable, est la contrition, j'entends la douleur et la formelle rétractation du péché en tant que péché, en tant que contraire à la loi de Dieu, en tant qu'offense de Dieu '. »
On aurait donc tort de vouloir consoler une famille en lui disant : « Votre enfant est au ciel , parce qu'il est mort vaillamment pour sa patrie. » Cette consolation ne serait ni bonne, ni digne, puisqu'elle serait fondée sur une erreur. Heureusement, nous en avons d'autres qui s'appuient sur la miséricorde de Dieu et sur les dispositions surnaturelles où nous voyons que sont morts nos chers soldats.
On pourrait peut-être objecter contre cette thèse l'autorité de plusieurs théologiens et de plusieurs saints.
Saint Thomas nous dit que a la cause spécifique du martyre est le bien divin , mais que le bien humain, pouvant devenir divin quand il se rapporte à Dieu, peut être par là même une cause de martyre ». Il dit ailleurs : « Quand on subit la mort pour le bien commun (par
1 Le cardinal Billot a traité magistralement cette question clan? un discours prononcé le 25 mars 1915 au Séminaire français de Rome. Nous donnons au chapitre xxx el en appendice deux passages de ce discours qui concernent la morl du soldat
exemple pour sa patrie), sans que ce bien commun se rapporte au Christ, on ne mérite pas l'auréole du martyre. On mérite, au contraire, cette auréole, si le bien commun se rapporte au Christ, et alors on est martyr. Ce cas se vérifierait, par exemple, si l'on mourait en défendant son pays contre l'agression d'ennemis qui se proposeraient d'attenter à la pureté de la foi chrétienne. »
Comme les croisades avaient précisément pour but de défendre la chrétienté et la foi chrétienne contre les agressions de l'Islam, c'était une opinion très répandue au moyen âge que la mort dans la guerre contre les infidèles avait et le caractère et la vertu du martyre.
C'est l'idée qui revient plusieurs fois dans la chanson de Roland. Dans la harangue qu'il adresse aux; combattants de Roncevaux, l'archevêque Turpin leur dit : « Confesse/ vos péchés, criez à Dieu merci, et je vous absoudrai pour le salut de vos aines. Si vous mourez, vous serez de saints martyrs; vos places sont prêtes au plus haut paradis. » Et il leur commande, pour pénitence, de bien frapper.
A l'attaque de Damiette, saint Louis dit à ses compagnons d'armes pour les encourager à bien combattre : « Vaincus, nous serons martyrs et nous irons au ciel: vainqueurs, nous
couvrirons de gloire Dieu, la France et la chrétienté. » Lorsqu'il enterrait de ses propres mains les cadavres de ses soldats tombés à Saint- Jean -d'Acre, il disait à ses barons qui montraient quelque répugnance pour cette besogne : « Ce sont des reliques de martyrs. » Après la mort de son frère, le comte Robert d'Artois, il se consolait en disant que son âme s'était envolée vers Dieu avec la couronne des martyrs. Saint Jean de Gapistran donnait, lui aussi, ce titre aux chrétiens qui tombaient dans les combats contre les Turcs.
Mais le pape Benoit XIV, qui cite ces autorités et plusieurs autres, ajoute qu'il s'agit là non du martyre au sens strict du mot, mais d'un martyre d'analogie ou de similitude, non de vero martyrio, sed quodammodo de martyrio similitudinario. Si donc l'on ne peut décerner ce titre aux croisés, à plus forte raison né peuton l'appliquer à nos vaillants soldats1.
Mais si nos soldats ne sont pas des martyrs de la foi, beaucoup parmi eux sont des héros chrétiens, martyrs du devoir et du patriotisme, mais d'un patriotisme vivifié, sanctifié par la
1 Le R. P. Rosa, dans la Civilta Cattolica, a consacré à la mort des soldats victimes de cette guerre, un substantiel article dont nous donnons un extrait en appendice.
pensée de Dieu. Ils ont accepté la mort pour la France, — d'innombrables lettres nous le montrent, — dans un esprit religieux, pour un motif surnaturel, parce qu'ils y voient un ordre de Dieu, un acte agréable à Dieu, donc par amour pour Dieu.
D'autres voient, en outre, dans cette guerre un acte de justice et de charité plus général, un effort pour délivrer non seulement la France, mais d'autres nations et même toute l'humanité, de l'intolérable hégémonie allemande, d'une barbarie qui nous ramènerait au paganisme.
Enfin, il en est un grand nombre qui ont en vue la défense de l'Eglise et de la chrétienté contre une puissance luthérienne, dont la victoire et la prépondérance leur semblent, non sans raison, menaçantes pour la foi catholique. Ces derniers rentrent évidemment, par leur intention, dans la catégorie de ceux que saint Thomas appelle martyrs. S'il est vrai qu'ils ne le sont, comme l'enseigne Benoît XIV, que par similitude , c'est déjà un beau titre ; et , si ce titre ne leur crée pas un droit au bonheur éternel , il est bien de nature à attirer sur eux la grâce qui y conduit.
Cette grâce ne leur a pas manqué. Elle a produit en eux des dispositions admirables qui éclatent dans leur correspondance comme dans
leurs actes. Nous verrons bientôt à quelle hauteur ils se sont élevés dans le sacrifice en union avec le Cœur du Christ. Or, voilà ce qui nous fait espérer pour eux la gloire du ciel : ce n'est pas une mort patriotique si belle, si héroïque soit-elle, c'est cette mort transfigurée par la grâce et par l'amour de Dieu.
(( Dans l'acception rigoureuse et théologique du mot, dit le cardinal Mercier, le soldat n'est pas un martyr, car il meurt les armes à la niaiu , tandis que le martyr se livre , sans défense, à la violence de ses bourreaux.
« Mais si vous me demandez ce que je pense du salut éternel d'un brave, qui donne consciencieusement sa vie pour défendre l'honneur de sa patrie et venger la justice, je n'hésite pas à répondre que, sans aucun doute, le Christ couronne la vaillance militaire, et que la mort, chrétiennement acceptée, assure au soldat le salut de son âme.
« Nous n'avons pas, dit Notre- Seigneur, de meilleur moyen de pratiquer la charité que de donner notre vie pour ceux que nous aimons. »
Le vaillant primat de l'héroïque Belgique le dit très bien : « C'est la mort chrétiennement acceptée qui assure le salut de nos soldats. » C'est cette mort que nous allons contempler.