ILS MEURENT EN REGLE AVEC DIEU
La vie au feu, au milieu des obus, est, comme nous l'avons vu, pour la plupart de nos soldats une véritable retraite, où le canon, remplaçant la cloche, règle les exercices. Le principal de ces exercices, c'est la préparation à la mort, la méditation des « années éternelles » , l'acceptation de la volonté divine, le sacrifice généreux de la vie. La grâce opère des merveilles dans ces hommes de fer, au cœur généreux , qui se savent exposés à chaque minute à une effroyable catastrophe. Us s'en Aont, le fiai sur les lèvres, l'image du ciel dans les yeux, l'amour de Dieu dans le cœur, souriant à la douleur et au trépas. Us tombent dans le Seigneur. Une pareille mort ne doit pas seulement nous tranquilliser sur leur sort éternel , mais nous rendre saintement jaloux, car c'est la mort des justes : Moridliir anima mea morte juslorum !
Un prêtre infirmier écrit dans la Semaine religieuse d'Évreux (28 août iqi5) :
u Vous désirez savoir comment meurent ces
chers enfants de France? Tout comme je voudrais mourir moi-même. Dieu accorde visiblement à ces jeunes gens qui se sont donnés si résolument à la patrie des grâces de choix, qui les amènent à mourir non seulement chrétiennement, mais saintement. »
L n prêtre de Nantes, infirmier dans son régiment , a la même impression :
« Les jours et les nuits y passent, écrit-il le 12 octobre 191 \ ; à longueur de journée on a les mains teintes de sang, mais c'est de ce sang fiançais qui trace sur notre histoire une si belle page... Aucun mourant ne nous échappe. Absolution et derniers sacrements sont toujours acceptés avec empressement et soulagement ; deux fois même le Dieu de l'hostie a visité notre maison ! Quelquefois nos blessés trépassent entre nos mains. A quelles morts nous assistons ! Nos petits soldats souffrent généralement et meurent fréquemment en héros et en saints qui s'ignorent. Je sais telles et telles morts capables de racheter un peuple, et je ne puis croire à la fin d'un pays où l'on meurt ainsi. »
Je suis en règle avec Dieu! Voilà un mot que nos hommes aiment à répéter avec une joyeuse simplicité. Combien de fois l'avonsnous lu dans leurs lettres I
Pierre du Mesnildot, lieutenant de hussards,
qui mourra prisonnier en Allemagne des suites de ses blessures, écrit au moment de partir :
« Je suis en règle avec tout le monde et spécialement avec le bon Dieu. J'aime mieux ne pas revenir que de revenir vaincu. »
Le sergent aixois Firmin F..., un territorial, rapporte, dans une lettre datée du !\ mars H)i5, un mot bien touchant d'un sergent de l'active :
a ... Un beau gars plein de courage. Je le félicitais de son courage et de son ardeur. 11 avait été lui-même placer des fils de 1er de barrage à dix mètres de la tranchée ennemie. Gloire de sa demi-section, tous l'aimaient. Et voici ce qu'il répondait à mes félicitations, croyant peutêtre parler à un athée :
« — Mon vieux camarade, si je fais cela, ce n'est pas par bravade, c'est qu'il le faut, c'est que je n'ai pas peur de la mort, vu que je su is en règle a née Dieu. »
« Et aussitôt je lui disais qui j'étais, et nous nous embrassions comme des frères. »
Le capitaine de Boisrieheux : « Je me suis mis, dès l'annonce de la mobilisation, en règle avec Uieu, et je suis prêt à affronter la mort sans crainte. » Plusieurs fois blessé et cité à Tordre du jour, il meurt sans crainte et sans reproche à Y près.
Un maître d'école libre, Raphaël Aillaud, fervent chrétien, écrit :
« Nous sommes tous prêts à fournir à la patrie notre effort, notre sang ou notre vie, en soldats, en patriotes et eu chrétiens... Je me confesse très souvent, car il faut que le bon Dieu, s'il doit nous prendre, trouve en nous une rançon suffisante. »
L'abbé ^ ignés, aumônier, écrit à M6' de Carsalade du Pont :
« L'aumônier est encore peut-être mieux accueilli que le médecin, car si celui ci soigne les plaies physiques, le prêtre seul trouve la parole qui va au cœur du soldat et qui l'aide à supporter ses souffrances...
« Je nai pas encore trouvé un seul soldat qui ait refus*' les secours de la relit/ ion, et Dieu sait si j'en ai vu. Et à côté des blessés, il y a le grand nombre des combattants qui viennent se réconcilier avec Dieu avant de partir pour la ligne de feu.
« Ici, plus de respect humain : le colonel s'agenouille sur le sol où vient de se tenir un soldat pour recevoir comme lui l'absolution. »
M. Dubourg, du diocèse de Besançon, écrit le 26 septembre iQl4 :
« Les blessés nous accueillent toujours bien. // n'y en a pas qui refusent les sacrements. 0
Un prêtre brancardier écrit des Dardanelles à la Semaine religieuse d'Oran ( 1 1 septembre 1 9 1 5) : « Je bénis la divine Providence, car toutes les fois que je me penche sur un brancard, je ramène une âme à Dieu. »
De M. l'abbé L..., aumônier i
« Comme nos chers soldats sont beaux!
Qu'ils sont bien Français ! Atteints d'un obus ou d'une balle, ils conservent leur entrain. S'ils sentent la mort venir, avec une attitude qui vous arrache des larmes, ils reçoivent les secours de la religion... Jamais une plainte. C'est la rançon de la France. Ils le sentent et le répètent.
« Après une sérieuse opération, j'ai célébré la sainte messe au pied de la -croix du cimetière du village. Vous dire l'émotion qui étreignait toutes les poitrines, c'est impossible. Le célébrant lui-même dut, à plus d'une reprise, recommencer les prières liturgiques. Tout l'étatmajor était là avec deux généraux voisins, tous les officiers libres, tous les hommes. C'était une srène indescriptible.
« Pas un homme ne/refuse les sacrements: tous les réclame lit comme le ferait le plus pieux séminariste. J'ai déjà distribué plus de mille médailles -scapulaires. C'est la foi en action, et ces jeunes hommes viennent tout simplement,
avant d'exposer leurs maies poitrines aux balles ennemies, mettre ordre aux choses de leur conscience. »
M. Le Douarec, prêtre de Saint-Brieuc, écrit à son é vaque :
« De tous les blessés que j'ai vus, — et combien en ai-je vus ! — un seul jusqu'ici a refusé mon ministère : encore n'est-ce pas, j'espère, un relus définitif. Et parmi les bien portants, combien pour qui la vue de ma soutane a été un rappel au devoir religieux longtemps négligé ! »
D'un prêtre du diocèse de Quimper :
a Sur quinze hommes que j'ai enterrés, depuis trois jours, treize se sont confessés; les deux autres sont morts presque subitement et peut-être avaient-ils eu les secours de l'aumônier des brancardiers. »
De M. Joseph G., prêtre-brancardier du diocèse de A aimes :
« A l'ambulance, bien rares sont ceux qui refusent les secours de la religion. Pour ma part, je rien ai rencontré aucun. Bien au contraire, tous réclament le prêtre, et quand ils savent que c'est un prêtre qui les soigne, ils en sont tout heureux.
« ^ers la mi-novembre, je pris la garde à minuit dans la salle des plus grièvement blessés.
D'un coin, j'entendis sortir de douloureux gémissements; je m'approchai : c'était un sergent de zouaves.
<< — - Vous souffrez, mon ami?
i< — Atrocement, me répondit-il, mais cela n'est encore rien; ce qui me peine le plus, c'est que je vais mourir... et mourir sans prêtre.
« — En ce cas, repris -je, vous pouvez vous consoler, vous ne mourrez pas sans piètre. »
« \ous ne sauriez comprendre quelle fut sa joie et avec quelle effusion il me serra les mains qu'il ne cessait d'embrasser. Je le confessai, puis l'administrai, et vers 4 heures du matin, le voyant faiblir de plus en plus, je lui donnai l'indulgence de la bonne mort qu'il me réclamait lui-même. Quand j'eus achevé, le pauvre entant me fit promettre d'écrire à sa femme aussitôt qu'il aurait fermé les yeux...
« Et dites-lui bien, me recommanda- 1- il , que ma dernière pensée est pour Dieu, pour elle et mon enfant que je n'ai jamais vu... »
« Quelques instants après il rendait sa belle âme à Dieu. »
Ils veulent avoir la conscience pure pour mourir et, souvent, la beauté de leur cœur se reflète dans la beauté de leur attitude extérieure. Il y a je ne sais quelle superbe élégance dans
le dernier mot du capitaine Louis Penet. Une heure avant la charge où il doit mourir, il revêt une tunique neuve et s'habille avec recherche comme pour une grande revue, et, comme le lieutenant Bonnaut en paraît étonné, il lui dit : « C'est aujourd'hui au 1er escadron à marcher. Ce sera dur. Je veux être beau pour paraître devant Dieu. »
D'un bout à l'autre du front , dans les hôpitaux et les ambulances, chaque jour, chaque nuit, ce sont les morts les plus édifiantes, les plus saintes. Les âmes tombent comme des flocons de neige dans l'éternité, et la plupart dans un grand cri de repentir et d'amour. Où vontelles, ces âmes si humbles, si contrites, si unies à la Passion de Jésus? Où vont- elles, ces âmes qui se sont offertes à Dieu, en lui disant : Pardon! Miserere! Fiat! Où peuvent-elles aller sinon au ciel? Un petit détour, plus ou moins long, par le purgatoire, oui, sans doute; mais pour beaucoup l'horrible blessure, l'horrible douleur, l'horrible agonie, l'horrible mort, ont singulièrement avancé l'expiation. Et puis, au bout, voici les anges de la patrie qui disent au héros chrétien : « Allons, serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton Seigneur ! »
WVII
ILS MEl'RENT LE « FTAT » AUX LEVRES
Los maîtres de la vie spirituelle, saint Alphonse de Liguori entre autres, regardent comme un des signes les plus certains du salut éternel le sacrifice de la vie, le fiât prononcé en union avec celui du Sauveur dans sa Passion. Or, l'un des mots qui reviennent le plus souvent sous la plume et sur les lèvres de nos soldats, avant ou pendant leur agonie, est précisément ce fiât avec toutes ses pieuses nuances : Mon sacrifice est fait! Que la volonté de Dieu soit faite! Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains !
A sa bonne mère, dont il était le soutien et la joie, le sergent Audiger, de Saint -Nazaire, envoie ce billet :
u Lorsque je me vois en danger, je fais un bon acte de contrition, je. récite un Pater et un Ave et j'ajoute : « Mon Dieu, faites de moi ce que vous voudrez! » Après cela, je ne pense plus
du tout à la mort, et je m'en remets complètement à la volonté de Dieu; faites -en autant de votre coté ' . n
Un zouave, Eugène T., tué le 20 juin à Notre-Dame de Lorette, terminait son journal de guerre, la veille de sa mort, par cette page digne d'un saint :
u Lutte d'artillerie effroyable toute la journée... Qu'il est bon, réconfortant et encourageant, en ces moments terribles où les minutes semblent des heures, d'élever franchement son Ame vers Dieu et à chaque instant lui demander, par une bonne prière, du courage et de la confiance. La ■ prière dans la tranchée est la seule chose qui vraiment nous réconforte et nous aide à souffrir avec résignation pendant de longues heures en attente de la mort, car celle-ci nous suit pas à pas. Le sacrifice de sa vie fait pour la France et les pécheurs donne au soldat la confiance et le courage qui lui sont nécessaires. C'est ce que j'ai fait en partant à la guerre et ce que je fais chaque jour en me donnant en entier à Dieu et en disant :
« Mon Dieu, que votre sainte volonté soit « faite, je suis prêt à tous les sacrifices que « vous me demanderez. »
1 Semaine religieuse de Xantes , 24 juillet 1915.
D'un employé de la maison de la Bonne Presse cette notation dramatique :
<( Pendant que je griffonne, le canon tonne terriblement. Les bombes sont effroyables. Les Prussiens sont saisis par la mort dans des positions incroyables. Ils restent debout l'arme à la main. Je t'expliquerai tout cela de vive voix. La Meuse est pleine de cadavres, parait-il. Ici on ne voit plus d'herbe, les champs sont couverts d'éclats d'obus. Nos vêtements sont maculés de boue et nos mains pleines de sang. Les balles sifflent partout et je passe ! La mort ne veut décidément pas de moi. Allons, je vous dis peut-être adieu ! J'ai passé si près d'elle aujourd'hui. Combien de fois ai-je dit : « Mon « Dieu ! je remets mon âme entre vos mains' ! »
Çà et là des mots charmants. Le sous- lieutenant Faller, neveu du vaillant curé de Marsla-Tour, fait ses adieux à ses amis :
« Réjouissez-vous avec moi, leur dit-il, car je vais à l'avancement... Mais oui, car si je reviens, comme je le désire et comme vous me le souhaite/, je suis sur de rapporter plusieurs galons sur ma inanche; et si je ne reviens pas... eh bien I je recevrai le plus bel avancement qui soit : l 'avancement pour f éternité !., . »
1 La Croix, 10 septembre 191 i.
Et comme tous sont émus :
« Allons, ajoute-t-il en serrant les mains qui se tendent, je veux, avant de partir, monter encore une fois à la chapelle et y faire, dans le calme, le sacrifice de ma vie. C'est dur, quand on est jeune et qu'on a une femme et des enfants, mais c'est le devoir, et quoi qu'il m'en coûte, c'est de grand cœur que je veux l'accomplir1. »
Georges Duclercq écrit à sa jeune femme :
« Je pars dans les meilleures dispositions, la paix dans lame. Jésus-Christ en moi. Je pourrai probablement communier encore avant d'aller là-bas! J'ai aussi au cœur la joie que donne l'acceptation du devoir. »
Et voici la petite note poétique qui ne gâte rien et fait penser au Poverello d'Assise :
« Il fait beau, les bois sont frais, et, au milieu des rafales d'obus, les oiseaux chantent.
« Ce matin, vers 2 heures et demie, au moment où nous partions pour venir ici, la fusillade et le bombardement faisaient rage; cela ne les empêchait pas de chanter au Créateur l'hymne matinal. Il y a là une leçon pour nous, celle du complet abandon à la Providence. Le bon Dieu qui les protège nous protège aussi ,
1 Note communiquée par M. Flocard, vicaire général
nous et nos petits, et nous serions dans l'inquiétude! Non, ne méritons pas le reproche « hommes de peu de foi » ! Ayons beaucoup de foi, avons la foi !
<( C'est si bon de l'avoir! Cela rend heureux, même ici. On éprouve une indéfinissable joie, même au milieu des plus grands dangers, en se sentant porté dans les bras du bon Dieu. »
Belles âmes, âmes d'élite, qui se sentent portées dans les bras du bon Dieu ! Qui pourrait avoir la moindre inquiétude sur leur sort dans l'autre vie ? D'où est donc sortie cette génération si pure et si noble : cas ta generatio cum claritate !
« J'ignore ce que l'avenir me réserve, écrit un alpin de vingt ans, P. J...; je suis entièrement soumis à la Providence. Comme d'être chrétien et pratiquant on se sent, en ce moment, fort, calmeet confiant! C'est une force immense, la seule. Elle permet de marcher sans peur, d'accepter tous les sacrifices et de mourir sans regrets. Je ne demande à Dieu que deux choses : que la France soit victorieuse et que je meure en état de grâce, pour que la mort, en quelque temps ou lieu qu'elle me frappe, me ramène directement à Dieu. »
D'un soldat de la Meuse :
« Mon sacrifice est fait : mon âme est à Dieu,
mon corps à la patrie, et je me ferai vaillamment tuer pour les bons Français. Ne vous chagrinez pas si vous apprenez ma mort. Sachez que je suis allé à Dieu. »
Le capitaine Pierre Touvet, tombé glorieusement en Alsace, écrit aux siens :
« J'ai communié... Je serai toujours prêt si une balle m'atteint; car, chaque jour, je me remets entièrement entre les mains de Dieu. Je ne lui demande que le courage... Dites-vous bien, si vous ne me revoyez plus, que Dieu aura pitié de moi. car je serai mort en chrétien et en Français. »
Le caporal Joseph Fourmage, du diocèse de Coutances, tué à Lombaertzyde (Belgique), le 18 décembre 191 A. écrit à ses parents :
a Si Dieu voulait que j'y reste, eh bien! je suis prêt, et il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de moi -même. Puis j'aurai toujours la consolation d'avoir fait mon devoir de soldat et d'avoir travaillé à la libération de notre pays. »
Engagé volontaire, caporal à dix-neuf ans au 53e chasseurs à pied, Charles Moret est mort, le 3 mai, en Alsace, des suites d'une blessure. On lit dans sa correspondance :
« Je meurs dans la foi catholique et romaine, sainte religion que j'ai toujours aimée et pratiquée... Mon sacrifice est fait. J'attends l'heure
de la Providence, vivant au jour le jour et demandant à Dieu de faire tout pour mon plus grand bien, celui de ma famille et celui de la France... Je m'incline devant la volonté absolue de la Providence. Je suis prêt à tout... » Blessé à mort, il se montre héroïque de courage et de douceur. « Mon sacrifice est fait, répètet-il plusieurs fois en souriant à un ami... // est si doux de souffrir! » Parole de saint1.
Aleide-Joseph Espritoz, adjudant aux chasseurs alpins, avait toutes facilités pour rester à Annecy : il voulut partir; et, huit jours après son arrivée, il était tué raide d'une balle à la tête. Admirable chrétien, il écrivait à sa femme :
« Pour cpi'un sacrifice soit fécond, il faut qu'il soit fait de plein gré et joyeusement consenti. C'est ainsi que jo fais le mien; c'est
1 On a pu remarquer que je laisse ordinairement de côté dans ces pages les mots et les traits édifiants des prêtres qui- sont au front. Je ne cite d'eux que les témoignages qu'ils rendent à la loi de leurs camarades, parce que m. m but est de montrer comment nos simples soldais vont du champ de bataille au ciel. Cette démonstration serait superflue pour de<. prêtres; il semble si naturel qu'ils meurent clans la paix du Seigneur ! Mais on entend bien que les actes sublimes abondent chez eux encore plus que chez les laïques. Que de belles choses i! y aurait à dire de leur piété, de leur charité, de leur vaillance ! Tous les témoins de leur vie et de leur mort s'accordent à proclamer qu'ils s'attirent la vénération et l'admiration universelles.
ainsi que tu feras le tien en bonne et vaillante chrétienne. Tu seras la première à être fière d'avoir un mari décidé à faire bravement son devoir, à faire, si besoin est, le sacrifice d'une vie (jiù n'appartient qu'à Dieu et que, tôt ou tard, il nous reprendra1. »
Il a les paroles les plus douces pour « ses chers petits ». « Qu'ils n'oublient jamais le dernier désir de leur papa, s'il tombe au champ d'honneur ; qu'ils reportent sur leur maman toute l'affection de leur cœur, et qu'ils vivent toujours en bons chrétiens et en bons Français. »
Ces hommes si durs à eux-mêmes sont tendrement attachés à leurs parents, leur femme, leurs enfants; leur cœur se brise à la pensée de laisser ici -bas des êtres si chers; leur sacrifice n'en est que plus beau.
C'est aussi le cas de Jean Brière. Peu de temps avant sa mort, il écrit à sa mère :
« J'ai reçu votre bonne lettre. Inutile de vous dire le plasir qu'elle m'a causé. Je l'ai lue dans un coin, bien tranquillement, pour la savourer à l'aise et jaire rendre à ce petit morceau de papier tout ce qu'il contenait d'affection... Si je ne reviens pas, ma bonne mère, il faudra pen-
1 Semaine religieuse de Tunisie.
ser qu'il te reste deux enfants et te dire que Dieu l'a jugé meilleur pour moi. » Peu de temps après, il mourait en brave.
Pierre Grandjean, Berrichon, type accompli de l'officier français, meurt, le 5 avril 191 5, dans le bois d'Apremont. Le vendredi saint, il avait écrit une lettre qui devait être remise à sa mère après sa mort, et où il disait:
« Une grande chose ne peut s'obtenir sans de grands sacrifices. Une vie par famille, ce n'est pas payer cher le retour de l'Alsace -Lorraine! Je tache d'accepter le sacrifice de bon cœur. N'est-ce pas aujourd'hui l'anniversaire de la mort de Notre- Seigneur? J'ai la conscience tranquille. Voyez- vous, il serait injuste que vous ne payiez pas votre dette à la patrie comme les autres familles. Tu sais bien, maman, que c'est ma théorie. Je n'ai pas de bien gros crimes à me reprocher dans ma vie. Si j'ai le bonheur d'aller là-haut sans trop attendre, je veillerai bien sur vous. Je vous aime bien, papa, maman, grand'mère et mes petits frères. Je vous sentirai près de moi en y allant. Je vous embrasse tous une dernière fois bien tendrement avant la grande réunion définitive !
« Cœur Sacré de Jésus, j'ai confiance en vous! »
Ce qu'il y a peut-être de plus touchant, c'est
de voir le rôle chrétien, et l'on peut dire sacerdotal , que nombre de soldats et d'officiers laïques remplissent auprès de leurs frères mourants. Ils s'efforcent, comme de véritables apôtres, non seulement d'adoucir, mais de sanctifier leurs derniers moments en leur suggérant de pieuses pensées. Tel le capitaine A. D..., qui écrit le i5 février 191 5 à un père pour lui raconter la mort de son fils Alexandre B. .., chasseur, mort en héros chrétien.
« Voyant que votre fils paraissait beaucoup souffrir (dans la tranchée où un obus venait de lui ouvrir le ventre), quoique pas une plainte ne lui échappât, je lui dis :
« — B..., il faut penser au bon Dieu, lui offrir vos souffrances et accepter sa volonté.
0 — Oui. mon capitaine, me répondit-il avec force, c'est ce que je fais déjà, car j'ai toujours été bien croyant. »
c< Je l'engageai alors à faire le sacrifice de sa vie ; il dit à ce moment :
« — Mon Dieu, j'accepte la mort, si c'est votre volonté ; je vous offre tout ce que je souffre, je vous aime de tout mon cœur. a
« Quelques instants après il me dit :
« — Mon capitaine, c'est fini; ce n'est pas pour moi que cela me fait de la peine, mais pour mes parents. »
« Quand arrivèrent les brancardiers, il dit en les voyant :
« — Chargez-moi vite, s'il n'y en a pas de plus blessé que moi. »
u Puis je l'ai embrassé de tout mon cœur, en lui demandant de prier pour la compagnie, quand il serait près de Dieu. »
Le sergent Auguste Colin lui aussi est un apôtre. Né à Charmes-sur-Moselle, il est le soutien des œuvres de sa paroisse. Il évangélise les enfants du patronage. Au front, il tressaille de joie quand il voit ses camarades revenir au bon Dieu. Il écrit à sa femme :
« Pourquoi ne pas chercher à monter toujours plus haut et mettre en Dieu tous nos actes, même les plus simples? Quel est celui d'entre nous qui sait ce que demain lui réserve? Alors pourquoi ne pas chercher sans cesse à accéder toujours plus près du Tout-Puissant, afin que, si c'est nécessaire, la transition de la terre au ciel puisse se faire pour ainsi dire sans secousse? Je n'envisage plus la vie que comme une occasion de gagner plus de mérites pour l'éternité. Je t'aime beaucoup, mais cependant après Dieu. Dans mes communions, je demande pour toi la résignation ; je demande que tu ne te révoltes pas contre Lui, si je dois rester sur le champ de bataille. »
N'est-ce pas là le langage d'un saint, d'un homme tout pénétré d'esprit surnaturel:3 II mourut le io mai i9i5, frappé d'une balle dans un assaut à Neuville-Saint- Yaast.
Fiat ! C'est le mot des grands mystères. C'est le mot de l'Incarnation, car. tombé des lèvres de Marie, il fit descendre le Verbe dans son sein. C'est le mot de la Rédemption, car, tombé des lèvres de Jésus, il décida de notre salut. C'est le mot de la prédestination, car, tombé des lèvres de nos soldats, il exprime le sacrifice total de leur vie, un acte héroïque d'amour de Dieu, qui leur ouvre le ciel.
Oui, fiât à la blessure et à la mort! Buvez, amis, buvez ce calice que vous présentent les anges de l'agonie. Il en est un autre que les anges du ciel vous offriront bientôt. Calice de gloire, calice d'amour, calice des ivresses éternelles, oh ! comme il est beau ! Calix meus inebrians quam prœclarus est !